Culture

«La Particule humaine», poème visuel pour la très actuelle fin du monde

Temps de lecture : 4 min

Le nouveau film du réalisateur turc Semih Kaplanoglu est une œuvre de science-fiction visionnaire, inspirée par Tarkovski.

Jean-Marc Barr en héros à la recherche d'une issue, juste avant l'enfer | Sophie Dulac Distribution
Jean-Marc Barr en héros à la recherche d'une issue, juste avant l'enfer | Sophie Dulac Distribution

En ce temps, la subsistance des êtres humains repose entièrement sur des nourritures de plus en plus génétiquement modifiées. En ce temps, les sociétés prospères excluent impitoyablement celles et ceux qui n’ont pas le bon génome. En ce temps, violence urbaine, scientificité arrogante, catastrophes environnementales et flicage général organisent la vie sur terre.

Cela doit être dans très longtemps –ou plutôt dans un monde alternatif, dans ce que l'on appelle une dystopie.

Un brillant spécialiste de la manipulation du vivant, prenant conscience du cauchemar généralisé qu’il a contribué à développer, passe «de l’autre côté», à la recherche d’une alternative. La Particule humaine est le récit épique et mouvementé de sa quête.

Mondialisation des angoisses

Le film se nourrit de la puissance visionnaire de son réalisateur, Semih Kaplanoglu, à qui l'on doit notamment une mémorable trilogie de paraboles centrées sur des éléments vitaux issus de la nature, dans leurs aspects matériels et symboliques, Œuf (2007), Lait (2008) et Miel (Ours d’or au Festival de Berlin 2010).

Sans faire partie de cet ensemble, ce nouveau film était doté à l’origine d’un titre similaire, Bugday, qui signifie «grain», «blé». Son titre français, et le slogan qui accompagne la sortie, «L’univers entier est humain», le tire vers un anthropocentrisme assez plat et très discutable, qui ne rend pas justice à ce qui se joue sur l’écran.

À droite, le biogénéticien Erol Erin (Jean-Marc Barr) et son compagnon d'exploration de la «Zone» | Sophie Dulac Distribution

Dans un scope noir et blanc somptueux, associant prises de vues réalistes et quelques effets spéciaux impressionnants, Kaplanoglu explore de nouvelles possibilités du lyrisme visuel qui caractérise son style.

La présence de Jean-Marc Barr dans le rôle principal apporte une sorte de décalage, avec une pointe d’humour cool malgré la dominante très sombre, qui enrichit la composition.

Un film de science-fiction turc, c’est assurément une rareté. Moins qu’il n’y paraît pourtant, du moins si l'on considère non son origine nationale, mais le fait que des régions du monde autres que les grandes puissances industrielles traditionnelles (les États-Unis, l'Europe y compris la Russie, le Japon) recourent aujourd’hui à ce type de récit.

Des cinéastes originaires de Chine, d’Afrique, d’Iran, d'Inde ou d’Amérique latine ont fait des propositions dans ce domaine au cours des dernières années (1). C’est que la mondialisation est aussi celle des angoisses qui alimentent le genre, né dans les sociétés industrialisées –entre Mary Shelley, H.G. Welles, Karel Capek et Isaac Asimov.

Sous le signe de «Stalker»

Le principal horizon sur lequel s’inscrit La Particule humaine, sa référence majeure, est une œuvre qui a elle-même attache avec la science-fiction, mais selon une modalité très singulière où la métaphysique se mêle aux questions technologiques et politiques: celle de l’auteur de Solaris, Andrei Tarkovski.

Des paysages hantés, aussi par des souvenirs de cinéma | Sophie Dulac Distribution

La zone de Stalker est le grand référent visuel, dramatique et symbolique du film de Kaplanoglu, où passent aussi des réminiscences de Nostalghia, avec les corps dérivants à la surface de l’eau, et du Sacrifice, avec l’arbre qui brûle.

Et de fait, plastiquement et poétiquement, le cinéaste turc est tout à fait digne du Russe. Le problème est ailleurs, il est en quelque sorte historique.

Quand Tarkovski déployait ses abîmes sensoriels et spirituels, ses vortex de mémoire, d’angoisse, d’imaginaire et de matérialité en-deça de tout discours, il ouvrait des gouffres dans un monde, et un rapport au monde, solidifiés par des grands récits écrasants, qu’un citoyen de l’URSS éprouvait de manière particulièrement prégnante, mais qui avait cours partout sous des formes diverses.

Lorsque Kaplanoglu met en œuvre une opération similaire, il ouvre un vide dans un environnement mental et politique émietté, fluidifié pour le meilleur et surtout pour le pire.

Sans doute la Turquie d’Erdogan est-elle soumise à des constructions narratives et idéologiques lourdes (islamisme et nationalisme autoritaire). Mais elles fonctionnent désormais comme de dangereuses concrétions au sein d’un océan de relativisme porteur de ses propres perversions, de ses propres pathologies.

Une dénonciation qui débouche sur une quête mystique | SophieDulac Distribution

En racontant un monde marqué par les tragédies migratoires et les manipulations transhumanistes et où la catastrophe environnementale est bien l’horizon décisif, La Particule humaine touche juste dans ses prémisses.

Mais dans ce monde, le nôtre donc, les quêtes intérieures matérialisées dans des espaces hantés apparaissent désormais comme des coquilles vides, des impuissances à penser et à agir, des échappées poétiques ou mystiques sans prise au-delà d'une dénonciation convenue –aussi impressionnantes soient-elles esthétiquement.

L’enjeu s’est déplacé sans retour depuis le siècle dernier, ce dont ne tient pas compte un artiste par ailleurs aussi doué que Semih Kaplanoglou. Ce monde a tout autant besoin, y compris politiquement, de poésie et peut-être même de métaphysique. Mais pas les mêmes.

La Particule humaine

de Semih Kaplanoglu, avec Jean-Marc Barr, Ermin Bravo, Lubna Azabal, Cristina Flutur.

Séances

Durée: 2h08. Sortie: 10 octobre 2018

1 — On pense à All Tomorrow’s Parties, à la fin de Au-delà des montagnes, District 9, Iran K9, Voltage, La Terre et l’ombreEt le plus grand écrivain de science-fiction actuel est sans doute le Chinois Liu Cixin. Retourner à l'article

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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