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Je me souviens très bien du comportement de Brett Kavanaugh lorsqu’il buvait

Temps de lecture : 9 min

Et je peux affirmer qu'il a menti sous serment sur sa consommation d'alcool et sur les mots inscrits dans l'album de promotion.

Manifestation au Sénat contre le candidat à la Cour Suprême Brett Kavanaugh, le 4 octobre 2018 à Washington. | Andrew Caballero-Reynolds / AFP
Manifestation au Sénat contre le candidat à la Cour Suprême Brett Kavanaugh, le 4 octobre 2018 à Washington. | Andrew Caballero-Reynolds / AFP

En 1983, j’étais en première année à l’université de Yale. Et j’étais l’un des compagnons de chambrée de Brett Kavanaugh. Il y a quinze jours, j’ai témoigné en faveur de mon amie Deborah Ramirez, qui dit avoir été agressée par Brett lors d’une fête organisée dans une résidence universitaire. Si j’ai pris position en faveur de Debbie, c’est parce que je la crois.

Le FBI enquête désormais sur cet incident. Je suis prêt à leur parler de cette année Yale, avec Debbie et Brett. Voilà ce que je leur dirais: Brett Kavanaugh a témoigné sous serment, et il a menti à propos de sa consommation d’alcool et de la signification réelle des mots apparaissant dans son album de promotion du lycée. Par ses propos comme par son comportement, le juge Kavanaugh a montré le peu de cas qu’il faisait de la vérité, de la procédure, de l’État de droit et de sa responsabilité personnelle. Il n’a pas hésité à mentir pour éviter de se mettre dans l’embarras, ce qui jette le doute sur ses dénégations quant à la question plus grave des agressions sexuelles. Debbie, elle, ne m’a jamais donné aucune raison de douter de ses propos, quels qu’ils soient.

Je ne voulais pas témoigner publiquement. Lorsque Ronan Farrow m’a contacté dans le cadre d’un article sur Debbie et Brett pour le New Yorker, je lui ai répondu que je ne comprenais pas le but de la démarche. Il est inconcevable que Brett subisse la moindre répercussion judiciaire après tout ce temps. Il sera nommé à la Cour Suprême. Dans le cas contraire, un autre juge conservateur sera nommé à sa place. Le coût de la manœuvre serait important. J’ai été élevé dans une famille acquise au Parti républicain. Ma mère, qui n’est plus de ce monde, était représentante républicaine dans l’État du Connecticut. Mon père possède une casquette «Make America Great Again». Certains de mes amis proches sont particulièrement conservateurs. Au fil des dernières années, il m’est arrivé d’avoir des désaccords politiques avec ces amis et certains membres de ma famille, mais ils sont chers à mon cœur. Mon implication a donc eu –et aura– des répercussions négatives sur ma vie personnelle, sur ma vie professionnelle et sur ma réputation.

Travail d'investigation bafoué

J’ai fini par dire à Farrow que l’histoire de Debbie était crédible, et que Brett était «souvent ivre, au point d’agir de manière incohérente». Lorsqu’on l’a interrogé au sujet de cette interview publiée dans le New Yorker lors de l’audience de la semaine dernière, le juge Kavanaugh a visiblement laissé entendre que mon témoignage n’était pas crédible en raison d’une «situation problématique»: selon lui, je «n’aimais pas» notre troisième camarade de chambrée de l’époque. Il a ensuite fait référence à une «farce» que j’aurais faite à ce troisième camarade. Une partie de ces affirmations ont été expurgées des minutes de son audience à huis clos devant le Comité judiciaire du Sénat. Il est vrai que j’ai joué un tour à ce troisième colocataire. Nous n’étions pas proches. Mais cette relation n’influence en rien ma vision du comportement passé de Kavanaugh, ou ma capacité à le décrire aujourd’hui.

Quant aux détails de ce qui est arrivé à Debbie lors de cette première année: lorsque Farrow m’a contacté, j’avais le vague souvenir d’un événement impliquant Debbie et Brett, mais rien d’assez net pour être catégorique. J’ai dit à Farrow que je pouvais participer en off, dans le seul but d’appuyer la crédibilité de Debbie, et uniquement pour décrire le comportement de Brett lorsqu’il buvait; à ce titre, j’avais des souvenirs pertinents et directs.

