Culture

Béatrice, son fils, et le pont de Gênes

Temps de lecture : 22 min

Une nouvelle sur les retrouvailles entre un fils et sa mère, sur les fêlures de la vie et du béton.

À Gênes, le 14 août 2018 | Piero Cruciatti / AFP
À Gênes, le 14 août 2018 | Piero Cruciatti / AFP

Oubliez fanfiction et science-fiction: «Si jamais» est une série d'actu fiction. Avec un principe simple: une actu, une fiction. Par Benoît Gallerey.

Lyon, 2036

Sérieusement, qu’est-ce qu’on porte quand on va rencontrer sa mère qu’on n’a pas vue depuis quinze ans? Pour le bas, Noah a enfilé un jean à l'ancienne, pas compliqué, mais il a déjà changé huit fois de haut. Son appli SmartLookqui assortit les éléments de votre dressing en fonction de la météo et de votre emploi du temps– lui conseillait de repasser sa seule chemise, la bleu ciel, mais à l’essayage, il s'était retrouvé tout empoté, coincé du cou. Noah ne porte jamais de chemise, la femme qui l'a mis au monde allait le griller direct. Et il n’était pas question de se déguiser ou d’essayer de lui faire croire quoi que ce soit.

Pas de polo non plus: même problème de malaise au col.

Noah va donc opter pour un des t-shirts de sa collection vintage, mais ils sont tous floqués d’un message qui prend beaucoup trop d’importance dans un rendez-vous intime. Arborer un t-shirt Arctic Monkeys, leur gros logo, ce serait comme mettre leur musique à fond pendant les retrouvailles. Autant trimballer une pancarte: «J’écoute de la musique ringarde d'avant ma naissance, je n'ai pas de vie.» Qu’il porte plutôt le t-shirt d’une marque de bière, alors sa mère s’inquiéterait à coup sûr de sa consommation d’alcool. Il a de toute manière écarté toutes les marques, qui lui donnaient la désagréable impression d’avoir eu recours à un sponsor pour organiser cette rencontre. Les t-shirts avec une blague se sont révélé décevants; tout aussi déplacés ceux avec un dessin mignon ou des petits animaux : infantilisation insupportable quand on a dix-huit ans.

Grand, châtain, scoliosé, agitant des membres et un nez mal proportionné comme chez tous les garçons de son âge, Noah est majeur depuis la semaine dernière. La justice l’autorise enfin à revoir sa mère après quinze ans de séparation forcée, sans nouvelles ou presque, et lui, comme un con, il se voit dans le miroir de l'armoire, torse nu, incapable de faire le dernier pas, sidéré devant une pauvre pile de linge.

J'attends quoi? Un nouveau miracle?

Il dit cela parce que sa mère le considère comme un bébé miraculé. C'est même à cause de cette croyance qu'elle est partie en vrille.

À la fin de l'été 2018, quand le pont autoroutier s’est effondré à Gênes, en Italie, Noah et ses parents étaient garés sur une aire d'autoroute à soixante-quinze kilomètres du drame. Le viaduc était sur leur trajet, devant eux, mais un orage atroce, la piètre visibilité, leur bébé de trois mois qui pleurait à l'arrière et ces Italiens partout autour qui conduisaient à l'italienne les avaient convaincus de s'arrêter. «Si on n'avait pas fait de pause, on aurait été sur le pont. Ça aurait pu être nous», avait écrit la mère de Noah sur Facebook.

À Gênes, le 14 août 2018 | Valéry Hache / AFP

Dans la voiture, alors qu'on leur faisait quitter l'autoroute, elle avait lu sur Twitter les messages que venait de poster une mère de famille. Des Français qui avaient freiné à cent cinquante mètres du gouffre qui avait happé l’autoroute des vacances. La voiture avait tangué, un pylone avait disparu, puis l'enrobé avec lui. Monsieur avait par réflexe –et comme tous ses voisins– enclenché la marche arrière, mais la tentative –bien que collective– s’était vite heurtée au flot de voitures que le tunnel déglutissait dans l’autre sens. Bloqués, ils avaient dégrafé leur enfant de trois ans de la banquette arrière, abandonné leur véhicule les clés sur le contact, et couru, couru à perdre haleine sans se retourner jusqu’à la terre ferme –se réfugier dans le tunnel– de peur que les autres pylônes ne s’écroulent à leur tour. La mère de Noah pleurait à chaque message, tentait de les lire à haute voix, plus fort que la pluie qui tambourinait aux vitres, n'y parvenait pas et les sanglots redoublaient.

