Culture

En cinq minutes, Tom Hardy a lacéré le beau vernis des superproductions américaines

Temps de lecture : 8 min

«La pression c’est le bâton qui te pousse à sauter dans le vide, en espérant qu’un filet apparaisse, mais s’il n’apparaît pas tu ne le sauras pas de toute façon, tu seras mort.»

Tom Hardy arrive à la première de Venom au Village Theatre de Los Angeles, le 1er octobre 2018. | Kevin Winter / Getty Images / AFP 
Tom Hardy arrive à la première de Venom au Village Theatre de Los Angeles, le 1er octobre 2018. | Kevin Winter / Getty Images / AFP 

Une interview d’à peine cinq minutes. C’est ce qu’il a fallu à Tom Hardy pour, consciemment ou non, faire éclater les rouages habituellement parfaitement huilés de la promotion d’une superproduction à l’américaine, celle de Venom en l’occurrence, en salle le 10 octobre. Comment? En affichant un désaccord entre lui et le studio. En brisant donc le merveilleux, le naturel avec lequel ce genre de film est censé vous emporter deux heures durant.

Pour résumer, lors d’un entretien réalisé par le YouTubeur de la chaîne ComicsExplained, l’acteur britannique a regretté que trente à quarante minutes du film produit par Sony aient disparu du montage final. S’en est suivie une tonne de dépêches, un bad buzz comme on dit. C’est que la voix de Tom Hardy compte. Non seulement parce qu’il endosse le rôle-titre de Venom, mais aussi parce qu’il est ici la seule tête reconnaissable, le seul nom qui pèse. Venom n’est pas un film de réalisateur (il y en a tout de même un, l’assez quelconque Ruben Fleischer, réalisateur de Bienvenue à Zombieland). Pire encore, Tom Hardy fait l’unanimité, est respecté par toute la critique. En bref: la caution artistique.

Caution qui saute donc. Et le tout en quelques minutes. Cette vidéo résume à elle seule tout ce qui différencie le cinéma indépendant, l’art, monde duquel Tom Hardy fait indéniablement partie, du cinéma de studio, industriel, terre à terre, anti-artistique.

Une histoire économique avec plein de zéros

«Avec ce film Sony commence un univers cinématographique…», débute l'intervieweur avant d'être interrompu par Tom Hardy: «Est-ce que ça va être politique?».

L'acteur pose le ton. Son interlocuteur n’a pas terminé sa première question que Hardy le coupe par cette interrogation qui peut paraître étonnante pour introduire un entretien mené par un geek à propos d’un film de divertissement inspiré de comics. Pour comprendre l’impact de ces mots, il faut se référer à leur version originale, «Sony’s Cinematic Universe», référence à une expression désignant une autre franchise, la Marvel Cinematic Universe, la fameuse «MCU» des Iron Man, Captain America et autres Avengers sous le joug de la plus en plus immense Walt Disney Company depuis 2009.

Voilà à quoi fait référence Tom Hardy quand il demande si la question est politique. Car une longue histoire économique avec plein de zéros derrière se joue ici. Elle a commencé en 1999, lorsque mal en point, Marvel cède la licence d’un de ses nombreux héros à Sony, qui portera l’homme-araignée sur les écrans trois ans plus tard. Le succès est au rendez-vous, aidé par une caution artistique alors située derrière la caméra en la personne de Sam Raimi. La première trilogie de Spider-Man sera atteinte par la trop grande implication des studios, Sam Raimi étant contraint d’ajouter un méchant qu’il ne désirait pas dans le troisième et dernier opus qu’il réalisera. Pour l’anecdote, ce méchant en trop, c’était Venom.

Le reboot qui suivra, en deux films, sera un échec. Pendant ce temps, Marvel reprend du poil de la bête et cartonne. Et quand Disney prend la main, la boîte se fait spécialiste des crossovers plus que rentables, d’où un accord trouvé avec un Sony pour que Spider-Man puisse apparaître dans les films du MCU. C’est l’air du temps, les bien nommés «univers» cinématographiques offrant un nombre infini de possibilités. Avec le DCEU (DC Extended Universe) de Batman et Superman, Warner Bros exploite également le filon. Les dirigeants de Sony se disent alors qu’ils aimeraient bien être plus que le sparring-partner de Disney. Et voilà Venom. Et voilà cette première phrase si politique: «Avec ce film Sony commence un univers cinématographique…» Un SCU. Après l’intervention de Tom Hardy, l’intervieweur posera enfin sa question: «Est-ce qu’il y a de la pression?». Est-ce que l’eau ça mouille?

