Monde

Quel est le point commun entre Ave Maria et Domino’s Pizza?

Temps de lecture : 7 min

Vendue comme une terre promise pour tous les catholiques traditionalistes, la ville d’Ave Maria, construite par le fondateur de Domino’s Pizza, est en train de devenir une enclave antidémocratique au milieu de la Floride.

Des dalles du sol de l'Ave Maria University. | Fr James Bradley via Flickr License by
Des dalles du sol de l'Ave Maria University. | Fr James Bradley via Flickr License by

Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

La nouvelle a été accueillie comme une bénédiction au sein des 27.597 résidents d’Ave Maria. Car dans cette petite ville perdue au sud de la Floride, nombreux sont ceux qui commençaient à désespérer de voir un jour s’installer un hôpital. À tel point qu’une partie des habitantes avaient fini par se résigner à accoucher à domicile, faisant flamber au passage le taux de mortalité infantile. C’est le cas de Katherine Iwanicki, dont le fils Peter est né dans la chambre d’amis, alors que sa mère attendait l’ambulance qui devait l’emmener à l’hôpital le plus proche, à une heure de route.

«C’était terrifiant et nous avons vraiment eu de la chance que tout se passe bien. Mais j’y ai énormément repensé après coup. Que se serait-il passé si ça avait mal tourné? C’est quelque chose qui me tracasse énormément. Pouvons-nous obtenir de l’aide si nous en avons besoin?», s’était-elle épanchée dans la presse locale, il y a quelques mois. Validé en juin dernier, le projet d’un hôpital équipé de vingt-cinq lits et d’un petit service d’urgence devrait donc venir renforcer les infrastructures déjà existantes et s’ajouter à l’université, à l’église, au parc aquatique, au terrain de golf et aux très nombreux logements qui composent déjà la ville.

«Le meilleur des deux mondes: la belle qualité de vie des villes du sud de la Floride et une nouvelle et dynamique communauté catholique»

Mais une chose est sûre: cette future clinique ne pratiquera en aucun cas l’avortement. Il n’y sera tout simplement pas autorisé, malgré l’absence de tout type de contraception à Ave Maria. En effet, si la bourgade en question semble vivre au rythme de n’importe quelle petite banlieue pavillonnaire américaine, elle n’a, en fait, rien d’une ville comme les autres. Bâtie en 2007 au milieu des marais de Floride, Ave Maria est avant tout une création ex-nihilo aux dimensions faramineuses. Le principe est simple: construire une ville intégralement tournée vers la foi catholique. Et y faire venir une communauté de croyantes et croyants désireux d’y appliquer un mode de vie rigoriste dicté par les traditions strictes de l’Église.

Un projet d’envergure aux allures d’utopie chrétienne, vendue à son lancement par des tracts promotionnels promettant «le meilleur des deux mondes: la belle qualité de vie des villes du sud de la Floride et une nouvelle et dynamique communauté catholique». Mais dix ans plus tard, les choses se sont-elles vraiment passées comme prévu? Pas vraiment. Même s’il faut reconnaître qu’en effet, la ville est bien à cheval entre deux mondes: d’un côté, les dirigeants pour qui tout semble se passer à merveille; de l’autre, des résidents pour qui la vie sur place est parfois devenue un véritable calvaire. Pour comprendre comment l’idéal catholique d’Ave Maria a fini par dérailler, il faut remonter le fil d’une histoire qui commence avec de la sauce tomate, du basilic et une bonne mozza.

Au commencement était la pizza

Au milieu des années 1990, Tom Monaghan est à la tête d’un véritable empire de la pizza. Cet ancien Marine reconverti dans la restauration est en effet le fondateur de la marque Domino’s Pizza, qu’il a lancée en 1960 dans le Michigan. Devenue une multinationale colossale grâce à son système de vente à emporter, la chaîne possède alors plus de 1.500 restaurants dans le monde. De quoi permettre à Tom Monaghan de vivre la grande vie, lui qui a grandi en orphelinat sans un sou en poche.

«Plus jeune, je rêvais de posséder des choses –pas forcément les bonnes choses, mais juste le meilleur», écrira-t-il plus tard dans ses mémoires titrées Pizza Tiger. Avec sa fortune, Tom Monaghan n’hésite donc pas à se faire plaisir. Il s’achète un jet privé, un hélicoptère ou une flotte de voitures de luxe dont la Packard ayant appartenu à Franklin Roosevelt et une Bugatti Royale faite sur mesure pour huit millions de dollars. Passionné d’architecture, il investit dans plusieurs maisons dessinées par le célèbre Frank Lloyd Wright et finit même par s’acheter l’équipe de base-ball des Detroit Tigers, à qui il fait livrer par hélicoptère des centaines de pizzas Domino’s en récompense de leurs victoires.

Mais tout ça ne suffit pas. Un jour, alors qu’il lit Les Fondements du christianisme de l’écrivain irlandais C.S. Lewis à qui l’on doit aussi Le Monde de Narnia, le milliardaire a une révélation mystique. En 1998, il décide de tout envoyer valser, revend Domino’s Pizza pour plus d’un milliard de dollars et choisit de consacrer son temps et son argent à la foi. «Je veux mourir fauché», déclare-t-il alors. Après avoir financé des missions catholiques au Honduras et la construction d’une cathédrale au Nicaragua, Tom Monaghan se lance dans son grand projet de rédemption: construire en Floride une ville par, pour et entre catholiques. Et il le promet, un jour, Ave Maria changera le monde.