- Quand ils étaient dans... dans le tunnel... des Italiens... ont... sorti des serviettes... pour qu'ils... ils puissent... sécher leur bébé.
- Leur fils de trois ans?
- Oui.
- Ce n'est plus un bébé, alors. Dis-donc, ma Béa, tu ne t'identifierais pas un peu trop à cette femme, par hasard?, avait demandé le père de Noah.
- Ça aurait pu être nous. Logiquement, ça aurait être nous.

C'était la première fois qu'elle le disait, la première de dizaines de milliers de fois.

Noah devenu adolescent avait fait ses recherches sur Béatrice, cette mère qu'un tribunal tenait à distance. Il n'avait pas le droit de la contacter, mais elle était partout sur le web. À l'époque de la tragédie de Gênes, elle ressemble à Bridget Jones, dans le vieux film, là, le classique: elle a de bonnes joues sur les photos. On n'en trouve pas beaucoup la concernant –ça viendra plus tard–, d'abord un témoignage sur le site de Nice-Matin (titré: «Les naufragés de l'A8: “Ça aurait pu être nous!”»). La famille avait dormi à Nice la nuit après le drame –pas la force d'aller plus loin–, un stagiaire du journal qui l'avait su était venu le lendemain à l'hôtel récolter leur témoignage et leur tirer le portrait, sans grand succès d'audience.

Plus parlante que la photo de Béatrice, la plus choisie pour illustrer les articles sur la catastrophe était celle d'un camion arrêté juste au bord du trou. Moteur allumé, avec les essuie-glace qui balayaient en vain, relayés sur toutes les télés de la planète, essuie-glace qui ont gigoté ainsi pendant presque cinquante heures, avant de respecter le deuil des familles et de s’immobiliser. Le camion s'était enfin rendu à l’évidence: il n’irait pas plus loin. Il resterait là, sièges désertés, conducteur évaporé, sous le soleil qui avait fait son retour. À l’extrémité d’un boulevard vers le vide.

À Gênes, le 15 août 2018 | Piero Cruciatti / AFP

Pour la mère de Noah en revanche, comme pour nombre de victimes, le soleil n’est jamais revenu. Dans un premier temps, son syndrome post-traumatique l’empêcha de lâcher son enfant. Jusqu'à emporter Noah avec elle quand elle allait aux toilettes: la séparation était inenvisageable. Et puis elle était tombée en ligne sur un audit alarmant: en France aussi, 30% des douze mille ponts que comptait le réseau routier public étaient à réparer, et 7% d'entre eux présentaient à terme un «risque d'effondrement». Béatrice avait fait un rapide calcul: partout dans le pays, près d’un millier de ponts pouvaient se casser la gueule n’importe quand –et encore, on ne nous disait sûrement pas tout. Les gens les empruntaient chaque jour. Des familles allaient immanquablement –et sous peu– traverser l’horreur: voir la chaussée se dérober sous des êtres aimés.

La semaine suivante, à force de faire des détours pour rentrer du centre commercial sans traverser aucun pont, elle était rentrée des courses à vingt-deux heures passées, avec un Noah hurlant de faim et de sommeil. Son mari fou d'inquiétude l'avait agrippée par les épaules: «Si tu ne ressaisis pas, ma Béa, ça ne va pas être possible. Ils vont nous retirer le bébé».

Noah a trouvé une solution, validée par SmartLook: un t-shirt gris passe-partout, col en V, sans message envahissant, juste une signature brodée sur le cœur, ton sur ton, discrète.

