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Le débat sur l’appropriation culturelle mérite mieux que la malhonnêteté intellectuelle sur Twitter

Temps de lecture : 10 min

Non, je n'ai jamais laissé entendre que les Blanches n'avaient pas le droit de porter de wax sans culpabiliser.

Tissu anglais, wax à motif type feuilles. | Evitezlesbelles via Wikimedia Commons License by
Tissu anglais, wax à motif type feuilles. | Evitezlesbelles via Wikimedia Commons License by

Samedi 29 septembre, j’étais l’invitée du Féministival organisé à Paris par le collectif féministe Les efFRONTé·es, pour un échange organisé sous une forme interactive dont le livestream a été diffusé sur ma page Facebook.

De nombreux sujets, dont celui de l’appropriation culturelle, ont été abordés. L’échange était fluide et sympathique, le temps m’a permis d’exposer mon propos dans sa complexité. La journaliste Aude Lorriaux, présente sur place, a relayé mes propos dans un live-tweet dont l’écho était au départ relativement restreint.

Alors que le lendemain se présentait comme un dimanche tout à fait calme, ma timeline Twitter s’est soudainement agitée. Un des tweets d’Aude Lorriaux, qui citait simplement en le résumant un échange avec le public, a été détourné et manipulé –ce qui me vaudra une vague d’acharnement.

Le relais déformé de son contenu est rapidement devenu prétexte à la publication d’un nombre impressionnant de commentaires visant à me disqualifier.

Elle court, elle court, la rumeur

Une certaine @sandrella a rebondi sur le tweet d’Aude Lorriaux pour m’attribuer des propos selon lesquels j’aurais déclaré que les Blanches n’auraient pas le droit de porter de wax sans culpabiliser:

Rien dans le tweet cité ne va dans son sens, et je n’ai jamais affirmé une telle chose nulle part (la vidéo en atteste). Cette affirmation mensongère sera le point de départ d’une leçon parfaitement inutile exposée dans un long et prétentieux thread destiné à me prouver les origines non africaines du wax moderne. Origines que je n’ai jamais contestées, au contraire. Sans aucune raison, l’autrice décrète mon inculture, ignorant manifestement le fait que j’ai donné plusieurs conférences à ce sujet (par exemple en 2016 à Marseille lors du Festival Massilia Afropea ou à Paris à la Fondation Louis Vuitton en 2017).

J’ai par ailleurs maintes fois évoqué sur Twitter ou à la télévision les liens entre le wax et l’histoire coloniale hollandaise. Le wax est une création coloniale. Au XIXe siècle, ce tissu javanais a été importé par des marchands hollandais (l'Indonésie était une colonie néerlandaise) qui ont industrialisé sa production pour le distribuer dans les colonies africaines. Toujours très prisé en Afrique, où il est le plus consommé, le wax a été si bien intégré aux pratiques vestimentaires courantes que l’on peut dire qu’il est devenu un marqueur culturel africain. Un peu comme la ratatouille qui, malgré ses tomates et ses poivrons venus d’Amérique, ses aubergines originaires d’Asie importées via l’Empire ottoman, est aujourd’hui un plat typiquement provençal.

Une simple recherche Twitter permet d'ailleurs de retrouver ce que j’en ai dit dans une émission diffusée sur France Ô en mars dernier ou sur Twitter en 2016 lorsque je relayais un article du Monde:

Le thread de @sandrella qui ne répond donc en rien à mes opinions déclarées circule subitement à une impressionnante vitesse. Sa diffusion n’est aucunement liée au hasard. Il se répand dans les sphères du Printemps républicain, collectif virulemment opposé à mes idées et connu pour son agressivité à l’encontre de ses adversaires idéologiques. Un coup d’œil sur le profil de @sandrella suffit pour comprendre qu’elle est une de leurs sympathisantes.

