Politique

Gérard Collomb a réussi son coup de maître

Temps de lecture : 4 min

Derrière une apparente improvisation, l'ex (et futur?) maire de Lyon vient de réussir un coup de maître.

Gérard Collomb le 24 août 2018 | Joël Saget / AFP
Gérard Collomb le 24 août 2018 | Joël Saget / AFP

Disons-le tout net: la République a déjà connu des ministres plus charismatiques. Gérard Collomb pâtit de son phrasé lent, de son allure raide, de ses mots qui butent et de ses réponses qui traînent. Ici réside pourtant sans doute son principal atout. À l'ère des éléments de langage, de la com' survitaminée, des députés-bateleurs abonnés aux plateaux de chaînes d'info, on se méfie pas de ce septuagénaire madré. Gérard Collomb? Prononcer ce nom face à un hiérarque de La République en marche, jusqu'à récemment, c'était susciter à coup sûr un sourire condescendant. Voire deux ou trois surnoms assez cruels («son altesse sénilissime», «papy confiture»). Quand il n'est pas tout bonnement rebaptisé, comme l'a fait Bruno Le Maire dans un lapsus, «Christophe Collomb», devant les députés hilares. Après tout, pourquoi se méfier de cet homme au physique de notaire qui a versé une larmichette le jour de l'intronisation présidentielle?

Édouard Philippe, lui, n'a jamais commis cette erreur de jugement. «Ne sous-estimez pas Gérard Collomb, confiait le Premier ministre à quelques journalistes au mois de juillet. Ça fait quarante ans que certains le prennent de haut… et quarante ans qu’il leur fait la peau ensuite!» La prophétie se révèle exacte... au détriment de l'exécutif!

Une sortie bien préparée

Car c'est bien un coup de maître que Gérard Collomb vient de réaliser. Non seulement il claque la porte de la maison Macron, mais en plus, il s'en fait le procureur le plus informé –et donc le plus efficace.

Certes, le Lyonnais n'avait jamais caché ses points de désaccords. Au moment des adieux, Édouard Philippe, dans un rictus, a d'ailleurs souligné «l'expression très directe» de son ancien numéro 2. Depuis son ministère, abreuvé par les notes de ses services et par les «remontées» de ses proches, Gérard Collomb a très tôt perçu le décrochage politique de la France des départements, des petites villes et des villages. Interrogé sur la baisse de la vitesse maximale à 80 km/h, le ministre de l'Intérieur s'était même permis de répondre «joker». Un doigt d'honneur pour cette mesure portée par le Premier ministre, passée comme une lettre à la poste dans les cénacles parisiens, mais très impopulaire partout ailleurs. Elle est même citée comme l'une des trois mesures les plus rejetées par les Français.

Pourquoi s'arrêter en si bon chemin? Ulcéré par l'affaire Benalla, qui l'a placé en première ligne face à la commission d'enquête parlementaire, Gérard Collomb a étoffé le réquisitoire. Avant de prendre la porte, il a multiplié les flèches contre le président.

Sur la forme: le langage «start-up» n'est pas compris par la population française. «Les provinciaux, et j'en suis, ont déjà une tendance naturelle à considérer que les Parisiens ont la grosse tête et les snobent», attaque-t-il lors d'un déjeuner avec des journalistes révélé par la Dépêche du midi. «Or des expressions comme “la nouvelle grammaire de la politique” ou “la start-up nation”, ils ne s'y reconnaissent pas.» Avec un poil de narcissisme, l'ancien «parrain» d'Emmanuel Macron se sculpte en vigie du peuple contre l'«hubris» macronien.

Sur le fond: des quartiers entiers ne sont plus sous l'autorité de l’État, explique-t-il dans son discours d'adieu sur le perron du ministère. «Aujourd'hui, c'est plutôt la loi du plus fort qui s'impose, [celle] des narco-trafiquants, des islamistes radicaux, qui a pris la place de la République.»

Par ce message crépusculaire, l'ex «premier flic de France» envoie un brutal coup de semonce au gouvernement. Retour à la réalité. Pendant que l'on cause fiscalité des entreprises, le territoire se délite. Comme si ce constat se trouvait dans l'angle mort du macronisme.

La province face à Paris, le bon sens contre la technocratie

Ces deux reproches ont un point commun: ils sont taillés comme des piqûres de «vraie vie», plantées dans les grands corps d’État et les palais officiels qui «isolent».

Une manière pour Gérard Collomb de prendre date, de se désolidariser du pouvoir central avant les élections de 2020. Il le sait, les élections intermédiaires sont toujours un piège pour le parti au pouvoir. Jacques Chirac fut bousculé par les régionales de 2004. Nicolas Sarkozy contesté par les municipales de 2008. François Hollande ballotté par les départementales de 2015.

À Lyon, le futur candidat, qui fut l'un des premiers «marcheurs», refuse d'ailleurs par avance l'étiquette LREM pour les municipales. Devant les électrices et électeurs rhodaniens, il pourra dès lors surfer sur l'impopularité du gouvernement, sur l'air de «je vous l'avais bien dit». Et mener une campagne à la tonalité «province face à Paris», «terrain versus ministère», «bon sens contre technocratie».

Une forme de centrisme contestataire, si l'on nous permet cet l'oxymore. Ces prochains mois, les mots de Gérard Collomb résonneront à chaque couac, à chaque raté, à chaque insuffisance de l'exécutif.

Voilà pourquoi, à moyen terme, la démission de Gérard Collomb est plus préjudiciable au gouvernement que celle de Nicolas Hulot. La seconde fut spontanée, explosive, improvisée quand la première est réfléchie, soupesée, millimétrée.

La seconde fut un feu d'artifice, spectaculaire mais fugace; la première est un baril de poudre, discret mais dévastateur.

Rentré à Lyon, monsieur Collomb revendique d'ailleurs une «liberté de parole retrouvée». Une menace? À tout le moins un avertissement. Le gouvernement est prévenu, et pourra méditer sur cet adage une fois de plus vérifié: «Ne jamais sous-estimer Gérard Collomb».

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