Société

Dans l'intimité des gardiens de refuge en haute montagne

Temps de lecture : 9 min

La vie en refuge a beaucoup évolué, sans rien perdre du fantasme qu’elle suscite. Alors, c'est comment le quotidien à plus de 2.000 mètres d'altitude?

Refuge du Pigeonnier | Maxime Delcourt
Refuge du Pigeonnier | Maxime Delcourt

Il est approximativement 15h, le 6 août 2018, lorsque j'arrive au refuge du Pigeonnier. La montée n'a pas été longue, ni éreintante, mais l'ascension du glacier des Rouies (Alpes), le lendemain matin, nécessite de faire une halte au sein de cet établissement perché à 2.423 mètres d’altitude, à l'extrémité d'une arête au cœur du Parc national des Écrins.

Le refuge du Pigeonnier, comme tant d’autres, fait partie de la FFCAM, la Fédération française des clubs alpins et de montagne qui accueille chaque année plus de trois millions de randonneurs et randonneuses, d’alpinistes ou de simples touristes en ballade.

Des bases avancées en pleine nature

Plus qu’un simple lieu de passage, il est au contraire pour moi un endroit apaisant où rien, sinon la menace d’un ciel orageux, ne semble inquiéter le bon déroulement de la journée. Où tout paraît calme, serein, où l'on n'a d'autre préoccupation que celle de capter l'instant. Plutôt facile d’imaginer ce qui a poussé Olivier Parent à en devenir le gardien il y a quatre ans et à y consacrer une bonne partie de sa vie. De son énergie également: «Le refuge n’est réellement ouvert que quatre mois par an, de juin à septembre, mais comme je gère tous les préparatifs et les commandes, ça me demande de l’investissement même lorsque je suis en bas. À partir de mai, je travaille donc en non-stop pour le refuge. Si on ajoute à ça la comptabilité en fin de saison, on peut dire que ça m’occupe entre sept et huit mois par an».

Olivier Parent n’a pas toujours exercé cette activité. Par le passé, il faisait des travaux acrobatiques et a préféré arrêter avant que son corps ne lâche. Au hasard d’une discussion avec un ami, lui-même gardien, il entrevoit la possibilité d’une reconversion. «J’ai été moniteur d’escalade et plongeur en cuisine dans des restaurants l’hiver, donc ça m’a permis d’être polyvalent pour faire ce métier. Car il faut assurer partout. Il y a encore trente ou quarante ans, ce n’était qu'un petit job, mais c’est désormais un boulot à plein temps, avec la possibilité de passer un diplôme universitaire et d’effectuer au moins deux stages: un de deux semaines au printemps, avec enneigement donc, et un de quatre semaines l’été. Si on est ici, ce n’est plus en attendant de faire quelque chose d’autre de nos vies, c’est avant tout un choix, une ambition personnelle.»

Vue depuis le refuge du Pigeonnier | amendesd via Flickr License by

Frédi Meignan est gardien depuis maintenant dix ans au refuge du Promontoire, à quelques heures de marche du sommet de la Meije (Alpes). Il semble avoir suffisamment d’expérience en haute montagne pour retracer l’évolution de la vie en refuge. «La fréquentation n’est plus la même qu’il y a trente ans, constate-t-il. Dans les décennies d’après-guerre, il y avait tout un imaginaire de conquêtes, il fallait conquérir les sommets et ça a marqué aussi bien la culture alpine et que celle des refuges. Depuis le début des années 2000, tout a changé: les gens sont moins dans la performance héroïque et plus dans un rapport à la nature.»

En chiffres, cela se traduit ainsi: «En Europe, on compte près de 75% de citadins, ce qui représente environ 400 millions de personnes. Certaines d’entre elles voient les refuges comme des lieux permettant de renouer avec les autres et la nature. Chaque année, on voit de plus en plus de parents des villes emmener leurs enfants ici pour leur montrer de grands espaces, pour qu’ils prennent conscience que l’on ne reste que de petits terriens. Avec le temps, les refuges sont devenus des bases avancées en pleine nature, avec une population qui vient ici pour déstresser et prendre de la hauteur.»

