Culture

Dominique A: «La fragilité, ce n’est pas forcément quelque chose de beau»

Temps de lecture : 7 min

À 50 ans, plus productif que jamais, Dominique A sort son deuxième album de l’année, ainsi qu'un livre. De bons crus pour clore l'année en beauté.

Pour Dominique A, «la beauté n’existe que si elle est éphémère». | Philippe Lebruman
Pour Dominique A, «la beauté n’existe que si elle est éphémère». | Philippe Lebruman

C’est une année spéciale pour Dominique Ané, et ça finit par me poser un problème. Cette saison 2018, j’ai voulu suivre Dominique A pendant une année et le rencontrer à intervalle régulier ou échanger avec lui par mail. Disponible et joueur, le chanteur s’est exécuté de bonne grâce, et a même accepté de prêter sa plume pour Slate.

Pour fêter son demi-siècle d’existence, Dominique A a souhaité sortir deux disques cette année. Toute latitude ayant été évoqué ici et ailleurs un peu plus tôt dans l’année, c’est au tour de La Fragilité, à la pochette pour le moins énigmatique, de sortir enfin.

Point d'équilibre

J’ai un problème: à force de côtoyer l’artiste, un lien de camaraderie s’est installé et la distance critique semble parfois fondre comme neige au soleil. L’interview autour d’un verre se transforme en conversation à bâtons rompus. On gagne parfois en profondeur, mais pour ce qui est de trouver un angle, la tâche se complique. À force de parler de fragilité, on finit par douter de tout. C’est la force de ce disque musicalement lumineux aux textes sombres.

La Fragilité, ce sont des chansons sur les obsessions de Dominique A –à 50 ans, certaines choses sont bien ancrées– mais aussi un disque d’urgence, même si cela ne se ressent pas quand on l’écoute.

Là où le précédent disque était produit en studio avec de nombreux arrangements électroniques, La Fragilité se veut dépouillé et a été fait «à la maison» –ce qui ne va pas sans poser des soucis d’organisation, que connaît tout télétravailleur. Vous avez certainement une histoire à raconter comme ça, où vous vous êtes réfugié sur le balcon ou dans la cuisine, à l’abri des enfants, pour passer un coup de fil à votre boss. Dominique A, lui, s’est enfermé dans sa cave pour enregistrer une idée et quelques phrases musicales.

L’homme a beau avoir sorti deux disques et faire consécutivement deux tournées, il reste serein. Dominique A ne se départit jamais de son humour pince-sans-rire. En cette rentrée 2018, il est même libéré d’un poids: il peut enfin parler de son travail dans sa totalité.

Toute Latitude et La Fragilité se répondent souvent. «J’étais souvent renvoyé à la noirceur de Toute Latitude, se souvient le chanteur, mais je savais que le point d’équilibre serait atteint avec La Fragilité. Je pense même que l’écoute de Toute Latitude est différente après avoir écouté La Fragilité.»

Disque paradoxal

Sans aller jusque-là, on peut déjà noter des points communs dans les thématiques traitées: les campagnes, vivre les conséquences d’un conflit, l’amour au quotidien, la mort et la vieillesse. La Fragilité est un disque paradoxal: écouté en fond sonore dans son salon ou dans la voiture, les morceaux se fredonnent, offrent une belle lumière douce. Mais si l’on met les écouteurs et que l’on se concentre sur les paroles, c’est une chape de noirceur qui vous tombe dessus. La baffe.

«Ces deux disques reflètent la même phase d’écriture, tout n’est pas prémédité, même si je savais que j’avais envie de parler des campagnes, par exemple. Ces thématiques communes sont le lien entre les deux disques», confie Dominique A.

Ce sont surtout les instruments de base qui sont différents: l’électronique pour l’un, la vieille guitare acoustique pour le dernier, induisant un rapport plus mélodique aux chansons et à la voix. Et un rapport d’urgence, aussi –on y revient.

«Je voulais qu’il y ait un temps très court entre l’écriture du morceau et l’enregistrement. Sur “Comme l’encre” ou “Comme au jour premier”, il ne s’est ainsi passé que quelques heures entre l’écriture et l’enregistrement.» Jusqu’à l’absurde parfois, comme quand le papa chanteur se planque pour tester son morceau en évitant d’être interrompu par son petit dernier.

Lien social

Ce sentiment d’urgence ne se résume pas aux chansons. Dominique A continue son action dans le collectif Des Liens, qui invite des publics différents dans les salles de concerts: «Nous sommes un collectif d’artistes et de citoyens. Nous essayons d’ouvrir des salles de spectacles à des gens qui sont dans des situations de précarité.»

Dominique A, Vincent Delerm ou La Grande Sophie se servent de leur notoriété pour fédérer des actions disparates et leur donner une cohésion. «On n’invente pas la poudre, mais c’est quand même un engagement. Ce sont des rencontres avec les publics, mais aussi avec les travailleurs sociaux qui s’occupent d'eux.» Pas mal, pour un chanteur qui il y a vingt ans conchiait l’engagement et réclamait le droit d’être un chanteur «dégagé».

