Culture

E.L. James, maman fait du porno

Temps de lecture : 9 min

Elle est la femme se cachant derrière le succès de la trilogie «Fifty Shades of Grey». Rien ne la prédestinait pourtant à devenir l'égérie d'un BDSM soft compatible avec les aspirations du grand public.

E.L. James en séance de dédicace à New York, le 18 juin 2015 | Jewel Samad / AFP
E.L. James en séance de dédicace à New York, le 18 juin 2015 | Jewel Samad / AFP

Depuis cet été, nous vous proposons des portraits d’hommes et de femmes qui, par leurs travaux ou leur engagement, ont contribué à libérer la sexualité du tabou et du sentiment de culpabilité qui l’enfermaient dans les sociétés occidentales il y a encore soixante-dix ans.

Douzième épisode: E.L. James, autrice depuis 2011 de la saga à succès Fifty Shades of Grey, qui à travers une romance érotique centrée autour du sado-masochisme, a remis en cause les limites entre pratiques conventionnelles et déviantes.

Les cravaches, menottes et fessées n’ont plus aucun secret pour elle. Pendant près de cinquante ans, Erika Leonard James a pourtant été une simple épouse et mère aimante appréciant son travail –directrice de production à la BBC– sans en être mordue, et aimant surtout lire dans son jardin de l’ouest londonien.

En 2009, elle décide de s’enfermer dans son petit bureau pour écrire. Elle invente un nouveau genre hybride, entre la romance à l’eau de rose et le récit sadomasochiste. E.L. James devient l’auteure de Fifty Shades of Grey, premier opus sorti en 2011 d’une saga de trois livres vendus à plus de 150 millions d’exemplaires sur la planète et traduits dans plus de cinquante langues.

La trilogie devient un phénomène dès sa publication. Les plus grandes boîtes de production américaines s’arrachent les droits pour adapter l’histoire en film.

«Mommy Porn»

Avec Fifty Shades, E. L. James banalise le SM soft. Les mères de famille se passent les livres sous le manteau, devant les sorties d’école. Des clubs de lecture improvisés et groupes de discussions en ligne foisonnent à travers le monde. Partout, au bureau, à une terrasse, dans le train, on croise la couverture de l’un des volumes de la trilogie. En cassant l'image honteuse qui collait à la peau de cette pratique, l'écrivaine a repoussé les limites de ce qui est socialement avouable sur le plan sexuel et des fantasmes concrétisables.

Aujourd'hui âgée aujourd’hui de 55 ans, E. L. James n’était pas à la recherche de la célébrité quand elle a pris la plume, sans même avoir cherché une maison d'édition. Elle voulait simplement se prouver qu’elle pouvait écrire, elle aussi, et pas seulement dévorer des romans. À peine le succès consommé, elle a la maturité nécessaire pour comprendre qu'il n’est pas éternel –même après avoir figuré parmi le top 100 des personnes les plus influentes du monde en 2012, selon le classement de Time.

L'autrice pense pouvoir rester anonyme, malgré sa signature. Des E. L. James, il y en a partout dans le monde anglophone, après tout. Mais Erika Leonard James est démasquée par un journaliste du New York Times six mois après la sortie de son premier livre. Elle pense pouvoir se passer des interviews et n’apprécie guère les journalistes –surtout celles et ceux qui ont qualifié son oeuvre de «mommy porn». Traduction littérale: du «porno pour maman», un érotisme gentillet avec une grande histoire d’amour pour justifer les étreintes. Si son lectorat est constitué à 80% de femmes, E. L. James considère l’image comme réductrice et dégradante.

E.L. James en tournée promotionnelle à Philadelphie (États-Unis), le 3 mai 2012 | Gilbert Carrasquillo / Getty Images / AFP

La trilogie raconte l’histoire d’Anastasia Steele, jeune diplômée en littérature rencontrant Christian Grey, homme d’affaires adepte du sado-masochisme. Évidemment, il l’initie à cette pratique, et elle devient –sous contrat– sa soumise. Grey, un homme torturé au plus profond de son âme, apprendra ce qu’est l’amour et adoucira ses pratiques pour celle qui deviendra bien plus qu’une partenaire sexuelle.

La trilogie est racontée du point de vue d’Anastasia. E.L. James y défend une «simple histoire d’amour avec beaucoup de sexe», comme le rapporte Marc Shapiro dans son ouvrage The Secret Life of E.L. James: The Unauthorized Biography, publié en 2012. Une partie des critiques dénoncent une vision misogyne de la femme, à la fois mal écrite et vieillotte; la majorité y voit une opportunité pour la libération sexuelle des femmes.