Ils courent, ils courent, les followers

Sous l’impulsion de Raphaël Enthoven, proche de cette mouvance, le tweet de ce modeste compte suivi par quelques centaines d’abonnées et abonnés connaît une étonnante et soudaine résonance. Comme s’il s’agissait d’une urgence absolue, le philosophe interpelle fermement ses followers en les invitant à faire de l’histoire du wax leur priorité de ce dimanche après-midi:

Bien que plusieurs personnes présentes lors du festival signalent ne jamais m’avoir entendue tenir ces propos, et qu’Aude Lorriaux demande à Raphaël Enthoven d’écouter mon discours (dont elle lui fournit le lien vidéo) «plutôt que de dire n’importe quoi», rien n’y fait, l’occasion de me disqualifier est trop belle.

Sans surprise, le thread circule parmi les figures de proue du Printemps républicain.

Laurent Bouvet, fondateur de l’association, non content de poster un premier tweet me taxant d'«entrepreneuse identitaire», relaiera par la suite huit autres tweets sur le même sujet. Neuf tweets en quelques heures, pour colporter un mensonge remettant en cause ma connaissance de l’histoire d’un tissu populaire en Afrique, comme s’il s’agissait d’une information de première importance.

Paradoxalement, Laurent Bouvet s’appuie sur une phrase que je n’ai jamais prononcée pour m’accuser de «faire un nouveau sujet de buzz». En réalité il est celui qui alimente un buzz fabriqué de toutes pièces par ses camarades et dont il amplifie l’écho en affirmant que le sujet mérite «absolument» lecture. C’est lui –et non moi– qui tweete de manière frénétique à propos d’une matière dont il ignorait vraisemblablement l’existence avant ce jour puisqu’il la nomme avec une maladresse aussi comique que révélatrice: «le tissu wax» (c’est comme si on disait la «musique rap»).

Et ce thread est durant toute la journée le support d’une série de vives réactions satisfaites de me voir «rhabillée pour l’hiver» devant une telle démonstration de «culture» et de «connaissance».

Il fait ainsi le tour de tous les comptes de la sphère du Printemps républicain: Gilles Clavreul, Christine Le Doaré, Lunise Marquis, Jérôme Olivier Delb, Benjamin Sire... Tous et toutes se délectent devant cet étalage parfaitement inutile en réponse à une phrase qui m’est attribuée à tort et dont aucun d’entre elles et eux n’a cherché à vérifier la véracité, et ce malgré les nombreux tweets des témoins de mon intervention leur faisant remarquer le caractère mensonger de l’affirmation initiale.

Il aurait pourtant été aisé de vérifier le contenu de mon intervention dont la vidéo est disponible sur ma page Facebook. Je vous en restitue la teneur ici.

Des créations rejetées ou célébrées selon qui les porte

Lorsqu’une jeune femme métisse, née d’une mère blanche et d’un père noir m’a fait part de son malaise quant à sa réappropriation des codes des femmes afro-descendantes, je lui ai simplement répondu en partant de ma propre expérience.

Ma famille ne m’a pas transmis une culture «afro», mais la culture bien particulière d’un pays (le Sénégal) ancrée dans un territoire et une langue bien précises. Peu de pratiques que j’associe aujourd’hui à l’afro-féminisme, un héritage direct de ma mère pourtant africaine.

En réalité, bien des pratiques revendiquées comme afro-françaises sont de l’ordre de la recomposition identitaire, une fabrication postcoloniale dans laquelle certaines femmes noires peuvent se reconnaître, à l’image des personnages des romans de l’écrivaine Léonora Miano. J’ai ainsi pris en exemple la jupe en wax que je portais alors, en indiquant l'origine coloniale du tissu devenu africain dans sa diffusion. J’ai poursuivi en rappelant que l’existence de ce tissu reposait en grande partie sur les pratiques vestimentaires des femmes africaines. Par conséquent, il ne faut pas selon moi se restreindre dans l’appréhension de codes qui sont en réalité des fabrications sociales. S’approprier une identité «afro» dans le contexte de la France actuelle à partir du mélange d’éléments issus des identités caribéennes et africaines si diverses, s’apparente à une recomposition. Des codes dont il ne faut pas hésiter à se jouer. Nous, femmes noires, alimentons la création d’une identité afropéenne polysémique qui nous permet de nous sentir à l’aise dans un contexte culturel qui parfois nous rejette. Et cela n’enlève rien au fait que nous soyons françaises.

