Culture

«Amin», un film pour qui n’est pas déjà bienveillant envers le sort des migrants

Temps de lecture : 3 min

En France et en Afrique, au travail et en amour, le nouveau film de Philippe Faucon accompagne l'existence d'êtres aux vies riches de multiples dimensions, entre danger et émotion.

Moustapha Mbengue dans le rôle-titre d'Amin. | Capture d'écran de la bande-annonce
Moustapha Mbengue dans le rôle-titre d'Amin. | Capture d'écran de la bande-annonce

Philippe Faucon est un très bon cinéaste. À quoi voit-on cela? Par exemple, à ce qu’il filme des situations déjà vues, portées par des sentiments et des idées déjà exprimées, et qui avec lui prennent une consistance et une énergie inédites.

Amin repose sur un double mouvement, quelque chose comme le fameux zoom arrière-travelling avant de Vertigo.

Zoom arrière: il élargit l’évocation du sort d’un Sénégalais travaillant en France sur des chantiers, en montrant aussi la vie du village d’où il vient, et où il retourne de loin en loin.

Travelling avant: il intensifie l’importance d’objets quotidiens, de moments sans charge dramatique particulière, de situations banales, pour déplier de manière à la fois sensible et ouverte tout un éventail de questions mobilisées par son récit.

Pas de question mineure

Il n’y a pas de question mineure dans le cinéma de Philippe Faucon. Bien sûr l’immigration. Bien sûr le racisme. Bien sûr la solitude. Bien sûr l’exploitation. Mais aussi la langue. Mais aussi le désir. Mais aussi la nourriture. Ici, là-bas.

Amin et sa femme Aïcha (Marème N'Diaye). | Capture d'écran de la bande-annonce

Amin a une femme au pays, Aïcha (Marème N’Diaye). Elle n’est pas une figurante mais un très beau personnage, riche de ses propres envies, inquiétudes, incertitudes, de son énergie propre.

Amin rencontre une femme en France, Gabrielle (Emmanuelle Devos). Elle n’est pas, ou en tout cas pas uniquement, «la Française», «la Blanche», «la bourge bien-pensante». Ensemble, le réalisateur et l’actrice savent lui donner une singularité et une épaisseur qui débordent de toutes parts le typage.

Emmanuelle Devos, employeuse et amoureuse. | Capture d'écran de la bande-annonce

Au fil narratif principal, qui concerne celui qui donne son nom au film, se tresse, parfois un instant, parfois durablement, d’autres brins d’histoire. Un collègue, le patron, les enfants... Un petit réseau vivant.

Économie de la mise en scène

S’il est clair qu’un minutieux travail de documentation a accompagné la préparation du film, c’est au service d’un plaisir de raconter, d’une voix ferme mais toujours mesurée, plus émouvante que les effets rhétoriques et les envolées lyriques.

Ce que raconte Amin est dur: le travail épuisant et dangereux, la misère matérielle et affective, l’exil, le contrôle social envahissant, oppressant, au Sénégal comme en France, chez les Blancs comme chez les Noirs, même si les procédures diffèrent.

À cette dureté jamais édulcorée, la mise en scène répond par une sorte de douceur attentive, qui en s’abstenant de surjouer les conflits et les drames, comme d’ailleurs les moments de joie ou d’apaisement, leur donne une puissance bien supérieure.

En trente ans et dix films depuis la découverte du très beau L’Amour en 1989, et jusqu’à la juste reconnaissance de Fatima couvert de Césars en 2016, Philippe Faucon a pas à pas développé ce qui est à la fois une morale et une économie dans sa manière de filmer.

«Économie» non pas au sens financier –encore que cela compte aussi– mais au sens d’une organisation précise des affects, des distances, des tonalités, qui fuit les dépenses excessives et les effets surdramatisés, surtout s'il s’agit de questions très graves.

C'est un style, certes, et une forme d'élégance. C'est aussi un geste politique, et même doublement. Parce qu'il respecte celles et ceux dont il parle en s'abstenant de les réduire à des archétypes et à des slogans, et parce qu'il se rend audible à qui aurait des points de vue très éloignés, voire opposés, à ceux qui portent ce récit.

Amin n'insulte personne, ne dénonce personne. Par son ton mesuré, il est aussi un film pour qui n'est pas déjà bienveillant envers le sort des travailleurs migrants, pour qui n'est pas ravi par la présence d'hommes noirs dans le paysage français –ça fait du monde. Il s'inscrit dans le travail attentif, à bas bruit mais généreux et lucide, que poursuit ce cinéaste depuis trois décennies, en regard de ce qui agite la société française.

Un corps qui raconte

Comme très souvent (Catherine Klein dans Sabine et Muriel fait le désespoir de ses parents, Lynda Benahouda dans Samia, Ariane Jacquot et Zohra Mouffok dans Dans la vie, Soria Zeroual, Zita Hanrot et Kenza Noah Aïche dans Fatima), mais pour la première fois à ce degré avec un homme, Faucon trouve en Moustapha Mbengue dans le rôle d’Amin un partenaire en totale harmonie avec sa manière de filmer.

Moustapha Mbengue est Amin. | Capture d'écran de la bande-annonce

Tout se joue ici dans la manière de s’extraire des contrastes trop simples (force physique et situation de faiblesse, tristesse en France et joie en Afrique, prudence nécessaire de l’immigré et élan amoureux). Amin interprété par Mbengue est tout cela, et beaucoup d’autres choses encore, murmurées, suggérées, évoquées.

Là, dans ce passage par le corps d’une idée de la mise en scène qui est aussi une idée de l’existence parmi les autres, Amin trouve sa beauté et sa justesse.

Amin

de Philippe Faucon, avec Moustapha Mbengue, Emmanuelle Devos, Marème N'Diaye, Nourredine Benallouche

Séances

Durée: 1h31

Sortie: 3 octobre 2018

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