Médias / Monde

Comment un podcast socialiste est devenu culte aux États-Unis

Temps de lecture : 6 min

Le podcast «Chapo Trap House» allie humour absurde, vulgarité et anti-capitalisme, une formule qui parle de plus en plus aux jeunes outre-Atlantique.

L'équipe de «Chapo Trap House» à Brooklyn, le 17 novembre 2017 | Nrbelex via Wikimedia Commons License by

Sur la plateforme de financement participatif Patreon, qui permet aux internautes de financer des créateurs ou créatrices de contenus, le projet qui génère actuellement le plus d’argent est «Chapo Trap House», un podcast humoristique animé par des jeunes socialistes des États-Unis commentant l'actualité.

Les 24.400 personnes finançant le podcast donnent 109.000 dollars par mois à une bande de six potes, cinq hommes et une femme autour de la trentaine, qui vivent à Brooklyn et sont à la fois anticapitalistes, cyniques et adeptes d’un humour très trash.

Ce mélange séduit nombre de jeunes Américaines et Américains désabusés: celles et ceux affectés par la récession de 2009, qui se sont retrouvés avec de grosses dettes étudiantes et n'ont pas eu l'impression que les Démocrates avaient fait grand-chose pour les aider. Fan du sénateur socialiste Bernie Sanders, ce public ne se retrouve pas dans l'humour plus consensuel de «Saturday Night Live» ou du «Daily Show» de Trevor Noah.

«Idéologie faite de marxisme bancal»

Cinq membres de l'équipe de Chapo viennent de publier un livre, le Guide Chapo pour la révolution, dont la mission est «l’étude du paysage désolé de la politique et de la culture américaines contemporaines à travers notre idéologie scientifique faite d’ironie, de marxisme bancal, de discipline révolutionnaire, de mois de novembre sans masturbation et de trucs postés sur internet». Leur maison d'édition le recommande à quiconque se sent «aliéné politiquement, culturellement et économiquement».

Le cœur de l'ouvrage est une critique du capitalisme et de la «gauche» américaine, vue comme incapable de le réguler: «Le capitalisme et les politiques qu’il génère ne fonctionnent pas pour les gens qui ont moins de 30 ans et ne sont pas des sociopathes. Ce n’est pas censé marcher.»

À côté de ces considérations politiques sérieuses, on trouve –entre autres– des délires perso sur les jeux vidéo et des conseils débiles pour les entretiens d’embauche («répondez à chaque question par une question»). L’ouvrage est rapidement devenu un best-seller, mais a laissé sceptiques celles et ceux qui ne goûtent pas ce genre de second degré.

Un journaliste de Politico s'est demandé s'il s'agissait du «livre le plus stupide jamais écrit sur le socialisme». Il est vrai que leur analyse de la guerre froide, par exemple, minimise le totalitarisme soviétique et réduit un peu vite l'affrontement Est-Ouest à l'opposition anticapitalisme contre capitalisme. Mais après tout, le livre mise davantage sur l'humour que sur les analyses posées.

Grâce à leur indépendance financière, les membres de Chapo peuvent un peu tout se permettre, y compris dire «fuck» toutes les deux minutes à l'antenne et insulter un grand nombre de journalistes et personnalités jugées trop auto-satisfaites. Le nom de leur podcast fait référence à une «trap house», une maison où l'on stocke de la drogue, et à El Chapo, l'ancien chef du cartel mexicain Sinaloa (actuellement en prison aux États-Unis, en attendant son procès).

«Se réapproprier la vulgarité des Trump de ce monde»

Les trois membres fondateurs de «Chapo Trap House» –Matt Christman, Felix Biederman et Will Menaker– sont devenus amis après s'être rencontrés sur Twitter. Ils avaient des intérêts en commun, comme «la politique internationale et se moquer des journalistes, ainsi qu'une sensibilité comique commune, qui se rapproche du nihilisme sans en être tout à fait», résume un article du New Yorker.

Peu après sont arrivés trois autres acolytes, Virgil Texas, Brendan James et Amber A'Lee Frost, la seule femme de l'équipe. L'aventure avait un peu commencé comme une blague, mais le collectif Chapo est désormais riche, célèbre et en tournée à travers le pays.

Leur critique radicale des Démocrates ne plaît pas à tout le monde. Dans le magazine de gauche The New Republic, leur manque de politesse est décrit en ces termes: «Si Trump s’est fait élire en insultant tout le monde, Chapo insulte les Démocrates pour faire bouger le parti vers la gauche. Ils utilisent les moqueries et la dérision afin de faire advenir une Amérique socialiste».

