Société / Économie

La dégressivité des allocations chômage, un mauvais calcul

Temps de lecture : 4 min

Les chômeurs n’étant pas d’affreux profiteurs, la dégressivité des allocations n’est en rien une solution au chômage.

Édouard Philippe à «L'Émission politique», le 27 septembre 2018. | Geoffroy Van der Hasselt / AFP
Édouard Philippe à «L'Émission politique», le 27 septembre 2018. | Geoffroy Van der Hasselt / AFP

Le Premier ministre l’a annoncé jeudi 27 septembre sur le plateau de «L'Émission politique»: «Il faut rouvrir le débat sur la dégressivité des allocations chômage». La ritournelle libérale reprend de plus belle. L’idée, bien arrêtée, que les chômeurs ne seraient que des profiteurs volontairement à l’arrêt pour bénéficier des allocs ressort sans cesse et se maintient dans l’inconscient collectif. Édouard Philippe ne ferait finalement que suivre la tendance.

D’après un sondage paru en 2017, près de deux tiers des Français (64%) estiment que les chômeurs ne font pas assez d’effort pour retrouver un emploi. Ils seraient même 67% à soutenir un renforcement des contrôles et des sanctions, y compris la dégressivité.

Chômage volontaire

Cette logique est très simple à comprendre. On verserait les cotisations aux chômeurs pour une durée déterminée mais, au fur et à mesure que ces derniers mettraient du temps à retrouver une activité et un emploi stable, on baisserait leurs droits afin d’agir comme un coup de bâton, comme un accélérateur, comme un incitateur à la reprise.

Le même discours est sans cesse répété: le chômage ne serait que volontaire et se maintiendrait par la fainéantise et l’arbitrage rationnel des sans-emploi, motivés par les gains économiques des allocs et l’obtention de crédits supplémentaires de temps libre. Tout ne serait donc pas une question de mauvaise conjoncture ou de croissance en berne, de manque d’investissements du côté des entreprises ou d’une dynamique internationale faible mais seulement d’un aléa de moralité chez les chômeurs.

Mais en sommes-nous vraiment sûrs? Et si l’on mettait de côté nos idéologies et nos considérations politiques pour n’étudier que les faits, les études et les expérimentations scientifiques? Lorsqu’on réfléchit sur la situation et les choix des chômeurs, on sombre rapidement dans l’analyse subjective et on raisonne à partir de ce que l’on pense, de ce que l’on croit, on ne cherche qu’à confirmer ses préjugés.

Une étude met à mal la dégressivité

Partons donc du principe que nous sommes totalement neutres politiquement et regardons ce que le monde universitaire a fait. Ce travail a précisément été réalisé par l’OFCE, le laboratoire de recherche économique affilié à Sciences Po Paris, en octobre 2016.

L’économiste Bruno Coquet, responsable de l’étude, a recensé l’ensemble des travaux européens, et notamment français, sur la question de la dégressivité des allocations chômages et a cherché à en tirer des tendances. Qu’a-t-il constaté? Que «la théorie économique conclut à l'optimalité des droits constants, et parfois même progressifs. La préconisation d'un profil dégressif est [à l'inverse] très minoritaire».

Autrement dit, sur toutes les études citées, très peu confirment l’idée d’un soutien de l’emploi à travers une dégressivité, qu’elle soit souple, faible, généralisée ou ciblée. Contrairement à la pensée populaire, une constance des droits garantirait les meilleurs résultats économiques et sociaux et permettrait d’éviter les défaillances constatées dans un mécanisme par palier.

Cela serait une double peine que d'imposer la dégressivité: ils n'arriveraient pas à retrouver un emploi et subiraient une contraction de leurs droits.

Comment peut-on en arriver là alors que l’idée d’une incitation salariale offrirait la meilleure réponse au retour à l’emploi? Pour Bruno Coquet, il faut revenir à l’origine: le chômage n’est pas volontaire. Ce dernier rappelle que «les chômeurs indemnisés cherchent activement un emploi et l'acceptent». Ils ne seraient pas, en très grande majorité, d'affreux profiteurs mais des individus motivés par la réinsertion salariale subissant injustement les foudres de la conjoncture. Cela serait une double peine que d'imposer la dégressivité: ils n'arriveraient pas à retrouver un emploi, malgré leur recherche active, et subiraient une contraction de leurs droits.

De plus, allant plus loin dans la démonstration, l’économiste de l’OFCE précise que le renforcement des contrôles serait contre-productif et provoquerait «une augmentation des dépenses de contrôle». Ce dernier estime notamment que l’élasticité du chômage à la générosité des droits serait comprise entre 0 et 0.2, c'est-à-dire que toute diminution progressive des droits ne provoquerait aucune réduction, ou alors très faible, du chômage.

D’autant plus que la dégressivité ne garantirait en rien des économies budgétaires. Au contraire, cela renforcerait les coûts de gestion et d’organisation, comme cela a été le cas en France, entre 1992 et 1996, lorsqu’une telle mesure a été appliquée. «Sur cette période, la mesure n’a ni permis de soutenir le taux d’emploi ni stabilisé les dépenses publiques consacrées», avançaient trois chercheurs et chercheuses dans un article d'Économie et Statistique en 2001. «L’expérience montre que l’AUD (allocation unique dégressive) introduite en 1992 n’a que marginalement contribué à résorber le déficit et la dette de l’Unedic», relate Bruno Coquet dans son étude. Encore une fois, un exemple empirique qui tord le cou aux idées reçues.

Et si on conditionnait la dégressivité?

La solution, pour Bruno Coquet, serait de «lier automatiquement la durée potentielle des droits au taux de chômage observé (des droits longs quand le chômage est élevé, courts quand il est faible et que des emplois sont disponibles)». Cette alternative aurait ainsi les avantages recherchés de la dégressivité tout en s’évitant ses inconvénients. Nous avons déjà dit, ci-dessus, que les chômeurs n’étaient pas en inactivité volontaire mais qu’ils subissaient la mauvaise conjoncture internationale. Sauf que l’évidence ne peut pas être faite en période de plein emploi.

Dans cette situation, le chômage apparaît bel et bien volontaire –puisqu’il y a de l’emploi en masse– et les sanctions à l’encontre des récalcitrants seraient légitimes. À l’opposé, lorsque tout va mal, nous n’irions pas sanctionner et contraindre les chômeurs qui endureraient le marasme économique.

Malheureusement, cette solution, qui peut sembler optimale et légitime, à droite comme à gauche, n’a même pas été posée par le Premier ministre ou ses proches collaborateurs et, jusqu’ici, personne n’a émis sa possibilité. On préfère plutôt se rattacher aux idées reçues collectives.

Pierre Rondeau Professeur d'économie à la Sports Management School

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