Culture

Aznavour me consolait de la douleur de vivre

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You will never hate alone] Comme Charlie Chaplin ou Leonard Cohen, Aznavour avait l'élégance de la mélancolie qui parle au cœur et réconforte l'âme.

Charles Aznavour à la PDA, 12 avril 1964 | Archives de la Ville de Montréal via Flickr CC License by
Charles Aznavour à la PDA, 12 avril 1964 | Archives de la Ville de Montréal via Flickr CC License by

Charles Aznavour comme Charlie Chaplin aurait pu être juif. D'ailleurs on a souvent pensé qu'ils l'étaient. C'est que tout deux avaient dans le regard cette tristesse, cette mélancolie, ce désespoir propre aux gens qui viennent au monde l'âme déjà remplie de blessures, le cœur cabossé par mille tragédies. À les voir, on dirait qu'ils portent sur eux les malheurs de tout leur peuple. Que de toute éternité, ils savent le poids des humiliations, des souffrances, des génocides qu'il a fallu affronter pour ne pas disparaître tout à fait des livres d'histoire.

Aznavour, et Chaplin aussi, avait dans le regard, cette gourmandise, ce côté canaille, polisson, un brin irrévérencieux qui sont l'apanage des gens qui ont tant souffert qu'ils ont décidé une bonne fois pour toutes que si la vie est un jeu de massacre, une course vers le précipice, une fête foraine funèbre, au final, il vaut mieux en rire que d'en pleurer. Que les larmes et les rires sont les mêmes visages de ce sentiment d'effarement qu'on peut ressentir quand on se retrouve confronté au pire de l'existence. Quand on est trop plein de drames, de ruptures, de fêlures pour ne pas rire des caprices du destin.

Ainsi se comportait Aznavour.

Même à la fin de sa vie, il avait toujours, au fond du regard, cette malice intacte de l'enfance, cette innocence mêlée d'insolence, comme s'il s'apprêtait à vous jouer un bon tour et en riait par avance. Un vrai garnement. Il avait peut-être atteint un âge où la mort semble vous avoir oublié, comme si le jour de votre convocation, vous vous étiez fait porter pâle, mais de cette vieillesse, de ce passage du temps, il n'en subsistait rien comme si au fond, Aznavour était resté ce gamin espiègle, débrouillard, obstiné, ballotté d'un pays à un autre, d'une histoire à une autre, d'une langue à l'autre, autant de vicissitudes, de coups du sort, d'infortunes, qu'il sut habiter de ses mots et de ses chansons.

Les chansons d'Aznavour n'étaient pas forcément d'une gaieté folle mais elles étaient souvent tendres. Elles pouvaient être féroces, vaches, caustiques mais toujours, au détour d'un refrain, à l'amorce d'un couplet, elles dégageaient cette mélancolie qui est celle d'un coucher de soleil quand on assiste, un peu triste, à sa lente disparition mais déjà ravi à la pensée que demain, quand la nuit aura filé, il sera à nouveau là pour nous réchauffer. Les chansons d'Aznavour faisaient du bien à l'âme. Quand on les écoutait, on se sentait un peu moins seul; on se disait que lui aussi en avait bavé, que lui aussi avait connu son lot d'infortunes mais qu'il s'en était sorti même si... Et ce même si, ces regrets, ces emmerdes, ces amours déchirées, ces amitiés trahies, nous consolaient, nous réconfortaient comme ces alcools forts, quand au fond de l'ivresse, on finit par fraterniser avec un chien qui, solitaire, passe dans la ruelle. Ou comme les doux sons d'un violon qui sont comme des sanglots qui nous traversent l'âme et rendent notre chagrin supportable.

Aznavour avait l'amour des mots. On le sent dans chacune de ses chansons qui ont toutes l'exigence de la poésie. Les rimes n'étaient jamais bâclées, les allitérations toujours inspirées, les phrases ciselées au couteau. On devinait le poids des heures passées à les fabriquer, à les polir, à les peaufiner avec l'obsession de l'artisan qui, au fond de son arrière-boutique, peut veiller tard dans la nuit tant qu'il n'a pas obtenu le résultat désiré. Aucun artifice, aucune facilité, mais toujours le respect de la langue, l'attention portée au rythme des mots, à l'enchevêtrement des syllabes, à la richesse des sonorités qui donnent à ses chansons ce classicisme, cette élégance, cette retenue dont on ne se lasse jamais.

Mieux que quiconque, plus doué que n'importe quel romancier, avec une cruauté sans pareille, il a parlé des ravages de l'amour, du délitement des couples, de la férocité de la jalousie, quand tout a été consommé –les plaisirs de la chair comme ceux de l'esprit– et qu'il ne reste plus que cette amertume, ces regrets, cette douleur dont on aimerait bien se débarrasser mais qui reste là, chevillée à l'âme, poisseuse, si omniprésente qu'elle finit par nous obséder.

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L'humilité de l'artisan, l'amour du travail bien fait, la précision dans le geste, l'économie au service de la poésie, la sobriété dans le désespoir, ainsi se déclinaient ses chansons qu'il interprétait sur scène avec la sincérité du troubadour et l'efficacité du comédien. Dans ce noir et blanc qui lui allait si bien, il était ce poète un peu clown, un peu saoul, un peu triste, un peu mélancolique, revenu de tout, de l'amour et de ses sortilèges, des hommes et de leur veulerie, et qui s'en va parcourir le monde, en un inlassable voyage, pour mieux s'étourdir. Et nous étourdir.

Bon voyage, l'ami, tu nous manques déjà.

Laurent Sagalovitsch romancier

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