Santé / Sciences

On a peut-être trouvé pourquoi certaines personnes fument et d'autres pas

Temps de lecture : 4 min

Des chercheurs français annoncent avoir découvert comment agit, dans le cerveau, le gène à l’origine des très grandes inégalités observées face à l’addiction tabagique.

Le tabac tue chaque année sept millions de personnes dans le monde | realworkhard via Pixabay CC License by
Le tabac tue chaque année sept millions de personnes dans le monde | realworkhard via Pixabay CC License by

Alcool, tabac, cannabis, etc. Sans doute est-ce injuste mais c’est ainsi: nous ne sommes pas, loin s’en faut, tous égaux face aux addictions. Mais les découvertes des biologistes moléculaires qui expliquent ces inégalités pourraient, bientôt, permettre de progresser dans la lutte contre les dépendances et l’obtention de leur sevrage. À la veille du prochain «Mois sans tabac», une équipe de chercheurs français dirigée par Benoit Forget et Uwe Maskos (département des Neurosciences, Institut Pasteur de Paris) annonce dans la revue Current Biology un résultat spectaculaire dans la dépendance au tabac.

On sait que la quasi-totalité des fumeuses et fumeurs de tabac sont atteints d’une affection de longue durée: une maladie chronique à très fort taux de rechute, c’est aussi la première cause de morts prématurées évitables –chaque année 80.000 en France et sept millions dans le monde. On sait aussi que c’est la nicotine qui est le principal composé psychoactif du tabac qui est responsable de cette addiction. Le mécanisme principal est connu: la nicotine se fixe sur les récepteurs nicotiniques présents dans le cerveau, déclenchant ainsi l’activation des circuits moléculaires cérébraux dits «de la récompense» et favorisant du même coup une sensation fugace de bien-être –ou de compensation d’un manque.

Une mutation génétique «pro-tabac» découverte dans l’espèce humaine

Mais les généticiens et biologistes moléculaires sont allés plus loin dans l’intimité des mécanismes de ces récepteurs composés de cinq «sous-unités». La consommation de tabac d’un individu est fortement liée à la sensibilité de ces récepteurs nicotiniques et, ces dernières années, plusieurs études de génétique humaine de grande ampleur ont montré qu’une mutation présente dans le gène CHRNA5 codant pour la «sous-unité α5» des récepteurs nicotiniques était associée à une augmentation significative du risque de tabagisme. Cette mutation est très présente dans la population générale (environ 35% des Européennes et Européens en sont porteurs et jusqu’à 50% de la population au Moyen-Orient).

«Ce résultat est remarquable pour une pathologie aussi complexe et multifactorielle que la dépendance au tabac»

Uwe Maskos et Philip Gorwood, chercheurs qui ont dirigé l'étude

«Au départ c’est un cluster de gènes, qui code pour les sous-unités α5, α3 et b4 du récepteur nicotinique qui a pu être associé à la dépendance au tabac, expliquent Uwe Maskos et Philip Gorwood dans la revue Médecine/Sciences. Mais c’est surtout un variant génétique particulier qui porte l’essentiel de cette association (le SNP rs16969968 du gène CHRNA5), ce variant conférant à lui seul un risque, ce qui est particulièrement élevé pour une pathologie comportementale. Ce résultat est remarquable pour une pathologie aussi complexe et multifactorielle que la dépendance au tabac, et il n’a aucun équivalent dans les autres addictions, ni même dans les différents troubles psychiatriques.»

Au vu de cet ensemble de données, les chercheurs français de l’Institut Pasteur de Paris et du CNRS ont cherché à déterminer quelle phase de l’addiction à la nicotine était affectée par la présence de cette mutation. Ils ont aussi cherché à décrypter dans le détail son mode d’action. Objectif: comprendre les raisons des très grandes différences observées chez les fumeuses et fumeurs dans la réussite du sevrage tabagique ainsi que, corollaire, les causes moléculaires des nombreux échecs observés.

Ces chercheurs expliquent être parvenus à introduire au sein du génome de rats de laboratoire la mutation génétique «pro-tabac» découverte dans l’espèce humaine. Ils ont ensuite évalué son effet sur divers comportements liés à l’addiction à la nicotine et montré qu’elle engendrait une plus grande consommation de nicotine à fortes doses –ainsi qu’une rechute plus importante à la recherche de nicotine après sevrage. Or il est apparu que ces rechutes sont liées à une réduction de l’activation des neurones d’une zone spécifique du cerveau: le «noyau interpédonculaire», une structure cérébrale qui présente la plus forte concentration en «sous-unités α5» des récepteurs nicotiniques.

Vers un médicament «anti-tabac»?

«Cette étude nous a permis d’évaluer plus finement l’impact de cette mutation sur différentes phases de l’addiction à la nicotine. Elle nous donne une première explication de son mécanisme d’action qui favorise la rechute à la recherche de nicotine après sevrage, expliquent Benoit Forget et Uwe Maskos. Ces résultats suggèrent d’autre part qu’un médicament capable d’augmenter l’activité des récepteurs nicotiniques contenant la “sous-unité α5’”pourrait permettre de réduire la consommation de tabac et le risque de rechute après sevrage.»

Un médicament «anti-tabac» pour moins fumer et prévenir les rechutes? Une spécialité pharmaceutique qui permettrait de faire nettement mieux que Champix® (varénicline), que les actuels «substituts nicotiniques» et que la cigarette électronique? Ces chercheurs pèchent-ils ici par excès d’enthousiasme et de réductionnisme?

«C'est un beau papier et une belle série d'études que publient aujourd’hui ces chercheurs, a expliqué à Slate.fr Jacques Le Houezec, tabacologue et consultant indépendant en santé publique et dépendance tabagique. Pour autant il faut rappeler que le métabolisme du rat est différent de celui de l'homme (comme celui de la souris). Faire exprimer un gène humain chez le rat pour observer ces effets est bien loin du comportement humain. D’autre part, cela ne concernerait que les personnes possédant cette mutation et il faut tenir compte du nombre important de variétés de récepteurs nicotiniques présents dans le cerveau humain. Sans négliger les renforcements secondaires (affect, situation comportementale, influences sociales, etc...) qui jouent probablement un rôle non négligeable dans les rechutes tabagiques.»

Où l’on prend la mesure de la complexité physiologique et sociétale de cette toxicomanie légale –une toxicomanie qui, selon l’OMS affecte 1,3 milliard de personnes dans le monde. Et l’une des addictions qui, lorsqu’elle est installée, est parmi les plus difficiles à soigner.

Jean-Yves Nau Journaliste

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