Monde

Saura-t-on éviter la guerre mondiale du poisson?

Temps de lecture : 11 min

En 2050, nous serons près de dix milliards de personnes sur Terre. Aux alentours de cette même année, les réserves mondiales de poissons s'effondreront.

Des pêcheurs préparent leurs filets au camp de pêche de Campo Serena, à 90 km au sud de San Felipe, dans le nord-ouest du Mexique, le 9 mars 2018  | Guillermo Arias / AFP
Des pêcheurs préparent leurs filets au camp de pêche de Campo Serena, à 90 km au sud de San Felipe, dans le nord-ouest du Mexique, le 9 mars 2018 | Guillermo Arias / AFP

L’être humain a toujours dépendu de la mer. Et le poisson est une source de discordes depuis qu’il existe des pêcheurs. Bien que cela puisse paraître anachronique, les risques qu’une querelle portant sur les droits de pêche puisse dégénérer en conflit armé majeur ne cessent de s’accroître. La réémergence de la concurrence entre grandes puissances a de fait augmenté la probabilité d’une guerre du poisson. La lutte contre le terrorisme qui a occupé ces dix-sept dernières années et l'attention de Washington sur le développement de ses capacités dans l’éventualité d’un conflit entre grandes puissances font que personne ne semble s’attendre à l’émergence d’une source de conflit apparemment triviale, mais de plus en plus probable: la nourriture.

Conséquence de l’augmentation du niveau de vie à travers le monde, la demande de denrées alimentaires, notamment riches en protéines, connaît également une forte hausse. Les Nations unies estiment actuellement qu’entre mi-2017 et 2050, le nombre d’êtres humains sur Terre augmentera de 29%, passant de 7,6 milliards à 9,8 milliards. Cette hausse de la population aura principalement lieu en Asie, en Afrique et en Amérique latine, régions dans lesquelles des millions d’habitants sont récemment passés de la grande pauvreté à la classe moyenne. Le mode de vie des classes moyennes inclut un régime alimentaire plus riche, composé notamment d’une quantité bien plus importante de protéines que celle consommée par les populations les plus pauvres.

Suite à cette évolution, la demande mondiale en aliments riches en protéines finira par dépasser la croissance démographique (avec un taux de croissance compris, selon certaines estimations, entre 32 et 78%). Satisfaire cette demande pourrait nécessiter la production de 62 à 159 millions de tonnes d’aliments protéinés supplémentaires par an. Et afin de conserver le soutien politique de leurs populations, les dirigeants devront s’assurer qu'elles aient accès aux aliments de qualité qui vont de pair avec le style de vie des classes moyennes.

Plus de demande que d'offre

L’offre en poissons tant sauvages que d’élevage ne suivra pas. La quantité actuelle de poissons pêchés chaque année est de 94 millions de tonnes. Et dans le monde entier, les populations sauvages de poissons migrateurs, comme le thon, ou des espèces plus sédentaires, comme le flet, sont victimes de la surpêche. La pénurie a déjà poussé les pêcheurs chinois à s’éloigner de plus en plus des côtes pour remplir leurs bateaux. Si la communauté internationale s’efforce de mettre en place des mesures permettant de contrôler la pêche sauvage, ses efforts sont contrecarrés par la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN).

Aujourd’hui, la pêche illégale représente 20 à 50% de l’activité mondiale et elle entraîne des dommages économiques, sociaux et environnementaux à certaines des populations les plus vulnérables au monde: la pêche s’effondre en raison de la surpêche et les communautés rurales de petits pêcheurs doivent faire face tant à une perte de revenus qu’à la destruction de leur tissu social. L’exemple le plus parlant est celui des pêcheurs d’Amérique centrale qui se tournent vers les cartels de la drogue pour trouver un emploi ou qui braconnent depuis les établissements piscicoles, alimentant ainsi le cycle de la violence et des dégâts environnementaux.

La gestion de la pêche en haute mer est entre les mains de plus d’une vingtaine d’organismes internationaux et régionaux.

Les dirigeants politiques des puissances montantes subiront une pression énorme pour pouvoir assurer les ressources nécessaires à leurs citoyens, même s’ils doivent pour cela accepter de violer les réglementations et les normes internationales. Cette pression pourrait faire naître un conflit de deux façons distinctes. Tout d’abord, certains États surexploiteront leur flotte et la réglementation pour exercer leur influence dans les zones de pêche contestées. Ensuite, la pêche illégale, entretenue par l’accroissement de la demande nationale et la baisse de l’offre, fera l’objet de mesures de répression de plus en plus agressives par les États-Unis et leurs alliés, ce qui pourrait rapidement mal tourner et envenimer les conflits existants.

La Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982 (abrégée en CNUDM) est l’accord fondateur pour tout ce qui concerne les revendications territoriales maritimes; plus de 150 pays (parmi lesquels ne figurent pas les États-Unis) ont ratifié ce traité. Selon le CNUDM, un État peut considérer siennes toutes ressources, y compris les poissons, se trouvant jusqu’à 200 milles nautiques (environ 370 kilomètres) des lignes de base des terres habitables qu’il contrôle. Ces zones sont dénommées zones économiques exclusives (ZEE). Chaque État est responsable de la gestion de ses zones de pêche à l’intérieur de sa ZEE. Mais en dehors de ces zones exclusives, la gestion de la pêche et de l’activité en haute mer est entre les mains de plus d’une vingtaine d’organismes internationaux et régionaux, aux mandats et ressources extrêmement variées. L’application des règles est gérée par une multitude d’agences et de coalitions du monde entier, de partenariats ad hoc et d’accords bilatéraux signés entre nations. Et comme on peut s’en douter, cet arrangement semble sur le point d’être contesté.

Tension en mers de Chine orientale et méridionale

Il existe des dizaines d’espaces maritimes contestés autour du globe, notamment un territoire revendiqué par le Canada et les États-Unis autour de deux petites îles situées au large des côtes du Nouveau-Brunswick. À l’heure actuelle, les zones contestées les plus importantes sont les mers de Chine orientale et méridionale: elles ont fait l’objet de revendications exagérées par la Chine, qui y a organisé des patrouilles navales et lancé la construction d’îlots. Ainsi, Pékin espère légitimer ses revendications territoriales en établissant et en renforçant sa présence physique dans ces zones. Les bateaux de pêche représentent un excellent moyen d’asseoir sa présence sans provoquer de réponse militaire, puisqu’ils sont théoriquement non gouvernementaux et donnent de fait à leur pays d’origine la possibilité de formuler un démenti plausible. Ces bateaux sont également moins onéreux que les navires militaires et se révèlent plus mobiles et plus modulables que les constructions fixes, telles que les plateformes pétrolières (sans parler des îles artificielles).

Un navire des gardes-côtes chinois utilise un canon à eau contre un bateau vietnamien en Mer de chine méridionale, le 2 mai 2014. | Ministère des Affaires étrangères du Vietnam / AFP

Pendant des années, la Chine a subventionné et protégé avec des escortes armées les incursions de ses bateaux de pêche dans les ZEE de ses voisins, et a appliqué avec dureté les lois chinoises sur les pêcheurs non chinois opérant dans les territoires maritimes contestés. Depuis les années 1990, la Chine a unilatéralement déclaré qu’elle fermait de vastes zones de la mer de Chine méridionale aux pêcheurs pour plusieurs mois d’affilée. Ces fermetures sont appliquées par les navires armés du corps des gardes-côtes chinois, qui ont été impliqués dans une série d’affrontements violents contre des pêcheurs étrangers. Cette approche autoritaire serait relativement banale si la zone close était reconnue comme étant un territoire chinois. Dans le cas présent, toutefois, la Chine opère dans les eaux internationales ou dans les ZEE d’autres pays. Pour résumer, c’est un peu comme si les gardes-chasse américains avaient recours à la force létale pour empêcher les chasseurs canadiens de tuer des cerfs en dehors de la saison de chasse à Vancouver.

Les navires des gardes-côtes chinois et de la Marine de l’Armée populaire de libération (APL) semblent avoir également multiplié les escortes des bateaux de pêche battant pavillon chinois lorsqu’ils s’aventurent dans les zones de pêche, en particulier dans les eaux entourant un ensemble d’îles contestées dans la mer de Chine orientale, connues sous le nom d’îles Senkaku au Japon et îles Diaoyu en Chine. La Garde côtière japonaise a répondu en augmentant elle aussi sa présence dans la région. Si un navire des gardes-côtes chinois ou de la Marine de l’APL venait à tirer sur un navire des gardes-côtes japonais, en prétextant défendre un bateau de pêche chinois, les Japonais riposteraient probablement et les relations entre les deux pays pourraient facilement se détériorer.

Mais le poisson pourrait aussi déclencher une guerre de bien d’autres façons. Les mesures de répression contre la pêche illégale et non réglementée risquent déjà régulièrement d’ouvrir la voie à un conflit.

Pression sur les gouvernements

La Chine consomme actuellement un tiers des poissons pêchés dans le monde. Les représentants gouvernementaux ont clairement fait comprendre qu’il était indispensable de satisfaire les attentes de la population, de plus en plus aisée, afin de préserver la stabilité politique (et qu’il s’agissait donc pour eux d’une question de sécurité nationale). Mais malgré la participation du pays aux organismes internationaux en charge de l’amélioration de la réglementation de la pêche et de la gouvernance maritime –comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et l’Organisation maritime internationale (OMI)– Greenpeace rappelle que la Chine possède la plus grande flotte de bateaux de pêche en haute mer, avec plus de 2.500 embarcations, et qu’elle a été accusée de pêche illicite, non déclarée et non réglementée à échelle industrielle dans des eaux très distantes des siennes, comme au large du Sénégal et de l’Argentine –où la Chine ne peut même pas prétendre à de quelconques revendications territoriales.