Il marche avec, rue Paul Bert, mais chaque pas remue en lui un doute. Il a vu dans un film –ça lui revient, maintenant– qu’à l’époque de sa mère, les cols en V étaient beaucoup portés par des homosexuels. Il ne sait pas si c'est vrai, mais il ne voudrait envoyer aucun signal de ce type à Béatrice. Il s’arrête, tire un peu sur son t-shirt pour l’observer –il est propre, un bon point– et conclut à voix haute: «Je vais finir par y aller à poil, si je bloque sur chaque détail».

Au pire elle pensera qu’il est gay, Noah s’en tape, on est en 2036, voilà bien longtemps que cela ne fait plus trembler personne. Il ne sait pas comment elle réagirait, de toute façon. Il a été séparé d’elle si longtemps, il ne la connaît pour ainsi dire... pas du tout.

D'une mère, oui, mais a-t-il besoin de cette Béatrice-là? Pas certain. Sur internet, on la traite de folle. «La folle des ponts», c'est son surnom.

Il a toujours senti qu'une mère lui manquait. De dortoir en dortoir, ce vide l'a suivi, profondément ancré dans le bide. D'une mère, oui, mais a-t-il besoin de cette Béatrice-là? Pas certain. Sur internet, on la traite de folle. «La folle des ponts», c'est son surnom.

«Mais sur internet, c’est pas pareil. Y'a beaucoup de conneries», explique Noah tout haut, en longeant des jardinières en gros graviers gris.

Il a un quart d’heure d’avance. Il allonge tout de même le pas pour rejoindre le kebab où il a donné rendez-vous à sa mère, celui avant le croisement avec le boulevard Vivier-Merle. Le Familial n’est pas le restaurant le plus prestigieux du coin, mais Noah y déjeune –et dîne– assez souvent: il sera à l’aise, à domicile. Sans le stress d'un restaurant guindé, ni la promiscuité d'une terrasse bondée. La salle est grande, haute de plafond, pas oppressante, avec une mezzanine dans le fond où se cacher si les larmes venaient à monter. Noah se demande si, quand il arrivera, il s’installera tout de suite là-haut ou s'il optera d’abord pour une table près de la caisse et de son incessant défilé d'ouvriers bruyants, qui pourraient meubler les éventuels silences de ce moment mère-fils privilégié.

Encore deux cent mètres. Le macadam file sous ses pieds. Il réalise soudain qu’il ne va rien choisir. Elle y sera déjà. Sa mère ne l’a pas vu depuis quinze ans, bien sûr qu’elle s’est mise en place dès l’aube. La table a été choisie depuis longtemps, mon pauvre enfant. Il réalise autre chose et s'arrête: il va dynamiter l'un de ses repaires favoris. Ça ne sera plus jamais son kebab paisible, mais l’inoubliable endroit où il a revu sa mère, quel que soit le scénario à venir.

Noah est figé au pied du vieil hôtel Ibis. La peur monte depuis ses orteils, gagne sa poitrine, lui raidit les poumons: il va rencontrer sa mère, bordel de merde. Sur la placette est délimité un carré fumeur –ces minuscules zones d’un mètre sur un mètre, peintes au sol, seuls endroits où l’on a encore le droit d’allumer une cigarette. Noah aimerait en griller une tout de suite –pour évacuer un peu de pression et pour ne pas ressentir le besoin de le faire plus tard, devant sa mère– mais le carré est occupé par une vieille dame à caddie qui crapote un cigarillo. À moins de lui grimper sur les épaules, Noah va devoir attendre. Délai rarissime, le carré est habituellement vide: plus personne en ville ne fume –sauf Noah, qui est tellement #early2K («début du siècle»).

Il s'assoit sur l'une des vilaines jardinières, pires que lui, carrément bloquées au vingtième siècle pour leur part. Noah n’a pas prévenu son père de l'événement, car il n'a plus de contact avec son père.