Leur vulgarité est assumée, comme l'expliquait Amber A'Lee Frost dans un article de Current Affairs: «Se réapproprier la vulgarité des Trump de ce monde est impératif, car si nous n'adoptons pas cette grossièreté de temps à autre, nous serons handicapés par notre propre politesse.»

Leur humour noir peut aller assez loin. Juste avant le décès du sénateur Républicain John McCain, le compte du podcast a tweeté que l'équipe priait pour la famille de McCain et qu'elle leur offrait une réduction de 5% sur le prix de leur livre en version audio.

Le groupe fondateur du podcast étant composé de trois hommes blancs qui ne supportent pas Hillary Clinton, ceux-ci sont régulièrement accusés d'être sexistes. Après la victoire de Trump en novembre 2016, voici comment ils décrivaient le discours de défaite de Clinton: «Cette putain de connasse a réuni tous les gens qui avaient financé sa campagne pour faire une fête et se dire qu'ils étaient tous extraordinaires.»

«Jeunes blancs pourris gâtés»

L'approche de «Chapo Trap House» n'est pas celle des jeunes progressistes critiquant la société américaine à travers le prisme du racisme et du sexisme. Ses membres se concentrent presque exclusivement sur les inégalités socio-économiques; on leur reproche d'ignorer les questions de genre et de race –une critique similaire avait été faite à l'encontre de Bernie Sanders pendant la campagne de 2016. La journaliste féministe Rebecca Traister les avaient qualifiés de «jeunes blancs pourris gâtés» qui «se croient plus intelligents que tout le monde».

Dans leur livre, le collectif Chapo se moque des gens de gauche qui se donnent bonne conscience en postant «des vidéos dans lesquelles ils jouent au basket avec des jeunes issus de la diversité», ou encore des féministes «corporate» qui se battent pour «l'égalité de salaire et de représentation pour toutes les femmes cadres supérieures en grande entreprise».

«L'establishment politique de gauche [...] ne veut pas s'attaquer aux inégalités de classe. Alors à la place, ils disent des platitudes sur le racisme et le sexisme.»

Chaque semaine, l'équipe poste des interviews bonus au contenu plus sérieux. Récemment, Bhaskar Sunkara, le rédacteur en chef du nouveau magazine socialiste Jacobin, est venu parler d'un article du Guardian dans lequel il expliquait que la meilleure façon de lutter contre le sexisme et le racisme dans le monde de travail était de renforcer les syndicats.

«Aujourd'hui, l'establishment politique de gauche [...] ne veut pas s'attaquer aux inégalités de classe, parce que ça voudrait dire s'attaquer au capital. Alors à la place, ils disent des platitudes sur le racisme et le sexisme.»

«Un vrai sentiment de colère et de frustration»

Ce genre de critique correspond à l'esprit Chapo, un point de vue encore très minoritaire mais en expansion. Une partie du public du podcast, issu de la génération Occupy Wall Street, appartient aux Democratic Socialists of America (dont le logo est une rose). Ce groupe –qui n'est pas un parti, mais une association en faveur de politiques socialistes– est passé de 7.000 à 50.000 membres depuis l'élection de Trump.

Un sondage récent montre que 61% des Démocrates de 18 à 34 ans ont une image positive du socialisme. En juin dernier, la jeune Démocrate socialiste Alexandria Ocasio-Cortez a remporté une victoire surprise lors de primaires Démocrates à New York, contre un homme politique plus centriste. On a assisté à tant de victoires de candidates ou candidats Démocrates socialistes à travers le pays, lors des primaires au niveau local et national, que certains médias ont parlé de vague rouge.

La tendance du collectif Chapo à mettre le Parti républicain et le Parti démocrate dans le même sac peut parfois sembler peu judicieuse à l'ère Trump. Mais malgré les différences de taille entre les deux partis sur des questions comme la santé, la redistribution fiscale et le système juridique, le but est de souligner que les Démocrates ne vont jamais assez loin à leur sens.

Malgré leur cynisme et leurs blagues vulgaires, l'équipe du podcast semble croire à la possibilité d'une nouvelle gauche américaine: «Notre projet vient d'un vrai sentiment de colère et de frustration, du fait d'être moralement horrifié par ce que nous voyons autour de nous», expliquait Matt Christman au magazine Jacobin.

Dans son livre, l'équipe du podcast écrit: «Étant donné que le parti démocrate est pro-guerre, pro-Wall Street et pro-marchés [...], c'est à des clowns comme nous que revient la mission de ramener le socialisme.»

Claire Levenson Journaliste

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