Deux carrières, deux habitudes

Une question qui mettra tout le monde sous pression pour le reste de la vidéo. «Oui», répond Tom Hardy sans hésiter et en faisant la grimace. L’autre acteur présent, Riz Ahmed, décide quant à lui de réciter la partition contractuelle en une phrase, excluant toute notion de studio («Ça n’a rien à voir avec Sony») pour mettre en avant les fans, seule pression qui vaut le coup d’être considérée. Le duel est en place. Le porte-parole des studios contre l’artiste frustré. Le YouTubeur en arbitre passif, presque gêné.

Lorsque Riz Ahmed termine sa réplique, Tom Hardy essaye de le rejoindre en confirmant qu’il y a une pression des fans et qu’elle est positive, puis tente l’humour: «La pression c’est le bâton qui te pousse à sauter dans le vide, en espérant qu’un filet apparaisse, mais s’il n’apparaît pas tu ne le sauras pas de toute façon, tu seras mort». Rire du blagueur cynique. Son compagnon de plateau reste stoïque. Chacun est dans son univers. Cinématographique, bien sûr.

Si l’opposition est claire, Riz Ahmed est pourtant loin de n’être qu’un faire-valoir de studios. Révélé dans We Are Four Lions, on peut le voir dans le dernier Jacques Audiard, Les Frères Sisters, et il est apparu dans l’excellent Nightcrawler de Dan Gilroy. Surtout, il a tenu le rôle principal de l'excellente et trop peu connue mini-série The Night Of signée Richard Price. Mais l’acteur américain a déjà flirté avec les blockbusters, notamment dans Rogue One, film compris dans l’univers étendu (tiens, tiens) de Star Wars, soit de Disney, déjà.

Tom Hardy, lui, fait ses premiers pas dans le genre d’usine. Mais en dix ans, il s’est imposé comme un des plus grands acteurs anglais de sa génération, jouant aux côtés de géants (deux films avec Léonardo DiCaprio, Inception et The Revenant, ce dont peu peuvent se targuer) et sous la direction de très grandes et grands (Sofia Coppola, Refn, Alfredson, Nolan, Miller, Iñárritu, etc.) aux capacités budgétaires qui ont parfois pu atteindre des sommets presque comparables à celles de Venom mais qui, réalisateurs majeurs obligent, gardaient un contrôle absolu sur leurs œuvres. En bref, Tom Hardy est un habitué du cinéma au sens noble du terme. C’est dans des films de réalisateurs, d’artistes, qu’il a pu exprimer toute l’étendue de son jeu par ailleurs si particulier, sorte de puissance contenue par une sensibilité constamment sur le fil.

Jouer pour qui vs jouer pour quoi

Le jeu d’acteurs sera d’ailleurs abordé au cours de l’entretien, et là encore la différence d’approche entre les deux stars se fait ressentir. Riz Ahmed reste concret et résume la nuance entre jouer dans un blockbuster et un film indépendant par un aspect très concret: le temps, plus étendu du côté des studios. Tom Hardy évoque «l’essence» du jeu, explique qu’il n’y a aucune différence et que tout ce qui compte c’est de capturer le «nœud» du personnage, du monde, de l’univers à retranscrire. Raz Ahmed approuve mais reprend et insiste sur le temps de tournage. Et comme on le sait, le temps, contrairement à «l’essence» ou au «nœud», c’est de l’argent.

C’est donc en sous-entendus, en subtilités, qu’on assistait jusque-là à une douce opposition entre deux compréhensions d’un même objet, comme produit d’un côté et œuvre de l’autre. Puis vint le drame.