Il ne lui a jamais pardonné d'avoir fait la demande de placement. «Tu admettras un jour, mon fils, que la situation était inextricable», lui avait dit son paternel la dernière fois qu'ils s'étaient parlé.

Inextricable. Des ponts, la phobie de sa mère s’était étendue aux parkings. Elle craignait à tout instant d'y voir dégringoler d’énormes blocs de béton, à cause d'une photo prise à Gênes: quinze mètres d'autoroute plantés à la verticale en pleine zone industrielle, tombés du ciel, à peine de travers, pointant vers les nuages les imperturbables pointillés autorisant le dépassement. «Highway to Hell».

Gênes, le 16 août 2018 | Marco Bertorello / AFP

Le cerveau ne peut accepter cette photo absurde, il la classe, par réflexe, dans la catégorie «collage d'artiste surréaliste» ou «vilain montage sur Paint». Le cerveau de Béatrice, lui, en avait conclu qu'il ne fallait plus approcher aucun parking –craintes justifiées fin 2019 par l'effondrement dans le Périgord d'une rampe d'accès au parc de stationnement d'un cinéma multiplex. Béatrice avait alors élargi sa méfiance à tout édifice public et n'y pénétrerait plus, sous aucun prétexte.

Sauf que Noah grandissait, et que l'heure de sa scolarisation approchait. L’Éducation nationale avait refusé que Béatrice ne lui fasse classe elle-même, l'inspecteur l'avait trouvée trop «instable émotionnellement».

«L'éducation à domicile, ce n'est pas garder son petit collé contre soi. Il faut nourrir un projet autre que celui de le soustraire au monde, Madame», avait-il lâché, à l'abri derrière ses lunettes, avant de filer faire son rapport négatif.

À imaginer son enfant dans une école, dans un stade ou –pire– à la piscine avec ceux de sa classe, les crises d’angoisse de Béatrice décuplèrent. Elle ne quittait quasiment plus son domicile. La nuit, de plus en plus souvent, malgré les récriminations du père atterré, elle réveillait Noah pour vérifier qu’il était bien vivant, allumait la lumière, l'auscultait, le faisait parler pour se rassurer. Elle le rendait malade à le craindre malade tout le temps. Elle ne l'emmenait plus au square depuis belle lurette et n'autorisait personne à l'y accompagner à sa place.

La santé physique et mentale du petit Noah –«épuisé, étouffé, stressé», avait noté l'expert dépêché par les services sociaux– devenait préoccupante. En 2021, son père, d’un commun accord avec les docteurs, avait décidé de l’éloigner de sa génitrice. «Mère toxique», crachait la décision de justice. Le père refusa de laisser son épouse seule dans cet état d'hébétement post-traumatique et trouva plus logique –plus juste– que ce soit Noah, le dernier arrivé, qui quitte le foyer. Bye bye, bébé.

Noah avait plus de mal encore à digérer la suite, car son père n'était pas l'amoureux éperdu de sa femme qu'il avait prétendu être. Quand ils divorcèrent cinq ans plus tard, le père de Noah –cette crevure–, plutôt que de récupérer son fiston, se fit rédiger en hâte des certificats stipulant qu'il ne saurait gérer seul cet enfant qui avait «déjà conduit sa procréatrice vers les sommets de la névrose». Sa mère n’étant à l'époque –il faut le reconnaître– toujours pas au mieux de sa forme, on chercha pour Noah une famille d’accueil.

À relire ces archives, Noah aurait pu être fier de sa mère... si elle n'avait pas versé dans le même temps dans un complotisme délirant.