Envies assumées

Le décalage que vivent les femmes entre leurs aspirations, et en particulier leur désir d'autonomie, et les possibilités de les réaliser constitue le vrai sujet du livre. C’est du moins l’analyse d’Eva Illouz, sociologue spécialiste des sentiments et de la culture, autrice de l’essai Hard Romance, Cinquante nuances de Grey et nous. Le BDSM (Bondage et discipline, Domination et soumission, Sado-Masochisme) est «le cœur d'une formule narrative où il fait office de conseil de développement personnel en matière sexuelle», écrit-elle.

Les lectrices s’inspirent d’Anastasia. L’héroïne n’est pas une femme fragile, à qui un mâle met des coups de fouet: elle est capable de se rebeller, de s’imposer et de négocier avec Christian pour revoir les termes du contrat. Elle sait remettre en question sa relation, renverser les rapports de domination pour aboutir à la relation et la sexualité qu’elle souhaite.

La sociologue écrit que «les femmes ne s'identifient pas seulement à une histoire sentimentale; elles s'approprient et retravaillent le texte au prisme de leurs expériences et au sein de leur existence, afin de se comprendre elles-mêmes et d'opérer des transformations dans leur vie».

Sandro Cattacin, directeur des études sociologiques de l’Université de Genève, opte pour un regard plus historique. Il résume les dernières décennies: 1970, libération sexuelle «encore ancrée dans un fort schéma patriarcal, où les hommes ont un droit à l’expérimentation plus fort que celui des femmes»; 1980, remoralisation de la sexualité avec l’apparition du Sida; 1990, recherche de la fidélité et du romantisme; 2000, «les envies d’expérimentations remontent». Et avec elles, des envies de sexualité différentes.

«Nous cherchons souvent dans quelque chose de public, dans un film ou un livre par exemple, une justification de nous-mêmes et de nos comportements.»

Sandro Cattacin, sociologue

Le sociologue estime que le lectorat d’E. L. James –comme d'autres– n’a pas attendu 2011 pour découvrir le sado-masochisme, même si les adeptes s’aventurent peu à raconter leurs ébats ou fantasmes SM. Ces pratiques non conventionnelles pré-existaient, mais rien n’avait permis de décoincer la parole.

«Nous cherchons souvent dans quelque chose de public, dans un film ou un livre par exemple, une justification de nous-mêmes et de nos comportements, développe-t-il, en référence à ses précédentes études sur la sexualité. On se dit: “Ah, c’est dans un livre à succès, donc je n’ai plus à être gêné, je peux assumer cette envie, c’est légitime de vivre sa sexualité.”» En d'autres termes, celles et ceux qui pratiquaient déjà le SM ont pu simplement en parler davantage. Et celles et ceux qui en rêvaient mais n’avaient jamais osé essayer ont sauté le pas.

E. L. James n’a jamais révélé si elle-même avait testé des pratiques BDSM. Très discrète sur sa vie privée, elle ne s’est aventurée qu’à une allusion, parmi des dizaines d’interviews: elle aurait connu «une relation inappropriée» durant sa jeunesse. Interrogée à ce sujet depuis, elle n’a jamais rien ajouté. Elle veille à conserver cette image de femme de lettres qui n’a pas osé croire en ses capacités d’écrivaine avant ses 46 ans.

De la BBC à la fanfiction

E. L. James a grandi dans le Buckinghamshire, un comté au nord-ouest de Londres, entourée par un père cameraman pour la BBC, une mère chilienne et son frère. Petite, elle lit à haute voix les petites histoires qu’elle écrivait à ses camarades de classe. Plus tard, si elle dévore les livres par dizaines, elle ne montrera ses propres créations à personne.

Après ses études supérieures, qu’elle suit à l’université du Kent (une fac d’histoire, avec quelques cours de littérature anglaise en supplément), son entourage l’imagine dans le monde du livre.

Mais pendant son cursus, E. L. James se découvre de grandes capacités organisationnelles, et un goût pour les chiffres. Elle se tourne vers l'industrie du divertissement et devient assistante de direction à la prestigieuse National Film and Television School à Londres, où elle rencontre Niall Leonard, un scénariste et réalisateur irlandais, qui deviendra son mari en 1987.

Le couple emménage dans une banlieue de l’ouest londonien et fonde une famille: un premier fils naît en 1992, suivi d'un deuxième, deux ans après. Jusqu’en 1999, E.L. James choisit d’être mère au foyer.

Elle décroche ensuite un poste de directrice de production à la BBC. Elle travaille sur les budgets, les contrats et les diverses autorisations de tournage pour des émissions, avant de se dédier aux téléfilms. En 2007, elle est au bord du burn-out. Douée pour ce qu’elle fait, elle croule sous le stress. Ses romans, auxquels elle se livre dès la sortie du travail, constituent son seul échappatoire.

Le déclic a lieu fin 2008 dans une salle de cinéma, devant une histoire d’amour entre une humaine et un vampire: Twilight, une adaptation des romans de Stephenie Meyer. Subjuguée, E. L. James va lire la saga d’une traite, deux fois de suite.

