Culture

GiedRé, la chanteuse que rien ne dégoûte

Temps de lecture : 12 min

Elle construit des portraits qui défrisent, raconte des histoires qui dérangent, va chanter en taule et à la Fistinière et vient de sortir un nouvel album, «GiedRé est les gens».

GiedRé en concert dans un appartement à Belfort, en 2011 | Sébastien Bozon / AFP
GiedRé en concert dans un appartement à Belfort, en 2011 | Sébastien Bozon / AFP

Paris. Arrivée Gare Montparnasse, elle repart quelques heures plus tard Gare de Lyon. Je la retrouve avec sa valise bleue électrique devant le Montreux Jazz Café. Et tout de suite, alors que nous sommes clairement ignorées par les serveurs de l’endroit, une connivence s'installe. On nous trouve finalement une table, et même si le lieu n’est ni vraiment intime ni vraiment calme, on colle vite devant nous un cappuccino et un café allongé.

Pendant une heure, je ne vois plus qu’elle. Cette fille dont j’ignorais l’existence quelques jours avant et dont on m’avait juste dit «tu verras, elle va te plaire». Oui, elle me plaît. Ses traits d’humour ne semblent pas destinés à briser les silences ou à cacher le malaise. Elle est confondante de naturel et d’enthousiasme. Elle est jolie. Si je la rencontre, c’est pour parler de l’oeuvre qu’elle a construite ces dernières années: plusieurs albums de chansons humoristiques destinés à briser les tabous, et des centaines de concerts, dont le prochain à la Cigale, le 5 octobre.

Elle a choisi d’appeler son dernier album «Les Gens». Comme une série de portraits fugaces, elle raconte les gens en musique. À l’écoute, il s'avère que ces gens sont surtout des hommes:

«En fait je ne m'en étais même pas rendue compte. Après coup, on m'a dit “y a quand même vachement d'hommes, t'as un problème?”. Ce n'est pas la catégorie de personnes qui m'intéresse le plus, d'ailleurs. Depuis la sortie de l'album, j'ai rajouté un autre gens, une bonne sœur qui se touche avec des crucifix la nuit et tout ça donc bon, j'essaie de rééquilibrer un petit peu. Je sais pas, c'était inconscient, ce n'était pas un choix de me dire “tiens je ne vais parler que des mecs qui montrent leurs bites”. Par exemple, moi j'ai toujours détesté la chanson de Renaud “Miss Maggie”, je la trouve hyper misogyne, genre les femmes c'est trop gentil et les hommes c'est des méchants qui font la guerre alors qu'une maman c'est tellement doux. C'est hyper misogyne parce que bon, parmi les personnes qui appuyaient sur les boutons des chambres à gaz, il y avait aussi des nanas. Je trouve que c'est complètement contreproductif.»

Visuel de l'album de GiedRé, «GieDré Est Les Gens» (2018)

Le morceau le plus marquant de l'album est sans conteste «Rho ça va». Une sorte de pastiche de Patrick Sébastien qui raconte comment un mariage vire au cauchemar pour l'une des invitées, la musique entraînante vous restant dans la tête pour ne jamais en sortir. Je me suis même retrouvée à la fredonner dans la rue. Je visualise un concert où le public reprend en choeur les paroles glaçantes… en espérant que ce ne soit pas le cas:

«Cette chanson est hyper touchy à faire. Quand je la chante, ma hantise, c'est que les gens se mettent à faire la queue leu leu. Avec mon musicien, on prie pour que ça n'arrive pas. En général, les gens entendent le premier accord, ils se disent que c'est la fête... et puis au fur et à mesure y a une espèce de décomposition. Mais moi évidemment je reste dans le côté super festif, parce que pour moi ça représente exactement ce qui se passe dans ses fêtes-là, les mariages, fêtes étudiantes, bizutages… À un moment ça dérape et ça se transforme en tournante et le lendemain les gens se réveillent… Donc dans le public, il y a une espèce de redescente. J'ai toujours aimé écrire des chansons qui évoluent dans leur construction, et je pense que les gens viennent parce qu'ils connaissent savent qu'il va se passer quelque chose. Même si c'est plus rigolo s'ils sont un peu surpris.»

Féministe ou juste normale?