De ce jour, Béatrice, privée de son fils et animée d'une rage démente, devint une redoutable activiste. Elle parvint même à quelques rares occasions, en évitant toujours les ponts et les parkings, à dépasser les briefings vidéo sur WhatsApp pour sortir de chez elle et prendre la tête d’une section locale des Automobilistes en colère –de braves citoyens qui exigeaient la publication immédiate de toutes les données concernant la construction et le suivi des ouvrages publics. Une transparence totale que l’administration n’était à l’époque pas prête à offrir, et pour laquelle Béatrice s'enchaîna régulièrement à des portes de préfectures ou à des canalisations d'hôtel de ville. Elle fut été arrêtée huit fois sur des chantiers, après avoir tenté d'escalader une grue pour y installer une banderole –son coup d'éclat restant les deux tonnes de brisures de briques livrées en vrac devant le ministère des Transports, en février 2023. À relire ces archives, Noah aurait pu être fier de sa mère... si elle n'avait pas versé dans le même temps dans un complotisme délirant.

Qu'est-ce qu'il va bien pouvoir lui raconter? Il cherche l'inspiration autour de lui, sur cette place minable au carré-fumeur toujours occupé par l'aïeule.

Jadis, ici, il y avait des platanes. Une maladie venue d’Asie les a exterminés au milieu des années 2020. Ces géants ont laissé pour seule empreinte dans le paysage urbain d'imposants cercles métalliques, qui cernaient autrefois leur tronc et tournent aujourd'hui en rond, inutiles, dans leur creux de bitume. Comme si, à la campagne, les bœufs avaient disparu mais qu’on en exposait partout les jougs.

La petite mamie écrase son cigarillo, reprend son caddie électrique et libère lentement la zone fumeur. Un cadre cocaïné sorti au pas de course de l’hôtel Ibis s’y précipite, mais Noah lui fait remarquer qu’il était là avant, la géolocalisation de son portable peut le prouver. L’homme en costard lui cède la place de mauvaise grâce.

Noah a peiné, en épluchant ses interviews et ses multiples communiqués, à démêler ce que dénonçait vraiment sa mère. Béatrice avait d’abord accusé la mafia italienne d’avoir rempli de briques le cœur des pylônes génois –photo à l’appui– pour économiser sur le béton.

À Gênes, le 16 août 2018 | Piero Cruciatti / AFP

Puis à la dénonciation de cette corruption s’était ajoutée celle des grands groupes de BTP, intouchables conglomérats –désormais plus riches que les gouvernements, qu’ils avaient par ailleurs noyautés depuis longtemps– menteurs, radins, court-termistes, aspirateurs à argent public.

Avait ensuite éclos l’idée d’une passerelle entre ces deux enfers. La mère de Noah lui avait même trouvé un visage: les experts véreux qui assurent à des politiques rincés pour fermer les yeux que des entreprises foncièrement malhonnêtes ont bien fait leur travail. Des honoraires pharaoniques, pour un coup de tampon et on n’en parle plus. Sauf la mère de Noah, qui en parlait sans relâche et harcelait les médias afin qu’ils en fassent écho. Dans les rédactions, les stagiaires qui décrochaient le téléphone l'appelaient entre eux «la folle des ponts», le sobriquet était resté. Sur les photos de cette époque, elle a beaucoup maigri –pour rester dans les classiques, elle ressemble à Julia Roberts dans L'Affaire Pélican.

L'année suivante, alors que la justice s'interrogeait sur l'opportunité de lui confier à nouveau la garde de son enfant qui allait fêter ses dix ans, elle était partie en prison –six mois ferme– pour avoir détruit au pied de biche la porte à tambour du siège social de Bouygues. Le dossier de Noah était reparti sous la pile.

Est-ce qu'il va pouvoir l'aimer? Est-ce que c'est obligatoire, d'aimer sa génitrice? Est-ce qu'il faudra du temps, est-ce que l'amour vient tout seul? Noah tire nerveusement sur sa cigarette. Une nourrice noire écarte vivement les deux écoliers blancs dont elle a la garde.

«Dégueulasse», lâche-t-elle en fusillant le fumeur du regard, comme s'il faisait planer sur les enfants un danger de mort immédiate.