Quelques semaines plus tard, elle se lance: elle veut écrire. Elle plonge dans l'univers de la fanfiction et rédige une romance à partir des deux personnages principaux de Twilight, Bella Swan et Edward Cullen. Déjà, «elle savait qu’elle voulait inclure un élément adulte, sexuel dans ses écrits», raconte Marc Shapiro dans sa biographie.

Souci de réalisme

Sous le pseudonyme Snowqueens Icedragon, elle publie un roman baptisé Master of The Universe, épisode par épisode, sur le site fanfiction.net. Mais la plateforme met très vite le holà: sa politique est stricte, seules quelques allusions à la sexualité sont tolérées. E. L. James veut aller plus loin, et décide de créer sa propre histoire, celle de Christian et Anastasia.

«Elle se renseigne, tel un chercheur, sur les pages dédiées au bondage, au sado-masochisme, regarde beaucoup de porno, et surfe sur toutes sortes de sites, raconte Marc Shapiro dans son ouvrage. Elle va même à la rencontre de personnes qui pratiquent le SM.»

E. L. James prend sa mission très à cœur: tout doit être réaliste. Elle se rend dans une concession Audi, pour vérifier que la scène d’amour qu’elle décrit sur une banquette arrière est possible. Elle apprend tous les codes du SM, toutes les règles. Pour le contrat que signent la personne dominante et la personne soumise, qui fixe les conditions de leur relation, l'autrice demande l’aide d’un ami avocat.

Sans prétention, E. L. James commence par publier son roman sur son propre site. Les éditions The Writers' Coffee Shop le proposent ensuite en impression à la demande et en ebook, à partir de mai 2011. Cette stratégie est l’un des ingrédients du succès. Fifty Shades of Grey (Cinquante nuance de gris) est le premier livre numérique à dépasser la barre du million de ventes: l’imprimer dans le salon, voilà une solution parfaite pour celles et ceux qui n’osaient pas l’acheter en librairie.

Seulement quelques mois plus tard, en septembre 2011, le deuxième volume de la saga sort sous le titre Fifty Shades Darker (Cinquante nuance plus sombres). Le troisième tome, Fifty Shades Freed (Cinquante nuances plus claires), est mis en ligne en janvier 2012.

Les trois tomes de la saga Fifty Shades | Saul Loeb / AFP

La petite boîte d’édition ne peut suivre la cadence. Une autre maison, Vintage Books, reprend le flambeau et publie une édition papier de la trilogie, en version révisée, à partir d’avril 2012.

Hollywood à ses pieds

La saga est déjà un phénomène quand E. L. James reçoit des demandes d’achat de droits pour une adaptation cinématographique. La première a lieu alors qu’elle s'apprête à fêter le Nouvel An 2012. Le mois suivant, les studios américains enchérissent tour à tour. Elle hésite, et craint de perdre cette «relation si personnelle entre l’auteur et le lecteur», selon Marc Shapiro. Après des semaines de tergiversations, elle se dit: «Et merde, quand aurai-je à nouveau la chance de collaborer pour un film à Hollywood?» Universal Pictures remporte finalement la bataille, pour cinq millions de dollars.

L’autrice collabore avec les équipes des films, qui sortent en 2015, 2017 et 2018. Elle s’assure du respect de son œuvre à chaque instant, et les accompagne lors des tournées de promotion à travers le monde. E. L. James est une star, au même titre que Dakota Johnson et Jamie Dornan, qui incarnent les personnages principaux.

À l'échelle mondiale, les films –bien moins crus sur les scènes de sexe– réalisent chacun entre 370 et 570 millions de dollars de recettes [entre 320 et 495 millions d'euros]. Un public qui n’a pas le goût de la littérature se précipite en salle.

Depuis, les petites histoires et légendes urbaines s’enchaînent. Comme celle des pompiers londoniens, qui ont noté une hausse des interventions concernant des menottes bloquées ou des sexes coincés dans des endroits incongrus depuis 2012. Ou celle de Decathlon, qui en mars dernier –après la sortie du troisième volet au cinéma– s’amusait d’une hausse considérable des ventes de cravaches.

Comme pour les critiques acerbes, E.L. James reste sourde face à ces signes anecdotiques d’une sexualité plus débridée. Mais elle n’a jamais oublié ce pour quoi elle a créé sa romance –son amour pour l’écriture– et décide qu’elle n’en a pas fini avec Anastasia et Christian. Depuis 2015, l'autrice réécrit toute l’histoire du point de vue du dominateur. Elle nie toujours une quelconque revendication de libération sexuelle des femmes.

E.L. James est plongée dans la même histoire d’amour depuis huit ans. Avec simplement beaucoup de sexe, et un pincée de sado-masochisme.

Clémentine Billé

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