Quand on prend sa guitare pour déconstruire le viol et la montée de la violence dans un contexte festif, on est forcément un peu féministe, non? «Moi je me définis plus comme normale. Parce qu'en fait pour moi c'est normal de vouloir l'égalité des salaires, de demander que ce serait genre cool qu'on arrête de nous mettre des mains au cul… pour moi c'est pas féministe, c'est normal. Du coup, je trouve ça triste que ça doive porter un nom de féministe. Ça devrait pas.

J'essaie de ne pas juger ce dont je parle, parce que je ne suis pas sûre que si je jugeais, ce serait judicieux ou intéressant. Moi, ce qui m'intéresse, c'est juste de pointer les choses du doigt, d'entrouvrir des petites portes. Le but, c'est que les gens qui écoutent, ou qui viennent au concert, s'intéressent suffisamment à la situation dont je parle ou au comportement que je raconte pour qu'eux-mêmes aient envie d'ouvrir un peu plus la porte, de réfléchir un peu plus profondément que juste “oh c'est bien ou c'est mal, il montre sa bite c'est un malade mental”. Ça m'attriste beaucoup que les réflexions soient souvent assez rapidement faites, en cinq minutes on a un avis sur quelque chose et on passe à autre chose. Je pense qu'il faut toujours avoir plusieurs prismes, plusieurs angles».

GiedRé aime-t-elle les gens? «Ouais, je crois. En tout cas, je pense que tous les gens ont besoin qu'on les aime. Pour écrire sur les gens sans les juger, faut pas forcément les aimer, c'est un très grand mot, mais au moins avoir de l'empathie. Et j'en ai pour les gens. Je pense que je peux en avoir pour à peu près n'importe qui.»

Quand j’ai fait des recherches sur GiedRé, je suis tout de suite tombée sur une polémique que la chanson La belle au bois avait déclenchée en 2014. À l’époque, les associations avaient qualifié son morceau de transphobe:

«Je ne l'ai pas bien vécu du tout. D'autres auraient pu s'en réjouir, mais je n'ai jamais été dans la provocation. C'est même quelque chose que je n'aime pas. Cette chanson qui a fait débat, je l'ai écrite quand je chantais dans un bistrot devant quinze poivrots qui ne comprenaient rien à ce que je racontais parce qu'ils en étaient à leur vingt-cinquième demi, j'étais coincée entre la machine à cacahuètes et la poubelle… il n'y avait vraiment aucune volonté de les faire écouter à plus de gens. J'écrivais sans conscience que peut-être, un jour, ça pourrait être entendu par des gens qui n'ont pas tout le passif, ne connaissent pas les autres choses que je fais, et qui ne vont entendre que cette chanson-là. Et du coup bon, ça peut un peut être difficilement compréhensible.»

GiedRé tenait à discuter avec les associations qui l'incriminaient. «C'était juste avant que je fasse mon premier Olympia la première fois, et je les ai donc invitées pour qu'elles voient un concert en entier, car je trouvais ça plus fair-play. Et après avoir vu le show en entier, on a discuté tout à fait différemment. Elles ont pu comprendre mon écriture et tout ça. Pour moi, ce qui était super difficile c'est qu'on pense que j'étais purement méchante, bête et méchante. Parce que je crois que c'est ma seule barrière, que je me mets: pas de méchanceté.» De là à s'interdire d'écrire sur certains sujets? «Non, aujourd'hui je m'interdirais pas d'écrire une chanson là-dessus. Le seul moment où je n'écris pas sur un sujet, c'est juste parce que je trouve pas d'angle intéressant. Je me dis jamais “ah non, y a les assos qui vont m'appeler, y a la communauté truc qui va pas comprendre et être blessée”… Parce qu'après tu fais plus rien.»

«Rien ne me dégoûte»

GiedRé, avec ses propres moyens, cherche à déconstruire des sujets dont elle ne comprend pas qu'ils puissent être tabous. Pour elle, rien ne devrait l’être. Et je ne suis pas loin de partager ce point de vue. «Je crois qu'il n'y a rien que je trouve dégueu. La phrase qui pour moi fait le plus de sens dans tout ce qui a pu être dit dans l'humanité c'est “je suis humain et rien de ce qui est humain ne peut m'être étranger”. Et je crois que rien ne me dégoûte, c'est vraiment ça. Ou alors tout me dégoûte et c'est pour ça que j'en parle, c'est un peu pareil.»