Les Automobilistes en colère avaient viré Béatrice quand elle s'était soudain mise à marteler que la solution passait par moins de voitures et moins de routes. Elle ne disait pas que des conneries, Noah l'admet, mais sa mère avait tellement besoin d’identifier des responsables, des noms à pendre haut et court, qu’elle mélangeait tout: le vrai, le faux, le vieux, le récent, le crédible, l'aberrant, le local, le mondial... Elle en ratait la triste banalité du réel: l’austérité et les coupes dans les budgets publics ne permettaient plus, déjà en 2018, d’entretenir notre réseau routier –ni nos hôpitaux, ni nos écoles. Il a fallu faire des choix, parier sur ce qui semblait le plus urgent et, consciemment, faire prendre des risques à tous.

L’État n’est qu’un beauf qui s’est endetté pour une immense piscine juste avant de perdre son job.

Noah s’était assidûment documenté sur la question, dans l’espoir avant tout de comprendre si sa mère était une visionnaire ou une sociopathe. Ce qu’il avait découvert, c’est déjà que les architectes avaient vendu leur béton comme un matériau souple qui tiendrait des siècles: ils avaient menti. Ces ouvrages demandaient des soins si démesurés que le pont de Gênes, avant qu’il ne s’écroule, avait par exemple coûté plus cher en surveillance et en réfections qu’à construire. L’État n’est qu’un beauf qui s’est endetté pour une immense piscine juste avant de perdre son job, a pris conscience trop tard que la maintenance du bassin générait des frais continus et a décidé de sacrifier les études supérieures des enfants afin de régler la facture mensuelle de chlore.

Même sans être esthète, un regard suffisait à s'en convaincre: il eut mieux fallu abattre ces affreux édifices au gris craquelé. Les entretenir revenait plus cher que d’en bâtir de nouveaux, éco-responsables, respectueux du paysage, soucieux de la pollution sonore et générateurs d’emplois –au moins le temps du chantier. Alors, qu'est-ce qu'on attend?

Un détail: détruire coûte une fortune. Ces énormes saloperies architecturales de la seconde moitié du XXe siècle sont truffées d’amiante. En France, on en a fourrée partout jusqu’en 1997, dans les routes, dans le bitume. Mettre un coup de marteau-piqueur là-dedans sans menacer les voisins de cancer reste possible, mais il faut pour cela répondre à un cahier des charges ultra-strict: barrières de deux mètres recouvertes de bâches en polyane blanc, sas de décontamination pour les ouvriers, produit spécial pour asperger la chaussée et empêcher les fibres de voler, puis récupérer le tout, le passer dans un bassin de décantation, confier enfin les poussières récoltées à une entreprise allemande, que l'on arrose de sommes faramineuses pour stocker cette merde loin de chez nous.

En gros, démanteler une route du siècle dernier coûte plus cher que de construire un nouvel équipement. Qui tranche? Les élus. Et que va choisir un politique, à budget égal, entre détruire une bretelle d’accès au périphérique potentiellement dangereuse et lancer la construction d’une salle de concert qui pourrait un jour porter son nom? Fin du débat. Voilà pourquoi nos ponts se cassent en effet de plus en plus fréquemment la gueule –là-dessus, sa mère avait raison. Il écrase sa cigarette et fixe, sur le trottoir d’en face, la rotation de la viande dans la vitrine du kebab.

Ce restaurant typique, en revanche, les pouvoirs publics n’ont pas hésité: ils vont vraiment le détruire. Quand Gérard Collomb –avec son nouveau cœur artificiel en fibres de titane et ses implants bioniques– s’est fait réélire maire de Lyon, il s’est fixé un défi: «Faire de la Part-Dieu le deuxième quartier d’affaires français après La Défense». Depuis, dans le coin, c'est Los Angeles.

Aucune place dans le délire futuriste de sa papauté locale Gérard Collomb pour des kebabs à la déco inchangée depuis 1992. Aucune mention n’est faite non plus, dans le rapport sur l’avenir du quartier, de la belle hauteur sous plafond du bâtiment –sans doute un ancien entrepôt– ou de son pain maison grillé à la perfection pour un prix tout à fait raisonnable. On y parle au contraire de «gâchis d’espace» et de «junk food». La sanction est tombée: le restaurant préféré de Noah est le prochain sur la death list des urbanistes arides, qui ont déjà obscurci les rues voisines en les flanquant de bureaux brillants et de terrasses flottantes sur une trentaine d’étages.