Là encore, il faut contextualiser. Venom se présentait d’abord comme un projet palpitant. Jusqu’à un premier imbroglio autour du nerf de la guerre de ce genre de superproduction: la classification du film par la Motion Picture Association of America (MPAA). Alors que beaucoup attendaient une classification R comme restricted [les enfants de moins de 17 ans doivent être accompagnés d'un adulte, ndlr], ainsi que la pré-promotion du film le faisait croire depuis un an en insistant avec vigueur sur le côté sombre du symbiote noir, Sony a finalement annoncé que le film serait classé PG-13, soit très grand public. Avec un enjeu simple: plus de public potentiel = plus de dollars.

Et si le studio assure aujourd’hui que le film avait été prévu comme cela depuis le début, ce qu’on a le droit de ne pas croire, une première vague de déception a parcouru les fans et les critiques, la classification R rimant souvent avec liberté de création quand la PG-13 oblige par définition à poser des limites très strictes à ce que l’on peut voir et entendre.

Est-ce que ce monde est sérieux?

C’est alors qu’une rumeur naît. Le film aurait été haché au montage. Et revoilà notre YouTubeur et sa dernière question à l’allure toujours aussi innocente: «Quelle est votre scène préférée du film?». Tom Hardy lève les sourcils et répond simplement. «Il y a des scènes qui ne sont pas dans ce film. 30 ou 40 minutes.» Riz Ahmed, en riant jaune: «C’était vraiment tes préférées?».

«Toutes», répond l’acteur britannique sur un ton on ne peut plus sérieux. La bombe est lâchée. La caution artistique n’approuve pas le montage final, ce Graal du cinéma sujet à tant de batailles entre studios et créateurs. Mais s’agit-il vraiment d’une bataille, d’un duel, lorsque c’est toujours le même qui gagne à la fin?

La lutte perdue d’avance a d’ailleurs déjà eu lieu comme le relève la conversation, tendue, qui s’en suit. Riz Ahmed émet l’hypothèse que son collègue confond peut-être le plaisir de jouer une scène et la qualité de son rendu final.

Tom Hardy: «Tu veux dire que les scènes n’étaient pas bonnes?»

Riz Ahmed: «Elles n’étaient pas bonnes mon gars ok? Ils devaient te les enlever. On a tous eu une réunion, on a regardé le film, on a complètement aimé faire quelques-unes de ces scènes mais c’était pas…»

Les deux acteurs se regardent droit dans les yeux en un silence qui paraît interminable. «C’était pas ce que tu croyais que c’était.»

Rire gêné du YouTubeur. Tout est dit. Tom Hardy ne sait pas lire ce genre de films et ne comprend rien aux enjeux du cinéma mainstream. Pourtant, le débat entre les deux acteurs ne concerne pas des scènes explicites, qui auraient pu être coupées pour satisfaire à la classification PG-13. Les scènes dont parle Hardy seraient des moments de pure comédie. C’est apparemment là que le décalage se situe, à en croire les premiers retours sur le film (par ailleurs catastrophiques). «Tout le casting semble savoir qu'ils sont dans un film de super-héros assez sombre, excepté Tom Hardy qui semble rejouer Jim Carrey dans Menteur, menteur», peut-on lire.

Trop sérieux, Tom Hardy, trop habitué au véritable drame, qu’il soit cinématographique ou réel (alcoolique passé par le vol intensif de voitures) pour ne pas prendre un film de super-méchant extraterrestre et schizo à la rigolade. Trop sérieux pour croire en la tendance qu’ont les studios à noircir leurs productions pour se faire passer pour… sérieux.

Faux naïf

«Merci», dit-il ironiquement à son camarade, puis à l’intervieweur. L’entretien est fini. «Tu n’as même pas expliqué le comic», lâche Tom Hardy en serrant la main au YouTubeur avant que la vidéo ne se termine. C’est vrai ça, la chaîne s’appelle ComicsExplained.

Mais que montre cet entretien? Par l’opposition entre Tom Hardy et les studios, que la bande dessinée à l’américaine, art en soi, est aujourd’hui présentée au grand public sous forme de films conçus comme des produits, comme des enjeux concurrentiels qui ne laissent aucune marge de manœuvre, même pas à ces supposées cautions artistiques. Comics expliqués. Mission accomplie.

Thomas Deslogis Journaliste

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