Culture

«Des cornichons au chocolat», ou l’histoire d’une supercherie

Temps de lecture : 3 min

En 1983 paraît le journal intime de Stéphanie, jeune ado de 13 ans. Le livre est un immense succès. Mais qui se cache réellement derrière l'œuvre?

Cette personne a écrit «Des cornichons au chocolat». | Joël Saget / AFP
Cette personne a écrit «Des cornichons au chocolat». | Joël Saget / AFP

Notre collaboratrice Élise Costa a publié le 3 octobre Mystères d'écrivains - 50 Histoires secrètes et insolites, aux éditions Armand Colin.

Connue pour ses chroniques judiciaires, la journaliste a aussi raconté sur Slate les cachotteries des personnalités littéraires, qu'elles soient mondialement connues ou plus discrètes.

Mystères d'écrivains en est le recueil, avec des inédits, dont celui que nous publions ici.

Stéphanie a treize ans lorsqu’elle dépose son manuscrit aux éditions J.C. Lattès. Il s’agit de son journal intime. La jeune Parisienne y conte son quotidien. Entre vie collégienne et parents absents, Stéphanie parle de son chat Garfunkel, de ses relations avec ses amies, de ses premiers émois et surtout de sa solitude. Elle adore les sandwichs de cornichons au chocolat –d’où le titre, tout trouvé– et elle attend ses règles –première transition vers le monde adulte– comme si elles allaient tout bouleverser et changer à jamais le cours de son existence.

Le récit autobiographique donne à voir l’univers de l’adolescence à travers les yeux de la jeune fille. Il est empreint d’humour et de gravité, de sensibilité sans tomber dans la sensiblerie. Des cornichons au chocolat est un livre plein de justesse mais, bien sûr, le texte à l’état brut mérite quelques ajustements et corrections.

La maison d’édition fait appel à l’écrivain Philippe Labro, qui vient de publier Des bateaux dans la nuit chez Gallimard, pour mettre en forme le manuscrit. L’homme n’est pas nègre, son nom apparaît d’ailleurs dès le début du livre, puisqu’il écrit en introduction: «Ce livre est une véritable surprise littéraire qui mérite quelques explications.» Puis de préciser, à propos du manuscrit original, qu’il contient «un ton inimitable, mélange précoce de maturité et de révolte, une invention perpétuelle de mots et d’expressions qui ne peuvent appartenir qu’au monde des adolescents».

Publié en 1983, le livre devient rapidement culte. Durant vingt ans, jusqu’à la fin des années 1990, il est acheté et emprunté dans de nombreux CDI et bibliothèques partout en France. S’en suit un film adapté pour la télévision, ainsi que des traductions à travers le monde. Il est la version légère d’autres livres jeunesse à succès tels que L’herbe bleue ou Moi Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée.

À l’instar de Sophie Marceau dans La Boum, Stéphanie s’adresse à toute une génération de jeunes filles. Son nom de famille n’est pas divulgué, pour la protéger ou pour faciliter le travail d’identification. Qu’importe, car Stéphanie est, finalement, une adolescente comme les autres et c’est ce qui compte. Elle ne fera aucune interview, ne passera dans aucun média, pas même à visage caché.

Au fil des ans, les lectrices adolescentes deviennent des femmes adultes, et l’anonymat de Stéphanie commence à titiller leur curiosité. Qui est Stéphanie? Qu’est-elle devenue? Comment se fait-il que personne n’ait jamais cherché à savoir?

«Si Stéphanie existait, elle serait aujourd’hui une femme de trente-six ans» sont les premiers mots de la préface du livre réédité chez J.C. Lattès en 2007. Ils sont de Philippe Labro.

En 2003, vingt ans après la première publication, l’écrivain passe à table et avoue être le seul auteur Des cornichons au chocolat. «Elle n’a jamais existé, sauf sous ma plume», écrit-il. Entre elles, sur internet et ailleurs, les lectrices parlent de leur déception. Rien d’insurmontable, mais il y a tout de même ce drôle de sentiment d’avoir été flouées. Elles pensaient lire une des leurs, en proie aux questionnements existentiels propres à la puberté, alors que derrière se cachait un homme de 50 ans. Comment était-ce possible? Pourquoi cette comédie?

Dans la préface du roman, puisqu’il s’agit donc d’un roman, réédité chez le même éditeur, Philippe Labro s’excuse pour le tort causé: «Le mensonge était parfaitement organisé. La critique et les lecteurs ont cru à la véracité des “cahiers de Stéphanie” […]. L’éditeur et moi-même avons reçu des centaines de lettres de filles du même âge qui se reconnaissaient en Stéphanie et souhaitaient s’entretenir avec elle. Je ne pouvais pousser la comédie jusqu’à rencontrer ces lectrices au nom de l’adolescente… J’ai continué de mentir. Je dois donc quelques excuses à toutes celles qui écrivaient: “Stéphanie, c’est moi.”»

L’auteur explique son choix de recourir au pseudonyme, entre «crainte [de] manque de crédibilité» et «amusement à avancer masqué». Il fait également son mea culpa: Des cornichons au chocolat arrivait, d’une certaine façon, au début de sa carrière, et il pensait qu’il écrirait par la suite des romans moins légers, des romans qui relèveraient de la «véritable» littérature. Jusqu’à ce qu’il s’aperçoive que Stéphanie était en fin de compte la petite sœur de ses deux autres héroïnes, Manuella (paru en 1999) et Clara de Franz et Clara (publié en 2006), et que tous les romans sont importants, chacun à leur manière.

Philippe Labro réussit à toucher juste, qu’il ait été une adolescente de 13 ans ou un homme aux cheveux blancs. Mais l’authenticité d’un livre dépend-elle de son auteur ou des émotions qu’il procure? Qu’est-ce qui le rend intemporel, finalement: le fait d’avoir été écrit par un écrivain aux talents confirmés ou bien celui de s’adresser à des générations entières?

Peut-être pouvons-nous nous dire que le texte dépasse parfois l’auteur et, alors, que tout est pardonné.

Elise Costa Chroniqueuse judiciaire

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