Le ciel s’assombrit, l'orage approche. Certes, les environs de la Part-Dieu n'ont jamais formé le plus beau quartier du monde, mais il l'aime bien, c'est celui de sa dernière famille d’accueil. Sa triste laideur des années 1970 décourage les gens branchés: ses artères pas encore rénovées sont à l'abri de l'excitation surjouée des quartiers alentour. Noah aime assez.

L’émotion le gagne quand il pousse la porte crasseuse de son snack turc –cette odeur va lui manquer. Le trouble décuple quand il se souvient soudain qu’il va surtout y retrouver sa propre mère. Bizarre, elle n’est pas là. Ou alors s’est-elle déguisée pour l’observer? Non, il n’y a personne dans la salle. Noah a seulement cinq minutes d’avance: étrange que Béatrice ne soit pas déjà en place, pomponnée et impatiente de serrer son enfant unique adoré. Elle ne va tout de même pas arriver en retard à ce rendez-vous? Peut-être est-elle aux toilettes?

Noah s’assoit en s’en voulant d’être déçu. Il ne l’a pas encore vue qu’il a déjà des reproches à lui faire. Cette aigreur le désole, il aimerait être joyeux. Il craint de tout gâcher. Dehors, l'orage éclate. Noah va se servir dans le frigo, un Ice Tea bien frais à l’ancienne, et fait signe au chef qu’il réglera à la fin. Clin d’œil approbateur du commerçant à moustache.

Sa mère n’est pas complètement folle, résume-t-il, elle a juste oublié qu’avant de démonter des conspirations mondiales, il faut peut-être commencer par s’assurer que les services publics aient assez de moyens pour assurer notre sécurité. Mais qui peut s’asseoir à sa table et lui dire qu’elle ment quand elle accuse un paquet de cyniques de s’en être mis plein les poches au passage? On ne saurait lui reprocher de vouloir les traquer.

Les gorgées de thé glacé font diversion quelques secondes, mais il ne peut s’empêcher de regarder sa montre. Quinze heures passées de deux minutes: elle est en retard à leur rendez-vous. Elle est quand même chelou.

Béatrice était à soixante-quinze kilomètres du drame, puis trente, puis dix, puis un, puis elle est passé aux mètres.

Ce qui chez elle inquiète Noah au plus profond, ce ne sont pas ses luttes, mais qu'elle raconte maintenant qu'elle était à trois cent mètres du gouffre de Gênes, qu'elle l'a évité d'un cheveu. Elle a absorbé l'histoire de cette femme qu'elle avait lue sur Twitter, elle l'a lentement faite sienne. Béatrice était à soixante-quinze kilomètres du drame, puis trente, puis dix, puis un, puis elle est passé aux mètres. Dans une interview de juin 2033, il y a trois ans donc, elle décrit sa course avec son bébé de trois mois sous la pluie, jusqu'au tunnel. Des internautes rétorquent en commentaire sous l'article que «non, ça ne peut pas être elle» et que «ses versions ont changé au fil du temps». Les médias ont alors commencé à se lasser, puis à la boycotter. Les ponts ont continué à s'effondrer.

S'il faut épuiser les classiques de la cinémathèque, elle ressemble sur ses derniers clichés à la vieille actrice de Tatie Danielle.

Noah se voit se frotter le menton dans le grand miroir accroché derrière le comptoir. Il n’aurait pas dû mettre ce t-shirt col en V, c’est vrai que ça fait maniéré. Le chef s’en fout, qui nettoie son plan de travail et grattouille des restes de viande carbonisée en sifflant entre ses dents un air décousu et assez désagréable. Noah tourne un peu la tête pour ne plus se voir dans la glace et tombe sur la télé, accrochée au-dessus de la porte d’entrée comme un corbeau qui veille. Imperturbable, elle déroule pareillement son bandeau d’infos qu'il y ait deux cents clients ou un seul, comme aujourd'hui.