«Je pourrais faire ce show-là et travailler avec des équipes que je paie deux fois moins que moi, mais ce ne serait pas cohérent. Je pense que chaque acte, chaque geste est politique»

GiedRé

GiedRé parle des gens, mais finalement très peu d’elle. J’ai fouillé et je n’ai pas trouvé de trace de sa vie privée dans ses texte, comme des indices de ce qu’aurait pu être sa vie ces dernières années. Je l’ai écoutée pour la connaître et finalement je n’étais pas plus avancée: «Je ne parle pas de moi dans mes chansons. Parfois, des gens qui me disent “tu oses monter sur scène et chanter des histoires de mecs qui se mettent des poings dans le cul et tout”, mais en fait pour moi il faut beaucoup plus d'audace pour aller chanter ses chagrins d'amour devant 3.000 personnes et dire que t'as pleuré en regardant Pretty Woman. L'acte de monter sur scène pour parler de soi, de sa vie, ses chagrins, ses doutes, je trouve ça presque un peu plus obscène que ce que je fais moi. L'acte, pas ce qu'on raconte.»

Quand je lui parle de courage, du fait qu'elle évoque les règles, le viol, toutes ces personnes dont ne raconte jamais la vie sur scène, GiedRé se referme. Pour elle, le courage, ce n’est pas ça:

«Derrière moi, y a les millions de gens qui font les trois huit et à qui on ne pose jamais la question. Donc j'ai un peu de mal. Évidemment, on ne parle de rien si à chaque fois qu'on dit un truc on rappelle qu'il y a des Africains qui meurent de faim, bien sûr. J'ai du mal à me dire “engagée” car je crois que ce terme a été complètement volé et accaparé par Yannick Noah. Dès qu'on dit “artiste engagé” t'as l'impression qu'il y a Zaz qui va débarquer avec son kazoo. Mais concernée, ça c'est sûr. Il faut être cohérente. Je pourrais faire ce show-là et travailler avec des équipes que je paie deux fois moins que moi, mais ce ne serait pas cohérent. Je pense tout à fait que chaque acte, chaque geste est politique. Oui, c'est un peu des grands mots, mais effectivement si j'écris ces chansons c'est forcément un acte militant quelque part, pour l'humain, pour le gars qui est à côté de toi, pour le mec qui pue, pour la nana qui a n'a pas de tampon parce qu'elle vit à la rue boulevard Magenta… évidemment c'est politique, mais c'est la politique du quotidien. La seule qui compte.»

Jouer dans les prisons et les sex-shops

Pendant les minutes qui suivent, on parlera de ses débuts dans les bars, de sa formation de comédienne qui ne mènera nulle part parce qu’elle ne supporte pas de devoir être aimée pour travailler (vous la verrez tout de même dans le film Les bonnes intentions avec Agnès Jaoui, à sortir en novembre), de recettes de ratatouille sur Marmiton, du plaisir qu’elle prend à faire semblant de montrer son pénis à son public, et puis finalement de ce qu’elle aime le plus, c’est à dire monter sur scène, en festival, dans des concerts de bourgeois, en prison et même dans des sex-shop: «Pour moi, un disque c'est juste un prétexte pour faire une tournée et faire plein de concerts. Et surtout, ça n'a de sens que si je le fais dans plein de contextes différents. Si je ne jouais que dans des festivals associatifs… il ne faut pas prêcher que pour sa propre paroisse, ça sert à rien et c'est même pas intéressant de ne parler qu'avec des gens qui de toute façon sont d'accord avec toi».

Elle raconte l'univers «très particulier» des prisons, «parce que, à chaque chanson comportant un acte trash, il y avait le risque qu’un gars dise à son pote "ouais Jean-Louis, c'est comme toi ce que t'as fait". Je me suis surtout rendu compte que ce qui fait rire les bourgeois que nous sommes ne fait pas forcément rire les taulards. Par exemple, les chansons où je parle de caca ne font pas rire les prisonniers parce qu'ils font caca les uns à côté des autres, donc pour eux il n'y a rien de marrant. Et je me suis presque trouvée un peu indécente, parce qu'en général tu te dis "ça va être rigolo, on va vivre un moment un peu différent pour tout le monde", et là… l'excitation est vite tombée, parce que quand tu passes les dix-huit portiques de sécurité et que tu vois juste la misère humaine au cœur du pays où t'habites.»

