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Par pitié, ne ressuscitons pas la télé dont vous êtes le héros

Temps de lecture : 4 min

La saison 5 de «Black Mirror» comportera un épisode interactif, où le public pourra choisir entre plusieurs versions de l'intrigue. Un pari qui rappelle les pires heures de la télé des années 1980.

Extrait d'un «Hugo Délire» de novembre 1992 | Capture d'écran via YouTube
Extrait d'un «Hugo Délire» de novembre 1992 | Capture d'écran via YouTube

Netflix a annoncé un épisode interactif dans la nouvelle saison de Black Mirror. D’après ce que j’ai compris, on sera en focalisation interne avec un personnage, et il faudra faire des choix à sa place. En lisant les articles sur le sujet, j’ai commencé à sentir des fourmillements dans les doigts, puis des tremblements des épaules, et une goutte de sueur glacée a glissé le long de mon dos. J’ai écarquillé les yeux et j’ai poussé un long gémissement. Oh non… Mandieu… Pas ça… Ça ne va pas recommencer, par pitié. Je vous le dis tout de go: je n’y survivrai pas une seconde fois.

Ce n’est pas que j’ai peur de l’avenir, voyez-vous. Le problème, c’est que j’ai peur du passé. L’humanité est déjà passée par le stade «Hey, mais on pourrait faire plein de trucs dingues avec nos écrans, plutôt que de se contenter de les regarder!». Pire, la France s’est plongée dans cette boue de l’interactivité comme une grosse cochonne. Et si vous avez oublié, je peux vous assurer qu’il y a une très bonne raison: c’était une question de survie mentale.

Je vais vous faire une petite piqûre de rappel. Nous sommes en France, grosso modo dans les années 1980.

«Salut les homards» et les minitélistes

À partir de 1988, le samedi sur TF1, on peut regarder «Salut les homards» –vous le sentez déjà le malaise, là? C’est la première série française interactive, un peu comme ce que propose Netflix, mais avec les moyens de l’époque. On y suit les non-aventures de la famille Rivière. Il y a Jean, le père médecin, son ex-épouse Irène, cantatrice et hystérique, sa nouvelle femme Sabine, styliste, et les enfants. Le concept, c’est qu’à la fin de chaque épisode, un personnage a une décision à prendre et le public vote. Exemple véridique: la fille de seize ans veut que son petit ami dorme chez elle, Jean doit-il accepter d’héberger les ébats lubriques de sa progéniture?

À l’époque, le but était d’amorcer un dialogue entre parents et enfants autour de la télé. Pour Netflix, le but est d’interroger nos choix moraux et notre rapport à la technologie: c’est bien, il y a toujours un but pédagogique derrière ces expériences foireuses. Pour voter à «Salut les homards», on pouvait utiliser son téléphone ou, comme le rappelle un article de l’époque, «la solution viendra des minitélistes».

Arrêtons-nous pour rire un instant. Reprenons.

La série a évidemment vite été renommée «Salut les connards». Alors bon, on dit qu’internet n’oublie jamais, mais concernant «Salut les homards», internet a un trou que j’attribue à notre traumatisme collectif. Je n’ai pas réussi à trouver un seul épisode. Pas même la vidéo du générique. Juste l’audio sur un site nommé Bide et musique, ça ne s’invente pas.

«Hugo Délire» et son temps de latence

Traumatisme télévisuel interactif n°2, j'appelle Hugo Délire. Là aussi, gros malaise sur le titre. Mais il y a pire: le visuel.

Comment expliquer ce concept à des jeunes qui ont grandi avec internet? L’émission était diffusée en direct sur France 3; on appelait depuis son téléphone fixe –la France n’avait pas encore inventé le Bi-Bop. Une personne était choisie. Alors était diffusé sur l’écran de télé le jeu vidéo le plus maximalement laid du monde, et il fallait jouer en utilisant les touches de son téléphone, pendant que des millions d’autres téléspectateurs et téléspectatrices regardaient.

Vous me direz que ce n’est pas très éloigné des démonstrations actuelles de jeux vidéo, à une différence près: le temps de latence entre l’appui de la touche et la réaction du jeu était tel que jamais personne n’a réussi à jouer plus de neuf secondes.

Moi, j’étais petite, j’avais pas bien compris, je ne téléphonais jamais –je n’avais pas le droit– mais je m’obstinais à appuyer sur les touches du téléphone comme si je jouais (la même naïveté qui me faisait essayer de regarder Canal+ en crypté en agitant une passoire devant l’écran).

Au cœur de l’interaction humain / machine

Abordons maintenant la mode interactive des télécommandes. Il y en a eu deux sur le marché français: Multipoints et Quizaco. Le concept était sensiblement le même, mais nous allons rester concentré sur Quizaco, dont la pub affirme en toute humilité qu’il s’agit d’une première mondiale.

En gros, plutôt que de regarder un jeu télé et de crier la réponse à son écran comme n’importe quel être humain normal le fait, on pouvait la choisir avec sa commande Quizaco –qui coûtait l'équivalent de 15 euros, hein. Du coup, on marquait des points comme les gens sur le plateau. On était au cœur de l’interaction humain / machine.

Même si ce n’était pas français, abordons ensuite le flop Captain Power. Il s'agissait une série de science-fiction pour enfants genre Power Rangers. Mais on pouvait s’acheter le pistolet qui allait avec, et en fin d’épisode, il y avait une séquence de neuf secondes où l’on pouvait tirer sur les méchants et marquer des points.

Tout cela ne vaudra pourtant jamais le jour de 1982 où la France, cette grande nation, a inventé l’écran tactile pas tactile. Je ne crois pas qu’un jouet m’ait jamais inspiré une si grande tristesse. En gros, on achetait des bouts de papiers carrés ou ronds et on les collait sur l’écran de la télé pendant la diffusion du dessin animé.

Cette photo me déchire le cœur. C’est à peu aussi dramatique que quand Dora l’exploratrice pose une question aux enfants, et que ton gamin lui répond en hurlant «OUI» devant son écran. Mais en même temps, c'est presque beau d'absurdité. Et comme l'explique Dorothée, à l’époque, c’est une prouesse technique.

Ça, je vais vous dire, c’est pas Netflix ou Amazon qui y penserait.

Alors je veux bien admettre que Netflix propose un épisode exceptionnel, mais ne nous engageons pas plus loin sur ce chemin boueux de l’interactivité. Le retour en grâce des années 1980 doit cesser ici. Si vous voulez, on peut adapter des jeux vidéo en séries, ou des séries en jeux vidéo –c’est d’ailleurs ce que Netflix va faire avec Stranger Things. Mais moi je vous le dis: on commence avec des fictions à choix multiples, et on finit par coller de la feutrine sur sa tablette.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

Titiou Lecoq

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