«Toute personne chargée de passer au peigne fin le passé étudiant de Brett m’aurait contacté. Or, personne ne l'a fait.»

Peu avant la publication, Farrow m’a appelé pour me demander si j’étais prêt à témoigner publiquement. Debbie allait être la cible de nombreuses attaques. Elle portait la douleur de cet événement depuis des années. Les amis de Brett qui avaient participé nieraient en bloc. Ce serait donc la parole d’un puissant juge de Washington et de ses amis contre celle de Debbie. D’aucuns diraient: «Les antécédents de Brett ont été passés au peigne fin à de nombreuses reprises. Cette histoire sent l’intox». Toute personne chargée de passer au peigne fin le passé étudiant de Brett m’aurait contacté. Or, personne ne l'a fait. J’imagine que personne ne s’est vraiment attardé sur son comportement de l’époque. Si le FBI n’a pas entendu parler de l’histoire de Debbie, c’est parce qu’il n’a jamais cherché dans cette direction.

À l’heure où j’écris ces lignes, je n’ai pas été contacté non plus dans le cadre de cette nouvelle enquête, qui est pourtant censée s’intéresser au cas de Debbie. Comment espérer découvrir la vérité sans se donner la peine de faire un travail d’investigation honnête et minutieux?

Le cœur de l'affaire, c'est le déni

Debbie avait besoin d’aide, sans quoi elle risquait de ne pas être entendue. Personne ne s’est dévoué. J’ai donc accepté d’être cité dans l’article de Farrow. «Peut-on imaginer qu’elle se soit retrouvée seule au milieu d’un groupe de jeunes prédateurs amusés à l’idée de la tourmenter sexuellement? Oui, c’est tout à fait crédible, ai-je affirmé. Peut-on imaginer que Kavanaugh faisait partie de ce groupe? Oui.» Je maintiens cette affirmation, et je reconnais qu’il s’agit là d’une opinion, et non d’un fait objectif.

Depuis la publication de l’article, j’ai reçu un nombre incalculable de demandes d’interview (journaux, télévisions,publications en ligne). J'ai refusé la majeure partie d’entre elles. J’ai fini par rédiger et diffuser un communiqué dans le but de minimiser l’impact de cette affaire sur ma vie personnelle et professionnelle. Dans cette déclaration, j’affirme que Brett était «un grand buveur notoire, même au regard des critères de l’époque, et qu'il devenait agressif et hostile lorsqu’il était particulièrement ivre».

Je pense que de nombreuses femmes ont été maltraitées et réduites au silence. Lorsqu’elles témoignent, on les traite de menteuses, de geignardes, de folles. Mais je pense également que la défense et l’accusation méritent toutes deux une enquête libre et approfondie. Si Brett est innocent, il doit être blanchi. S’il est coupable et qu’il ment à la nation, il ne doit pas être autorisé à siéger à la plus haute cour de justice des États-Unis. C’est ce qui me semble juste, tout simplement.

L’autre soir, j’ai passé en revue les minutes des audiences. On m’a demandé de donner mon point de vue sur la situation.

Je ne sais pas si Brett a ou non agressé Christine Blasey Ford au lycée, ou s’il a fait subir une humiliation sexuelle à Debbie devant ceux qu’elle prenait jusqu’alors pour des amis. Ce que je sais, c’est qu’il a menti sous serment. Il a affirmé qu’il lui était arrivé de boire trop d’alcool, mais jamais au point d’oublier les détails de la nuit passée, jamais au point de «perdre connaissance». Mais c'est arrivé régulièrement. Il a affirmé que le terme «boofing» se référait aux flatulences, et que le «triangle du diable» était un jeu à boire. En réalité, «boofing» et le «triangle du diable» sont des références sexuelles. Si je le sais, c’est parce que j’ai entendu Brett et ses amis les prononcer à de multiples occasions.

Le portrait de l'album de promo du lycée dans lequel figurent les mots «boofed» et «Devil's Triangle».

