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France Télécom: la fausse vague de suicides

OLIVIER LABAN-MATTEI / AFP.

OLIVIER LABAN-MATTEI / AFP.

Le parquet demande le renvoi de sept dirigeants ou anciens dirigeants de l'opérateur pour «harcèlement moral» ou «complicité de harcèlement moral». Si le malaise managérial était réel, parler de «vague de suicides» était en revanche, comme nous le montrions en 2010, une exagération statistique.

Dans un réquisitoire en date du 22 juin 2016, le procureur de la République de Paris demande le renvoi en correctionnelle de sept dirigeants ou anciens dirigeants de France Télécom, dont l'ex-PDG Didier Lombard, pour «harcèlement moral» ou «complicité de harcèlement moral». La question du management de France Télécom avait émergé dans le débat public avec une série de suicides de salariés en 2008 et 2009, poussant les syndicats à porter plainte en dénonçant «des méthodes de gestion d’une extraordinaire brutalité». Dans cette enquête publiée en février 2010, le journaliste Philippe Douroux constatait que, si les suicides reflétaient un malaise managérial réel au sein du personnel de France Télécom, parler de «vague de suicides» ne correspondait pas à la réalité des chiffres.

Le problème de France Télécom, c'est peut-être l'accélération, des technologies, des faits et des infos aussi. Didier Lombard pensait tenir un an comme PDG, il abandonnera le pouvoir dans un mois. Le 1er mars, il sera bien encore président du conseil d'administration, mais le véritable patron deviendra Stéphane Richard, son actuel numéro deux.

Didier Lombard se voulait le champion du numérique conquérant, mais avec l'affaire des suicides, il a perdu pied. Il a confondu les chiffres et le bruit qu'ils peuvent faire. Ancien élève de Polytechnique et de l'Ecole supérieure des Télécoms, il sait bien que 1+1=2, que 2+2=4. Mais, en matière d'information 1+1 peut faire beaucoup plus de 2. Parfois, les chiffres produisent même tout autre chose que de l'information. Cela s'appelle l'émotion, et avec ça, Didier Lombard a du mal. La «vague de suicides de France Télécom» n'a pas eu lieu, mais tout le monde a en tête qu'elle a existé.

Un suicide...

Reprenons l'affaire. Elle démarre en 2006, quand Pierre Morville, délégué central CGC-Unsa de France Télécom, et Patrick Ackermann, son alter ego de SUD, montent l'Observatoire du stress. Quand le cabinet Forrester Research parle de suicide dans les télécoms, il évoque celui des opérateurs historiques confrontés à l'arrivée d'une offre conjointe téléphone-internet-télévision. Les deux syndicalistes, eux, craignent des suicides bien réels.

Pour faire les choses sérieusement, ils s'entourent de quatre sociologues, de deux ergonomes, d'un psychiatre, d'un économiste et démarrent la collecte des infos. Deux ans plus tard, en février 2008, démarre un comptage des suicides. Pourquoi février 2008? Parce qu'il n'y en a pas eu en janvier. «Le 19 [février 2008], un technicien de l'UI Centre Val de Loire (site d'Amboise) se suicide après quatre mois de maladie (DT NOC)», signale le document baptisé Recensement des suicides et tentatives de suicides à France Télécom, sans plus de précisions. Il s'agit du premier cas recensé par l'Observatoire.

... Une «vague» médiatique

Le 19 mai 2009, un gros dossier de France Soir démarre lui le comptage médiatique: 17 suicides en quinze mois. Enfin, le titre de l'article principal évoque «17 suicides». Le sous-titre nuance: «17 suicides ou tentatives de suicides depuis quinze mois.» Le corps de l'article se veut plus précis, si l'on ose dire: «En l'espace de quinze mois, dix-sept salariés de l'entreprise ont tenté de mourir, commettant un geste désespéré qui a été fatal à huit d'entre eux.» Pourquoi compter sur quinze mois? Parce que le point de départ est celui fixé par L'Observatoire du stress, février 2008. Pourquoi reprendre 17 suicides, puis 18, 19, 20... Personne ne se pose la question. Pierre Bourdieu appelait ce phénomène «l'information circulaire». Chacun copie sur son voisin et le chiffre devient véridique à défaut d'être vrai.

Que fait la direction de France Télécom? Loin d'éluder le sujet, Laurent Zylberberg, le directeur des relations sociales, répond aux questions de France Soir. Il «estime même [que] lorsqu'un de nos collaborateurs met fin à ses jours, peu importe qu'il mette ou non en cause sa hiérarchie; dans tous les cas, je ne peux ni ne veux exclure, a priori, les conditions de travail comme une des raisons possibles de ce geste. Si quelqu'un accuse sa hiérarchie, l'important n'est pas que ce soit vrai ou non, mais qu'il le pense: cela veut dire qu'on a loupé quelque chose. C'est un drame pour sa famille, mais aussi pour l'entreprise». Mais sur les chiffres, pas un mot.

Il faut ensuite attendre le 14 juillet pour voir l'émotion monter dans l'opinion publique. Ce jour-là, un employé met fin à ses jours, à Marseille, et laisse une lettre à sa famille. Il écrit: «Je me suicide à cause de mon travail à France Télécom, c'est la seule cause», rapporte le Nouvelobs.com. Patrick Ackermann note que «18 tentatives de suicides et 10 tentatives de suicide ont eu lieu depuis février 2008». A partir de ce moment, la machine médiatique est lancée, 1+1 ne font plus deux et personne ne maîtrise plus rien. Ni les syndicats, ni la direction, ni le gouvernement. L'expression «vague de suicides à France Télécom» s'installe dans les médias et dans les esprits.