Mais la détention de droits de pêche en toute légalité n’empêche pas non plus le risque de conflits violents. Imaginons (exemple hypothétique mais plausible) que le président vénézuélien Nicolás Maduro vende les droits de pêche de son pays à la Chine, comme l’ont déjà fait plusieurs pays pauvres, afin de couvrir une partie de ses soixante milliards de dollars de dette. La Chine aurait alors le droit de revendiquer légalement les eaux vénézuéliennes, dont certaines pourraient être contestées étant donné les différends frontaliers qu’a connus le Venezuela avec la Guyane et la Colombie. Si Pékin continue à faire escorter ses bateaux de pêche par des navires armés des gardes-côtes chinois, les risques d’assister à un échange violent continueront d’augmenter –tout comme le risque de voir les États-Unis s’impliquer.

La Russie et les États-Unis pourraient être tentés de revendiquer les eaux qui séparent l’Alaska et la Sibérie.

La future raréfaction des ressources pourrait également déclencher un conflit lié aux poissons. Si les réserves mondiales s’effondrent vers 2050, comme le laissent présager les tendances actuelles, les gouvernements nationaux subiront une pression importante concernant l’approvisionnement alimentaire régulier de leurs populations. Cette pression pourrait inciter les pays plus puissants à tenter de s’emparer des ressources de voisins plus petits ou vulnérables.

La Russie et les États-Unis pourraient également être tentés de revendiquer, chacun de son côté, les eaux qui séparent l’Alaska et la Sibérie. Les gardes-côtes américains effectuent des patrouilles dans la mer de Béring depuis 1867, année de l’achat de l’Alaska. En 1990, le secrétaire d’État américain James Baker et le ministre des Affaires étrangères soviétique Edouard Chevardnadze avaient signé un accord permettant d’établir une frontière maritime entre l’URSS et les États-Unis. Mais bien que le Sénat américain ait ratifié cet accord, ni les dirigeants de l’Union soviétique –alors en plein effondrement– ni leurs successeurs russes n’ont donné suite.

La pression sur les ressources halieutiques s’intensifiant, les dirigeants russes pourraient décider qu’il est temps de contester catégoriquement cette frontière de facto. Associée à la flotte et l’infrastructure russes, plus importantes et mieux adaptées à la région, l’ouverture de l’Arctique donnerait à Moscou de la crédibilité pour contester la mainmise américaine sur l’une de ses zones de pêche les plus riches.

Trump doit redresser la barre

Toutefois, la situation n’est pas complètement désespérée. La pisciculture a connu un immense essor, avec une production passant de cinq millions de tonnes en 1981 à soixante-trois millions en 2011. Même si certains affirment que les fermes piscicoles sont très vulnérables aux maladies, et que les organisations de défense de l’environnement s’inquiètent de leur impact écologique, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture prévoit qu’en 2030, les poissons d’élevage représenteront plus de 60% des produits de la mer destinés aux foyers et aux restaurants. Par ailleurs, en 2014, le président américain Barack Obama a mis en place un groupe de travail afin de lutter contre la pêche INN, coprésidé par le Secrétaire au Commerce et le Secrétaire d’État, avec quatorze agences fédérales. Ce groupe a non seulement survécu au changement de gouvernement, mais il a aussi publié un plan d'action complet en décembre 2017. En attendant, la Chine, redoutant peut-être la possibilité d’une opposition internationale, a ajouté dans son 13e plan quinquennal des dispositions qui indiquent une volonté d’envisager une réforme de la pêche.

Une ferme piscicole en Espagne | Miguel Riopa / AFP

C’est un bon point de départ, mais cela ne suffit pas. Les gouvernements du monde entier doivent prendre d’autres mesures pour éviter une guerre du poisson. Tout d’abord, les États-Unis doivent renforcer leur engagement envers les règles internationales qui régissent le monde maritime depuis des décennies. Pour ce faire, ils doivent respecter rigoureusement les décisions prises par l’OMI, militer en faveur d’une transparence et d’une responsabilité accrues des États qui obtiennent une licence à l’OMC pour leurs navires marchands, s’opposer aux revendications maritimes excessives à travers le monde et enfin ratifier le CNUDM. Pour donner suite à ces engagements, les États-Unis et leurs partenaires doivent aussi renforcer leurs corps de gardes-côtes ainsi que les capacités de leurs partenaires dans le bassin Indo-Pacifique et investir dans la science, la collecte de données et le partage d’informations.

Tout cela a un coût. Mais l’investissement en vaudrait la peine. Le secteur de la pêche aux États-Unis est un moteur économique puissant qui a besoin d’être défendu, car il génère 208 milliards de dollars de ventes chaque année et emploie 1,6 million de personnes. Et les économies réalisées en évitant une guerre du poisson seraient encore plus importantes.

Malheureusement, le décret sur les océans, signé par Donald Trump en juin dernier, ne semble pas prendre en compte ces dangers, puisqu’il redéfinit les priorités des États-Unis en oubliant la protection des océans pour mettre l’accent sur la sécurité en haute mer. Mais l’un ne va pas sans l’autre.

Si la planète est surpeuplée et affamée, il est très probable que des batailles éclateront autour des ressources. Les premiers accrochages se dérouleront entre des bateaux de petite taille, situés à portée de vue les uns des autres. Mais aussi modestes soient les débuts, les luttes mondiales à venir au sujet du poisson risquent de dégénérer en conflits prolongés qui épuiseront les stocks.

Kate Higgins-Bloom

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