On trouve ici un autre point de départ à La Fragilité: «Ce terme n’est pas forcément quelque chose de beau, mais c’est notre fragilité, notre finitude qui nous relie tous. La plupart des problèmes de cette planète vient du fait que des personnes nient cette fragilité et cette finitude.»

Avec cette clef de lecture, il est facile de voir dans le morceau-titre une allégorie de ce que l’on cherche à éradiquer dans notre rapport au travail, nos rapports sociaux ou amoureux. «Dans la chanson, je présente la fragilité comme un jardin secret et d’humanité que l’on a en soit et qu’un environnement chercherait à éradiquer.» La Fragilité vue comme une honte, en somme:

«Le soir tout s’est relâché
Et tu t’es jeté sur le lit
Rincé d’avoir dissimulé
D’avoir encore autant menti
Et le tremblement a repris
Et tu t’y es abandonné
Tu t’es confié tout entier
À la fragilité
»

C’est en reconnaissant cette fragilité commune que l’on peut établir le lien social. Soudainement, la fragilité n’apparait plus aussi poétique qu’avant. On n’est pas du tout dans l’antivirilisme séducteur. Encore une fois, Dominique A réussit à nous prendre à rebrousse-poil.

Marqueurs du temps

Quand on regarde dans le rétro, on constate que le chanteur s’est quand même adouci. Le parallèle est vite fait avec Remué, sorti en 1999, qui était le disque des 30 ans. Dominique A était en colère, se demandant avec fureur «Comment certains vivent»: «Je l’ai réécouté une fois avec mon compère ingénieur du son Dominique Brusson. On s’est demandé ce que l’on avait pris à cette époque. Nous étions dans un état d’esprit très offensif que je ne m’explique plus.»

Avec le recul, Dominique A estime qu'il aurait gagné à s’abandonner au chant il y a vingt ans. En enregistrant Toute Latitude, il avoue avoir eu un peu peur de retrouver ce jeune homme à la voix fermée. La Fragilité refait la bascule vers des chansons classiques, ouvertes. «Comme l’encre», «Beau Rivage», «J’avais oublié que tu m’aimais autant» ont des musiques pleines d’allant, et pop dans l’esprit.

«“J’avais oublié que tu m’aimais autant” est ma chanson d’amour un peu cheesy. Quand je l’ai enregistrée, j’étais très heureux de pouvoir faire ça. C’est un peu kitsch, mais ça me plait. J’ai souvent cette chanson en tête. J’espère qu’elle va me suivre.»

La plupart des chansons de ce disque ont en commun une sensation de beauté, même lorsque le constat est sombre. Dans La Fragilité, on parle beaucoup de la vieillesse, de la «splendeur» ou de la mort: «La beauté n’existe que si elle est éphémère», dit-il.

Sans vouloir singer son ami Miossec qui se qualifie en «chanteur du temps qui passe», Dominique A aime les marqueurs du temps. Comme La Fossette (1993) ou La musique (2009), La Fragilité se veut être un retour aux bases. «J’entre dans la deuxième moitié de ma vie, et je ne pouvais pas le laisser passer.» Chez Dominique A, ce rapport au temps passé consolide le présent et regarde vers l’avenir; il s'agit d'une nostalgie positive.

Chemins de traverse

Dans le même état d'esprit, il s’est attelé à la rédaction d’un livre de «mémoires», Ma vie en morceaux. Le concept est simple: raconter sa vie à travers ses chansons. Pas forcément les plus connues ou les plus emblématiques, mais des morceaux qui racontaient des bouts de vie.

Encore une fois, j’ai un petit problème. J’apprécie la prose de l’écrivain, j’aime tirer les vers du nez des artistes, mais je trouve que trop d’explications tuent le texte. L’auteur, lui, ne voit pas où est le problème: «On me demande souvent quel besoin j’ai de faire ça. Il n’y a pas de besoin, mais une envie: écrire. La fiction, non. Les chansons me suffisent pour raconter des histoires.»

Pour ce livre, Dominique Ané prend un matériau qu’il connait bien, Dominique A, pour raconter sa vie. Et si les chansons se suffisent à elles-mêmes, le livre retrace à une période anniversaire plus qu’un quart de siècle d’activités musicales.

Pour celles et ceux qui ne connaîtraient que les lignes droites, ce livre rend compte des chemins de traverse. Des morceaux jugés anecdotiques car offerts pour une compilation d’un magazine musical se révèlent essentiels par leur histoire sous-jacente. Dominique A y raconte notamment son amitié avec Philippe Katerine et leurs premières rencontres.

Il évoque aussi une partie des coulisses de la vie de musicien et lève un léger voile sur sa vie privée, mais sans finalement donner toutes les clefs –enfin, pas plus que dans une interview. Et c’est tant mieux.

Après la tournée solo qui suivra cette hiver, Dominique A va poursuivre son évolution et ses envies en allant probablement sur un disque qui parlera moins de lui et sera certainement plus frontal. C’est sans doute le bon moment pour entamer un nouveau cycle.

Bon anniversaire monsieur A.

Eric Nahon Journaliste

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