Culture

L’histoire de l’Haïtien réapparu dix-huit ans après sa mort va être adaptée par Bonello

Temps de lecture : 6 min

Le cinéaste Bertrand Bonello s'apprête à tourner un film inspiré de la troublante histoire de cet Haïtien qui semble être revenu à la vie. Une affaire qui avait déjà inspiré Wes Craven il y a trente ans.

En créole haïtien, le mot zombie désigne une personne ayant perdu toute forme d'humanité et de conscience. | Gabriel Garcia Marengo via Flickr License by
En créole haïtien, le mot zombie désigne une personne ayant perdu toute forme d'humanité et de conscience. | Gabriel Garcia Marengo via Flickr License by

Vincent Delerm dirait que c'est ma sensibilité de gauche qui parle: je préfère les choses avant. Question cinéma, je trouve qu'il n'y a rien de plus exaltant que d'entendre parler pour la première fois de la gestation d'un projet, surtout lorsqu'il émane d'artistes qu'on admire.

C'est ainsi qu'en septembre dernier, la lecture du pitch du prochain film de Bertrand Bonello a sans doute constitué l'un des plus grands moments de mon année ciné (j'exagère à peine, 2018 m'a semblé bien morne). C'est à l'occasion de l'annonce par Arte France Cinéma de son engagement sur plusieurs nouveaux projets que l'on a appris à quoi ressemblerait l'après Saint Laurent et Nocturama du réalisateur français.

Le film devrait s'appeler Zombi Child, et voilà tout ce qu'on en sait à ce jour: «À la frontière de l’ethnologie et du fantastique, Bertrand Bonello retrace le destin du Haïtien Clairvius Narcisse, victime d’un sortilège vaudou qui l’a transformé en zombi. Entremêlant les récits et les époques entre Haïti en 1962 et Paris aujourd’hui, entre Narcisse, une jeune Haïtienne de 15 ans et sa tante, prêtresse vaudou, Bonello replace le zombi haïtien aux origines du genre cinématographique, dans son histoire et sa dimension politique».

Clairvius Narcisse a réellement existé. Né en 1922, ce citoyen haïtien est officiellement décédé en 1962, année au cours de laquelle il fut enterré au cimetière de L'Estère, ville située sur la bordure ouest du pays. Dix-huit ans plus tard, l'homme a réapparu, errant dans la ville, avant d'accoster sa sœur et de lui raconter son histoire.

Victime de la «poudre de zombie»

Ce qui s'est produit entre 1962 et 1980 est à mettre au conditionnel, bien que l'on dispose des résultats de l'enquête menée par les autorités de plusieurs pays ainsi que d'un livre écrit par l'anthropologue canadien Wade Davis. Dans Le Serpent et l'arc-en-ciel, Davis raconte le détail des investigations qu'il a menées dès 1981 sur le sujet, retraçant le parcours de Clairvius Narcisse et tentant d'expliquer comment l'homme avait pu «revenir d'entre les morts».

Comme d'autres Haïtiennes et Haïtiens avant lui, Narcisse aurait en fait été victime d'un empoisonnement à la «poudre de zombie». Selon toute vraisemblance, c'est son propre frère qui aurait commandité l'acte malveillant à la suite de différends autour d'un héritage. Dans cette poudre, on trouverait notamment des os humains broyés, des extraits de végétaux dont le mucuna (qui sert actuellement à enrayer la maladie de Parkinson), mais aussi et surtout de la tétrodotoxine.

Le fugu, mets prisé au Japon, contient de la tétrodotoxine. | City Foodsters via Wikimedia Commons License by

Également nommée TTX par les spécialistes, cette neurotoxine est décrite comme 500 fois plus puissante que le cyanure et 100.000 fois plus forte que la cocaïne. On la trouve notamment dans les organes du poisson globe, également connu sous le nom de fugu. Très renommé au Japon, le fugu peut être servi dans les restaurants, mais doit faire l'objet d'une préparation minutieuse. Il faut en effet en retirer méticuleusement les parties contenant de la tétrodoxine, sans quoi la clientèle est en danger de mort.

Dans ce seul pays, 12.600 cas d'intoxications ont été relevés entre 1886 et 1979, dont près de 7.000 ont été mortels. Une clientèle très avertie peut demander à ce qu'une infime dose de TTX soit laissée dans le poisson pendant sa préparation, ce qui créerait dans la bouche une sensation de fourmillement absolument unique.

Erreurs médicales

Dosée avec précision, la tétrodotoxine peut ne pas être mortelle, mais entraîner un ralentissement du rythme cardiaque, une perte de conscience et une paralysie générale. Dans un documentaire de la série Enquête d'ailleurs diffusée sur Arte (intitulé Les zombies d'Haïti), le chercheur Julien Barbier explique que c'est probablement parce qu'il était dans cet état que Clairvius Narcisse a été déclaré mort: «On peut imaginer qu'au siècle dernier, ou dans des pays ayant un système de santé précaire, cet état de mort apparente ait conduit des médecins à diagnostiquer la mort».

Comme les autres victimes de la «poudre de zombie», Narcisse aurait été empoisonné peu à peu, par imprégnation de la peau et propagation dans le sang. Dans le documentaire précité, un rescapé explique par exemple que ses agresseurs l'ont d'abord mis au contact d'animaux urticants, le poussant à se gratter les bras et donc à se créer des plaies, avant de l'empoisonner progressivement grâce à une poudre disposée sur les accoudoirs de son fauteuil. Dans le cas de Narcisse, ce sont ses chaussures ou ses vêtements qui auraient été constellés de poison.