GiedRé a aussi fait un concert à la Fistinière, entre les deux tours de l'élection présidentielle. Une «soirée érectorale». «C'était dingue. Carlos et François, le couple qui dirige les lieux en ce moment, sont devenus des amis. Avec d'autres artistes, on a fait plein de petits concerts à la Chapelle Fistine, car pour moi c'était ce qui symbolisait le mieux les élections. J'ai fait aussi le Sexodrome à Paris, c'était super car je jouais dans la vitrine au troisième étage, et les gens avaient des casques et étaient boulevard Rochechouart en bas. J'étais au milieu des automates qui se suçaient, c'était assez rigolo aussi.»

La chanteuse confie adorer ce genre d'expériences, parce que «ça amène des gens qui ne seraient pas allés au Sexodrome, qui ne seraient jamais allés à la Fistinière. Ça enlève le poids des choses.» À la Fistinière, elle a fait un live sur Internet pour que d'autres personnes puissent profiter du spectacle et «voir que c'est pas des gens dégueulasses et crades et infréquentables et tout ce qu'on peut s'imaginer» qui étaient présents, mais aussi «des gens bien propres sur eux assis sur les balançoires percées».

Il est déjà arrivé que des gens quittent des concerts de GiedRé en étant scandalisés, mais pas tant que ça. «Si les gens sont un peu honnêtes avec eux-mêmes et réfléchissent juste deux secondes, ils ne peuvent que réaliser que ce que je raconte est mille fois moins pire que ce qu'ils vivent tous les jours. Enjamber six clochards entre chez toi et ton boulot c'est plus violent que n'importe quelle chanson sur des bébés congelés. Et je crois que chacun au fond de soi se rend compte de ça.»

Le rire comme moyen

Pour raconter le plus trash, GiedRé passe par le rire: «Le rire n'est pas un objectif, c'est un moyen. Un moyen de rendre accessibles des choses qui pourraient être trop sacralisées, trop intouchables… C'est juste un moyen de rendre la chose audible, d'enlever le sentimentalisme, de mettre à distance. Pour pouvoir mieux regarder». C'est le seul moyen qu'elle a trouvé pour aborder certains thèmes, «parce qu'il y a une pudeur dans l'humour et le rire» qui lui conviennent. «Une pudeur de celui qui fait, mais aussi pour ceux qui rient. Les gens qui rient, je ne sais pas pourquoi ils rient et je ne saurai jamais. Peut-être qu'ils rigolent parce qu'ils trouvent ça drôle, ou alors parce qu'ils sont gênés et nerveux… L'expression physique est la même mais le reste leur appartient.»

Finalement, même si elle ne se définit techniquement pas comme féministe, GiedRé est quand même très attachée à beaucoup de notions qui leur sont chères comme le consentement: «Il y a quelque chose qui me gênerait avec le fait que mes chansons passent à la radio. Quelque chose lié au consentement. Je suis très contente de ne pas passer à la radio, de ne pas être dans les playlists du moment, et que les gens tombent sur moi par hasard, parce qu'on te met des trucs dans les oreilles que t'as pas demandé. J'aurais l'impression de m'imposer aux gens, et je ne le veux pas. Les gens qui viennent, je sais que je suis un choix pour eux».

Je serais restée là deux heures de plus à parler de forums sur Internet, de sexualités alternatives et de féminisme avec elle. Peut-être parce que, si nous n’étions pas d’accord sur tout, le dialogue ne s’est jamais fermé. GiedRé, c’est quelqu’un qu’on écoute et c’est aussi quelqu’un qui entend. Et comme elle aime celles et ceux dont elle dépeint les tranches de vie, elle aussi aime quand on vient lui donner un peu d'énergie à ses concerts. Elle a l'empathie des personnes qui regardent vraiment le monde autour d’elles. Et bizarrement, malgré les chansons et l’humour, elle s’efface pour laisser l’autre prendre un peu plus de place. À la fin de notre rencontre, elle a semblé être effrayée que je ne l’aie pas comprise. Mais je pense avoir bien décelé un bout de vérité dans ses réponses, et ce qu’elle m’a laissé y voir m’a donné un peu plus encore l’envie de m’y pencher.

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