Chasse à l'homme

Bâtie comme une ville du Moyen Âge autour d’une cathédrale spectaculaire dessinée par Tom Monaghan lui-même, Ave Maria ouvre donc ses portes en août 2007 après deux ans de chantier. En principe, tout le monde peut alors s’installer dans cette cité de Dieu. Mais dans la pratique, seuls viennent les catholiques les plus traditionalistes. En conséquence, la ville interdit toute forme de contraception ou de pornographie au sein de ses murs. Surtout, dans un endroit où les familles ont toutes le même profil, la différence et la critique ne sont pas vues d’un bon œil.

Cathédrale d'Ave Maria | oscarhenao via Pixabay License by

C’est ce qu’a constaté Marielena Stuart, une émigrée cubaine venue s’installer ici par conviction religieuse: «Dans ma vie, je n’ai jamais rencontré une telle hostilité, excepté peut-être sous le régime communiste de Cuba. Si quelqu’un m’avait dit dans quoi je mettais les pieds, je ne serais jamais venue ici». Que lui reproche-t-on? D’avoir osé rappeler en 2009 que l’université d’Ave Maria n’est pas reconnue par les institutions catholiques officielles (elle le sera en 2011). Une remarque qui vaudra à Marielena d’être interdite de campus et de subir un harcèlement constant de la part de la population. Au point de l’obliger à déménager après avoir comparé sur son blog la ville à une prison dont Monaghan serait le gardien.

En 2011, l’étudiant Ross Hemminger va connaître le même sort. Attiré sur place par une politique agressive de recrutement visant à remplir les bancs de l’université, ce jeune gay fait un jour l’erreur de critiquer à demi-mot la fac de la ville en évoquant le cas Marielena Stuart. Le lendemain, une page Facebook est créée par ses camarades de classe pour moquer 
son orientation sexuelle. Quelques jours plus tard, Ross retrouve un mot taggé sur sa porte: «Tu es gay, c’est dégoûtant. J’espère que tu vas brûler en enfer». En réaction, l’étudiant hisse le drapeau LGBT au-dessus de sa maison, ce qui lui vaudra des menaces de mort et le poussera finalement à quitter les lieux. S’il refuse aujourd’hui de revenir sur cette expérience traumatisante, il déclarait en 2013 au journal local Miami New Times: «Pendant longtemps, il m’arrivait de me réveiller en panique au milieu de la nuit, pensant que j’étais toujours là-bas. Ça m’a pris des années pour réussir à oublier cet endroit.»

Une ville sans vote

Mais au-delà de l’atmosphère de suspicion qui y règne, Ave Maria pose aussi de gros problèmes éthiques et juridiques. Car pour faire construire sa ville, Tom Monaghan a dû s’associer avec un promoteur immobilier nommé Barron Collier avec qui il a défini ce que serait la communauté d’Ave Maria.

Pour le journal local Naples Daily News, le journaliste Liam Dillon a longuement enquêté sur le fonctionnement de la ville et a publié une série d’articles au titre évocateur: A Town Without Vote: Now and Forever [Une ville sans vote: maintenant et pour toujours]. Il y reproche notamment à Monaghan et Barron Collier d’avoir certes créé une ville, mais surtout d’avoir mis en place un gouvernement antidémocratique sur lequel les résidentes et résidents n’ont aucune prise.

«Nous pourrions contrôler la ville à perpétuité»

«La Floride a des lois qui interdisent ce genre de situation. Mais pour plusieurs raisons –surtout financières–, les fondateurs d’Ave Maria ont réussi à convaincre l’État de leur accorder une dérogation. Tout ça va à l’encontre de quarante ans de droit juridique en Floride», explique aujourd’hui le journaliste. L’accord passé garantit que dans le cas d’Ave Maria, l’autorité suprême sur la ville appartient aux propriétaires terriens plutôt qu’aux électeurs et électrices inscrites sur les registres municipaux. En résumé: Monaghan et Collier sont libres de taxer autant qu’ils veulent leur population sans jamais avoir à se soumettre au vote des habitants.

«La dernière fois que des propriétaires terriens ont eu un tel pouvoir, c’était au moment du boom ferroviaire et foncier des années 1920», précise Liam Dillon qui estime la situation anticonstitutionnelle. Surtout que, même si Tom Monaghan et Barron Collier ont attiré bon nombre de résidents en leur promettant de futures élections municipales, il semblerait que la prise en compte de l’avis des habitants n’ait jamais été dans leurs projets. Dans un mémo interne datant de 2003 et exhumé par Liam Dillon, le vice-président de Barron Collier le dit clairement: «Nous pourrions contrôler la ville à perpétuité».

Contactés pour s’expliquer à ce sujet, les dirigeants de la ville refusent de répondre aux questions, se contentant de déclarer de manière évasive qu’un jour, le contrôle de la ville serait donné aux résidents. En attendant, pour apaiser la grogne et éviter la mutinerie au sein de sa drôle de prison, Tom Monaghan pourra toujours faire livrer à ses adeptes une centaine de pizzas par hélicoptère.

Simon Clair Journaliste

Stylist Mode, culture, beauté, société.

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