Il fut donc enterré vivant, parfaitement conscient de ce qui se produisait mais absolument incapable de signaler qu'il n'était pas mort.

En 1962, Clairvius Narcisse fut donc enterré vivant, parfaitement conscient de ce qui se produisait mais absolument incapable de se défendre ou de signaler qu'il n'était pas mort. Par la suite, l'homme aurait été déterré par les sbires de son frère, puis placé en captivité dans un champ de canne à sucre, où des substances administrées à intervalles réguliers le maintenaient dans un état de semi-léthargie. Pendant environ deux ans, Narcisse se serait donc comporté comme un véritable zombie: gestes lents, état de soumission, absence de parole. Comme d'autres, il fut alors esclavagisé, contraint de travailler au sein de la plantation.

Au bout de ces deux longues années, Clairvius Narcisse est pourtant parvenu à se sortir de cette prison faite de cannes à sucres et de neurotoxines. Négligence dans le dosage ou l'administration de la «poudre de zombie»? Personnalité hors normes? L'Haïtien serait en tout cas parvenu à reprendre le dessus, à retrouver une partie de sa conscience, et à se débrouiller pour cesser d'absorber le poison sans éveiller la méfiance des hommes chargés de sa captivité.

Si Narcisse n'est pas réapparu en 1964 mais seulement en 1980, c'est parce qu'il aurait erré durant toutes ces années sur le territoire haïtien, craignant d'être retrouvé par son frère. Ce n'est qu'à l'annonce de la mort de ce dernier qu'il a réellement refait surface, reprenant contact avec sa sœur pour lui annoncer l'incroyable nouvelle: dix-huit ans après son enterrement, il était bel et bien en vie.

Zombies, esclaves, mêmes combats

Toujours sur Arte, l'anthropologue Franck Degoul, spécialiste des religions afro-caribéennes, expliquait que les liens entre la zombification et l'esclavagisme ne s'arrêtaient pas au cas de Clairvius Narcisse:

«Dans l'imaginaire haïtien, [les zombies] représentent l'esclave des temps passés. On dit souvent qu'il n'y a pas de mémoire populaire de l'esclavage, notamment en Haïti, pas de discours populaire relatif à cette histoire, comme si elle avait été oubliée. On s'aperçoit qu'à travers cet imaginaire relatif aux zombies en Haïti, en différents endroits et avec force surgissent des rappels de ce passé esclavagiste. [...] Ils semblent véhiculer une mémoire incarnée, une sorte de présence de ce passé.»

On espère que Bertrand Bonello n'oubliera pas cette dimension-là de l'histoire, lui qui a sans doute été d'abord fasciné par la façon dont la vie et la mort se sont superposées dans la vie de Clairvius Narcisse. On se rappelle qu'au début de De la guerre, son quatrième long-métrage sorti en 2007, le personnage interprété par Mathieu Amalric (ironiquement prénommé Bertrand) finissait enfermé dans un cercueil à la suite 'une maladresse. Délivré après une nuit de captivité, le héros en voyait sa vie changée à tout jamais, finissant dans une communauté sectaire dirigée par une femme mystérieuse et charismatique (Asia Argento).

Assister à son propre enterrement tout en ayant pleinement conscience d'être en vie, puis se jeter de nouveau dans l'existence avec un regard neuf: les héros de De la guerre et de Zombi Child présenteront à coup sûr de troublants points communs. Le regard du cinéaste devrait se tenir loin de tout sensationnalisme, préférant procéder par petites touches et porter un regard parfois abstrait sur la dualité du personnage de Narcisse.

Wes Craven à Haïti

En 1987, Wes Craven s'était déjà interessé à l'histoire de Clairvius Narcisse et aux zombies haïtiens, mais en adoptant le point de vue d'un héros blanc inspiré de Wade Davis. Très librement adapté de son livre Le Serpent et l'arc-en-ciel, L'Emprise des ténèbres voyait l'anthropologue incarné par Bill Pullman tomber sous l'emprise de la sorcellerie vaudou.

Parfois impressionnant, souvent nimbé de grand-guignol, le film délaisse en grande partie la portée politique de l'histoire, même si le passé de documentariste de Craven se ressent en toile de fond. Le récit de son tournage est absolument ahurissant: Wes Craven a tenu à ce que les prises de vues se déroulent à Haïti, jusqu'à ce que son scénariste Richard Maxwell se retrouve à son tour zombifié par un sorcier local. Bye bye Haïti, bonjour Saint-Domingue, à la grande joie de Bill Pullman, qui confie s'être senti en danger sur le tournage du film.

Pour crâner dans les dîners, n'hésitez par à rappeler que le mot zombie provient justement du créole haïtien, où il désigne une personne ayant perdu toute forme d'humanité et de conscience. On peut espérer que le film de Bertrand Bonello permette de rappeler que Haïti, tout comme certaines zones du sud et de l'ouest de l'Afrique ou encore des Antilles, constitue le berceau des zombies, trop souvent réduits à des personnages de bouffeurs d'êtres humains, sans histoire ni dimension politique.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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