Les chiffres contre l'émotion

Il faut se montrer particulièrement insistant auprès des syndicats, qui s'en tiennent aux chiffres de l'Observatoire du stress, et de la direction pour se faire une opinion. Nous obtiendrons finalement une série de chiffres auprès de la direction. Non contestée à ce jour, elle permet de mesurer l'ampleur du phénomène. Elle paraîtra début octobre chez Rue89, sans convaincre.

Que dit-elle? L'entreprise a enregistré 28 suicides (soit un taux de 21 pour 100.000) en 2000, 23 en 2001 (18/100.000), 29 en 2002 (24/100.000), 22 en 2003 (19/100.000). Après, la série s'arrête sans explication. Compte tenu de la structure d'âge, du sexe (63% d'hommes, 37% de femmes), du fait que par définition les salariés de France Télécom ont un travail, le taux de suicide devrait se situer autour de 37 pour 100.000, selon une étude de l'Ined. Pierre Morville assure que 34 salariés se seraient donnés la mort en 2007, ce qui en ferait la seule année où le taux de l'entreprise serait proche de la moyenne nationale. Mais la question des chiffres n'intéresse pas la presse.

Pourquoi compter ou décompter quand une jeune femme de 32 ans se jette par la fenêtre d'un immeuble de France Télécom dans le XVIIe arrondissement de Paris? La «vague de suicides» est médiatique, elle ne s'arrêtera pas. Le 20 octobre 2009, René Padieu, inspecteur général honoraire de l'Insee, en d'autres termes statisticien à la retraite, rédige une chronique dans La Croix pour décortiquer les chiffres. Sa conclusion choque : «On se suicide plutôt moins à France Télécom qu'ailleurs.» Les syndicats de l'Insee s'insurgent. Entre la réalité des chiffres et l'émotion, le choix est vite fait. Et pourtant, il n'y a pas eu de vague de suicides, mais plutôt un reflux. En décembre 2009, à la demande de l'Inspection du travail, la direction accepte enfin de réaliser un décompte. Elle estime que 32 salariés en deux ans (13 en 2008 et 19 en 2009) se sont tués, sans que l'on puisse déterminer si les conditions de travail sont une cause première ou secondaire. Seize par an ou 16/100.000 en moyenne sur deux ans: nous sommes loin d'une situation alarmante.

Pas de thermomètre social

Aujourd'hui, alors que des négociations ont démarré pour trouver des solutions, les syndicats insistent pour dire que la question des suicides est «secondaire», qu'il s'agit d'un «symptôme». Soit. De son côté, la direction découvre qu'il est grand temps de trouver des indicateurs pour mesurer le malaise des gens. Il est vrai que l'administration France Télécom ne disposait ni de CE ni de CHSCT. Comme si cet arsenal était inutile dans une administration qui, c'est bien connu, dorlote les fonctionnaires. Il y a quatre ans, les instances ont été mises en place, mais pas le baromètre qui permet dans de prendre la température sociale. Cela va se faire dans les mois à venir, promet la direction.

Il y a urgence, car le malaise existe bel et bien, comme l'a souligné une étude du cabinet Technologia. On peut même avancer une explication au-delà des bouleversements technologiques, du changement de statut ou de la concurrence. En 1996, Michel Bon, l'ancien patron de Carrefour, venu à France Télécom pour insuffler un esprit d'entreprise, met en place une caisse de préretraite. L'idée est de résorber les sureffectifs nés du Plan téléphone des années 1970. A l'époque, tous les foyers voulaient le téléphone. Il fallait enfouir des milliers de kilomètres de câbles et raccorder des millions de foyers. Les embauches de fonctionnaires se compteront par dizaine de milliers.

Au milieu des années 1990, tout le monde dispose du téléphone. Michel Bon, les syndicats et l'Etat mettent sur pied un «congé de fin de carrière» qui offre une porte de sortie confortable aux plus de 55 ans: 85% du salaire pendant 10 ans. La facture s'élève entre 7 et 8 milliards d'euros. Seulement voilà, le 31 décembre 2006, le plan Bon s'arrête alors que 42.000 personnes ont profité de l'aubaine.

Pour Pierre Morville, l'atmosphère change du tout au tout:

«Les salariés de France Télécom savent de quoi ils parlent en matière de mutation. Nous étions une administration, nous sommes devenu une des premières capitalisations boursières du CAC40. Jusqu'en 2006, France Télécom propose un départ digne à ceux qui le souhaitent. Ensuite, le management devient plus brutal. A 38 ans, une femme a fini sa carrière et à 53 ans, on pousse les hommes vers la porte. Nous devons trouver un dispositif qui nous permette de réduire les effectifs en douceur et pas à la hussarde durant les trois ou quatre prochaines années.»

Pour trouver une solution, les syndicats et la direction se retrouvent régulièrement depuis des semaines, sans avancer. Le changement à la tête de l'entreprise devrait se traduire par un changement de climat. «On ne parle plus avec lui», lâchait récemment un syndicaliste considérant que Didier Lombard était depuis longtemps inexistant. A l'inverse, Stéphane Richard apparaît comme un virtuose du dialogue social. «En tout cas, ça va nous changer. Au moins, il écoute

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