À la suite de cette question, une femme blanche m’a posé la suivante: «Je ne maîtrise pas le concept de l’appropriation culturelle. Je n’arrive pas à savoir à quel moment c’est problématique: une personne blanche peut-elle porter des vêtements en wax sans que ça ne pose problème?».

Je lui ai fait part de mon trouble en lui indiquant que la question me semblait compliquée. Je préférais lui répondre sur une base plus large. À mon sens, la question se pose pour les créations issues de cultures africaines. Alors qu’elles peuvent faire l’objet de rejet lorsqu’elles sont revendiquées par des afro-descendantes et afro-descendants, on les voit souvent célébrées lorsqu’elles sortent de ces groupes pour être promues par des personnes blanches. C’est ainsi que des pratiques vues comme négatives et grossières paraissent magnifiquement raffinées une fois passées sous le filtre blanc.

Pas question de dire qui a le droit de porter quoi

Je me suis appuyée sur l’exemple des tresses que portaient Serena et Venus Williams à la fin des années 1990, qui étaient alors qualifiées d’inesthétiques, les perles qui les ornaient étaient considérées comme trop bruyantes. Quinze ans plus tard, Kim Kardashian proposait des tutoriaux sur YouTube prétendant enseigner le tressage des cheveux comme si elle en était l’inventrice, allant jusqu’à rebaptiser les tresses de son nom, faisant fi de l’origine réelle de cette coiffure. L’appropriation culturelle consiste pour moi à se poser la question de l’exploitation de codes créés par des groupes culturels minorés. Alors que de nombreuses femmes noires connaissent encore l’opprobre et la moquerie lorsqu’elles se tressent, une femme non noire imitant leurs codes culturels en tire des revenus et une valorisation sociale sans même prendre la peine de les créditer.

J’ai donc expliqué qu’à mon sens, il était important d’avoir conscience de la position que l’on occupait et du bénéfice que l’on pouvait en tirer (en ayant l’air ouvert d’esprit, en engrangeant des revenus matériels...) quand d’autres, pour des pratiques identiques, sont pointés du doigt, renvoyés à une forme de «repli communautaire».

J’ai ensuite rappelé que les collections de grands musées français étaient en bonne partie constitués d’œuvres pillées dans d’autres pays sans qu’aucun des peuples qui les ont créées n’aient jamais perçu de rétribution respectueuse de leur savoir.

C’est à ce niveau que je situais la question de l’appropriation culturelle dans notre conversation. Je l’ai énoncé très clairement: il n’était pas question de dire qui avait le droit de porter quel tissu, d’autant plus que le wax était en réalité un tissu fabriqué par des Hollandais. La problématique centrale à mes yeux est celle de l’invisibilisation des groupes culturels qui sont à l’origine des créations socialement valorisées. À l’image des grands couturiers qui gagnent des fortunes en exploitant les connaissances et la créativité de groupes méprisés sans jamais prendre la peine de les créditer.

Tous ces propos que j’ai énoncés sont audibles dans la vidéo de la conférence.

À aucun moment, je ne me suis arrogé des droits de police vestimentaire. Je n’ai jamais interdit à une personne blanche de porter une tenue en wax. Mais il était plus commode pour les championnes et champions du harcèlement de faire circuler une information mensongère et de l’instrumentaliser pour occuper l’espace à mon détriment. C’est bien dommage car ce débat mérite mieux que la malhonnêteté intellectuelle de mes détracteurs et détractrices.

Ironie du sort, le festival au sein duquel je me suis exprimée s’était vu retirer une subvention accordée par la mairie du XXe arrondissement, lorsque sa maire Frédérique Calandra a appris ma participation. L’élue qui a pris cette décision de manière unilatérale, sans consulter sa majorité dont plusieurs membres ont exprimé leur mécontentement, est membre fondatrice du Printemps républicain.

Rokhaya Diallo

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