Je refuse de croire que les membres du Sénat souhaitent entériner la nomination à un siège à vie d’un individu prêt à mentir sous serment à propos d’informations facilement vérifiables.

Loin de moi l’idée de persécuter les personnes qui, comme Brett, se sont livrées à des beuveries adolescentes. Un très grand nombre d’Américaines et d'Américains sont passés par là. Un jour, mes parents m’ont rendu visite à Yale sans m’annoncer leur venue. Ils m’ont découvert étendu dans ma chambre et ne sont pas parvenus à me réveiller. J’avais passé la soirée chez Mory’s avec des amis. Nous avions chanté et bu dans des trophées, et bien plus que de raison. Je n’étais pas un enfant de chœur, mais contrairement à Brett, je n’ai pas déclaré le contraire sous serment devant des caméras de télévision. L’élément central de l’affaire n’est pas ici la consommation excessive d’alcool, ni même le fait d’encourager les autres à boire. Ce n’est pas la grossièreté des termes employés, ni même la zone grise qui sépare le fait de tester les limites sexuelles de l’autre lors d’un rendez-vous, d’une part, et l’abus sexuel d’autre part. Le cœur de l’affaire, c’est le déni. C’est le refus de faire face aux conséquences de ses actes. C’est le mensonge.

Il n'est pas l'homme de la situation

Dans cette affaire, les mensonges sont loin d’être anodins. Brett Kavanaugh a menti sur sa consommation d’alcool et sur l’argot sexuel présent dans son album de promo. Des mensonges directement liés aux accusations de Christine Blasey Ford et Debbie Ramirez, impliquant dans les deux cas un certain type de comportement sexuel et une consommation excessive d’alcool. La vérité ternirait son image et renforcerait la crédibilité des deux femmes. Dans ce climat politique, il aurait pu se contenter de dire «je ne me souviens pas» ou «si j’ai bel et bien commis ces erreurs de jeunesse, j’en suis désolé», et le Sénat aurait entériné sa nomination en deux temps trois mouvements. Mais il a menti, sous serment, comme si de rien n’était.

Pendant les audiences de la semaine dernière, certains membres du comité ont comparé la frustration de Brett face à ce revers qui vient gêner son ambition et ébranler son image, d’une part, et la douleur de Ford, qui a subi une tentative de viol et dont l’image est également ébranlée. Ils auraient tous deux «traversé des épreuves difficiles». Ces membres du comité ont laissé de côté les incohérences flagrantes et facilement vérifiables qui ont émaillé le témoignage du juge, choisissant plutôt de s'emporter contre ces accusations d'agression sexuelle crédibles: quoi, on a l'audace de demander à l'un des hommes les plus puissants d'Amérique de se défendre sur ce genre d'accusations?

Même s’il décidait de se retirer, Brett retrouverait son siège à vie et redeviendrait l’une des principales forces du système judiciaire des États-Unis. Les femmes qui disent avoir été traumatisées par ses actes, elles, sauront que leur souffrance et que leur courage n’auront même pas suffi à motiver le lancement d’une enquête minutieuse.

L’histoire de Debbie et sa douleur se sont noyées dans le concert des vociférations. Son accusation devrait faire l’objet d’une enquête en règle, comme toute allégation présente ou future relative au comportement du juge Kavanaugh. Laissons de vrais professionnels des forces de l’ordre travailler –aussi longtemps qu’il le faudra pour mettre au jour la vérité. Si l’enquête dure trop longtemps, choisissez un juge tout aussi conservateur mais moins controversé, et repartez de zéro.

De mon point de vue, les choses sont très simples. Nous sommes en train de décider si un homme est apte ou non à juger ses concitoyennes et concitoyens. De déterminer s’il est prêt ou non à entendre les doléances des plus vulnérables avec compassion et empathie. Un juge de la Cour Suprême constitue la dernière ligne de défense légale pour celles et ceux qui ont besoin de la protection d’un champion au jugement irrécusable. Kavanaugh est prêt à mentir sans vergogne pour échapper aux conséquences de ses paroles et de ses actes. Il n’est donc pas l’homme de la situation.

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