Parents & enfants / Société

Pourquoi les élèves n’en font pas plus que ce que demandent les profs

Temps de lecture : 4 min

Pendant les études comme dans la vie quotidienne, nous avons tendance à focaliser notre attention sur l'apprentissage de notions qui pourront nous servir à coup sûr.

Le savoir est infini, alors on fait du tri. | Victoria Kure-Wu via Unsplash License by

Des exercices facultatifs pour s’entraîner en maths, des idées de lectures pour enrichir des cours de lettres ou éclairer des chapitres d’histoire… Jamais le personnel enseignant n’a manqué d’imagination pour suggérer des pistes de travail complémentaire à ses élèves. Mais quelles que soient les générations, ces conseils ne rencontrent en général que peu d’écho.

Comment expliquer ce succès si limité? À l’heure où chacune et chacun est invité à apprendre à apprendre et à se former tout au long de la vie, peut-on espérer changer la donne?

Approche pragmatique

Des penseurs aussi différents que Spinoza, Freud ou Piaget ont mis en avant cette réalité profonde de la psychologie humaine: les être humains entretiennent un rapport pragmatique avec la connaissance. En clair, on ne s’y intéresse vraiment que dans la mesure où elle peut nous être utile.

Citant Proust, le philosophe Olivier Reboul l’expliquait avec humour dans son ouvrage Qu’est-ce qu’apprendre?: «Chacun reçoit plus ou moins bien l’information selon qu’elle correspond à ses besoins ou à ses intérêts. L’indicateur des chemins de fer est le plus beau des romans d’amour, du moins si l’on est amoureux et si l’on n’a pas d’autre moyen de transport.»

Ce fait psychique, très robuste, opère même dans des contextes inattendus. Clair Michalon, expert en interculturalité, constate que dans des environnements difficiles –forêt tropicale, désert, région pauvre– où la vie est précaire, les personnes âgées sont davantage respectées que dans nos sociétés occidentales plus aisées.

Cette proximité intergénérationnelle est-elle une spécificité culturelle? Non, répond l'auteur, notant que partout où l’existence est risquée, les jeunes générations trouvent intérêt à se rapprocher de leurs aînées et aînés. L’enjeu sous-jacent, c’est de comprendre comment elles et ils sont parvenus à vivre vieux en milieu hostile, et de pouvoir les imiter.

Principe de viabilité

Dans le champ de la psychologie, ce rapport utilitaire au savoir a trouvé un éclaircissement au travers du principe de viabilité. Une connaissance utile n’est pas une connaissance nécessairement bien construite ou juste mais une connaissance viable, c’est-à-dire une connaissance suffisante pour réduire les obstacles ou les contraintes dans notre environnement.

Prenons un exemple, parmi cent. Dans la vie quotidienne, peu de monde connaît le fonctionnement de son véhicule, puisque tomber en panne, entouré de garagistes et couvert par des assurances, n’a pas d’incidence grave. L’ignorance, en pareil cas, est viable.

Mais qu’il nous vienne un jour l’idée de rouler dans le désert, celle-ci ne le sera plus et l’appréhension du danger aura tôt fait de nous faire apprendre la mécanique.

Face aux apprentissages, l’individu n’est pas spontanément enclin à développer au mieux l’étendue ou la qualité de ses connaissances, mais cherche plutôt à limiter ses acquisitions à ce qui lui semble viable dans le contexte où il se trouve.

Rapport stratégique aux études

En milieu scolaire ou universitaire, le comportement des élèves reflète ce fond psychologique. Interrogeant des étudiantes et étudiants à l'université sur leurs manières d’apprendre, Saeed Paivandi, professeur en sciences de l’éducation, découvre qu’une grande majorité développe un rapport stratégique aux études.

Elles et ils sont 36 % à travailler dans une perspective utilitariste. Leur motivation n’est pas vraiment d'apprendre pour savoir, mais d'apprendre pour obtenir des bonnes notes, réussir aux examens et s’assurer un bon avenir professionnel. Ces étudiantes et étudiants, le plus souvent studieux, travailleurs et organisés, cherchent surtout à remplir les exigences académiques. Elles et ils calculent la viabilité de leur engagement pour progresser sans encombre dans leurs études.

Une autre grande fraction de la population étudiante (34%) joue délibérément sur la corde raide, en déployant une approche «minimaliste» du travail: «C’est une perspective, précise l’auteur, dans laquelle les étudiants se contentent consciemment d’un minimum indispensable pour valider leurs cours… On ne voit pas d’enthousiasme chez eux, mais très souvent un apprentissage superficiel et fragmenté.» Ces jeunes vivent à la limite de viabilité de leur implication.

Une fois les 11% d'étudiantes et étudiants «désimpliqués» (qui se désengagent des études) soustraits, on ne trouve finalement que 19% d’individus non-stratégiques, répondant à l’idéal académique: des élèves qui, selon Saeed Paivandi, «privilégient la compréhension et le sens», «s’approprient le savoir d’une manière personnalisée» et «dont le ressort est le plaisir d’apprendre».

Enjeu pédagogique

Mais rien n’est figé dans les attitudes, ajoute aussi Saeed Paivandi, et la pédagogie peut certainement jouer un rôle dans la mobilisation. C’est d’ailleurs ce qu’a montré il y a près de vingt ans un jeune professeur, las de voir ses élèves ne travailler qu’à l’approche des examens. Pour transformer leur rapport au savoir, il inventa la classe inversée, où les étudiantes et étudiants prennent connaissance des contenus d’enseignement à la maison, avant de venir en classe décrypter les savoirs emmagasinés.

Fini la mémorisation des connaissances au dernier moment: désormais, les élèves effectueraient des apprentissages en profondeur toute l’année, et l’essentiel de cet approfondissement se ferait dans la salle de classe, avec l’enseignant.

Ce pionnier n’eut pas seulement l’audace de bouleverser l’organisation spatiale des cours: il eut surtout le génie pédagogique de rendre toutes les tâches cognitives obligatoires. Avec lui, le «faites-en plus» cessait d’être un simple conseil sans suite pour devenir l’essence même d’une pédagogie explicitement contraignante, à laquelle on ne peut se soustraire sans risquer d’échouer.

Ce qui, finalement, revenait à modifier les critères de viabilité du rapport au savoir: travailler superficiellement n’était plus viable dans le cadre de la classe inversée; à l’opposé, travailler en profondeur figurait la condition requise de survie scolaire de chaque élève.

Il en va du cognitif comme du biologique: l’individu s’adapte à son environnement extérieur et à ses modifications. Éric Mazur, dont nous venons d’évoquer l'expérience passée, l’avait bien compris en demandant plus à ses étudiantes et étudiants. Toujours professeur de physique à Harvard, il dirige une classe inversée dont le succès est internationalement reconnu.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

Yann Roche Ingénieur-chercheur en pédagogie

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