Noah se fige: il y a eu un accident. À Lyon. Ses yeux paniqués peinent à suivre les lettres qui défilent, mais en tendant l’oreille, il entend le journaliste. Un pont s’est effondré, près du parc de la Tête d’Or, côté Villeurbanne, le pont Raymond-Poincaré, celui qui traverse le Rhône. Ce n’est pas la partie au-dessus du fleuve qui a cédé, mais le début du pont, la partie qui décolle à une dizaine de mètres du sol pour longer le toit du Transbordeur, la légendaire salle de concert. Dans un premier temps, le présentateur a l’air soulagé qu’aucun véhicule ne soit tombé à l’eau, puis son visage se crispe: on l’informe dans l’oreillette que des centaines de personnes attendant l’ouverture des portes du Transbo s'étaient agglutinées sous le pont pour s'abriter de la pluie. L'homme-tronc précise que ces fans très en avance venaient pour la tournée d’adieu de Tryö, sans le rictus dédaigneux habituel des journalistes parlant de Tryö.

Noah serre dans sa main sa canette de thé tiède. Sa mère est en retard parce qu’elle est morte: elle a évidemment emprunté ce pont, qui est pile sur la route de la Part-Dieu. Il regarde le cuistot qui siffle encore comme un pneu crevé: ça le réconforterait de lui parler, de partager son effroi. Rien ne sort. Du calme. Le type à l'écran prétend a priori qu’aucun véhicule n’est impliqué. Pas de vidéo pour l'instant; d’abord la télé n’affichait qu’une carte, puis trois photos qui depuis tournent en boucle. Noah s'approche de la télé, poings serrés. Si jamais il voit des briques au cœur des piliers, il va retrouver le constructeur et lui faire bouffer les gravats un par un. Dehors, à travers les prospectus scotchés qui obstruent la vitrine, l’orage s’estompe.

Son téléphone vibre. «Message de: Béatrice».

«Les appels vocaux passent pas. J’étais à 100m du trou comme à Gênes. Orage comme à Gênes. Tellement paniquée, mon petit Noah chéri, de ne pas te trouver sur le siège arrière avant de partir en courant. Comme à l’époque, tu es clairement la seule chose qui compte pour moi.»

Il ne sait quoi répondre, mais irrésistiblement, il veut la serrer dans ses bras, sort en oubliant de régler le thé glacé, constate qu’il ne tombe plus que quelques gouttes et, dans la grande tradition familiale, part en courant (ou en marchant vite quand il n’en peut plus, car le Transbordeur est quand même très loin).

Noah ignore les crampes qui lui raidissent les jambes, il transpire dans son t-shirt gris, mais il se marre tout fort: il ne s’attendait pas à avoir aussi vite envie de lui faire un câlin, à cette mère en miettes. Bien sûr qu'il a besoin d 'elle. Bien sûr qu'il l'aime.

Il se faufile entre les badauds, atteint les premiers cordons de sécurité, cherche Béatrice du regard.

- Circulez, jeune homme, s'il vous plaît.
- Pitié, laissez-moi passer. Je cherche ma maman.

Le policier l'observe un instant avant de céder –après tout ce jeune n'a pas l'air méchant avec son col en V:

- Passez, mais pas de photos.

Noah frissonne. Il l'a surtout fait pour attendrir le flic, mais il a bien dit «maman», c'est sorti tout seul. Bah putain: il a dit «maman» pour la première fois.

Maman. Qui n'est pas morte et qui l'aime. Ce serait vraiment stupide de couper les ponts.

Noah approche, hilare, des tentes de premiers secours —autour déambulent les blessés enrubannés dans des couvertures de survie. Il se supplie lui-même de ne pas faire cette vanne pourrie –couper les ponts– dès les premières minutes des retrouvailles avec sa mère. Pas tout de suite.

Benoît Gallerey Journaliste spécialiste des réseaux sociaux

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