Bouffée d’oxygène

D’un lieu d’accueil pour conquérants, les refuges, loin d’être «monuments historiques» selon Frédi Meignan, seraient devenus des lieux censés éveiller les sens humains et encourager les gens à travailler le sensible. Avec, toujours, cette dimension humaine au cœur de la profession de gardien. «Par essence, on se trouve en dehors de la civilisation industrielle, précise Olivier Parent. L’isolement, l’hostilité de la montagne font qu’il se développe rapidement une certaine complicité entre les gens. «Les repas peuvent être moins réussis que d’habitude (un riz trop cuit, un gâteau légèrement brûlé), le temps peut être mauvais, il suffit généralement d’un sourire pour que tout se passe bien.»

Frédi Meignan partage son avis: «La plupart des gens qui montent chez nous, à 3.100 mètres d’altitude, réalisent un des exploits les plus importants de leur vie. Et c’est juste génial de pouvoir le vivre avec eux, d’échanger et de veiller sur eux quand ils partent en cordée ou autres. Je pense même n’avoir jamais eu autant de relations humaines que depuis que je suis ici. On ne retrouve pas cette complicité-là en bas ou dans le métro, ça c’est sûr. Moi-même, je ne pense pas être aussi loquace une fois dans la vallée».

À les entendre, la solitude liée à de telles bâtisses blotties dans le creux du monde ne serait qu’illusion. Les liens noués, même brièvement, avec les randonneurs feraient partie de ces moments que le langage est impuissant à circonscrire. Olivier Parent garde en tête quelques instants marquants, comme «cette dame qui posait tout un tas de questions de néophyte, un peu ridicules même parfois. Quand est arrivé le coucher de soleil et qu’elle a attrapé la guitare accrochée au mur, on a tous pris peur. On pensait naïvement qu’elle allait se la ramener… Au lieu de ça, elle a joué des morceaux très touchants et émerveillé la soirée. Elle n’était pas du tout de ce milieu, mais elle a apporté quelque chose à tout le monde ce soir-là».

Refuge du Promontoire | O.Taris via Wikimedia Commons License by

Véronique Portaz-Vacher, gardienne du refuge des Marches sur le tour du Thabor (Savoie) et présidente du Syndicat national des gardiens de refuge (SNGRGE), confie exercer ce métier pour ces instants de partage: «On ne fait qu’être à la disposition du refuge et des gens qui le fréquentent, mais c’est un métier que l’on fait par passion. Honnêtement, même si c’est fatiguant et même si on se sent seule quand il faut déboucher les toilettes, je n’ai pas la sensation de travailler. J’ai davantage l’impression de me réaliser et de m’épanouir au contact des autres».

Et Frédi Meignan de nuancer: «L'unique moment où on se sent seul, ce sont les jours de mauvais temps. En mars dernier, par exemple, on n’a eu à gérer que quatre cordées en quinze jours. On se sent alors très isolé et pas rassuré: il faut marcher environ cinq heures pour atteindre le refuge, les routes ne sont pas ouvertes au printemps et l’hélico ne décolle pas par mauvais temps. Parfois, on ne peut pas s’empêcher de penser que s’il nous arrive quoi que ce soit, on n’est pas forcément bien…»

De la bougie au haut débit

Lors de mon passage au refuge du Pigeonnier, mais aussi lors d’un trek dans les Dolomites quelques jours plus tôt, quelque chose m’a paru particulièrement marquant, au cœur de ces paysages magnifiquement vastes, difficilement domptables et pleins de promesses: la présence d’internet dans la plupart des refuges. Avec tout ce que cela implique: la possibilité de réserver en ligne, un lien moins fort avec le client au préalable («Quand il s’agit de donner les conditions météorologiques aux randonneurs, je préfère le faire de vive voix au téléphone», dit Frédi Meignan) et une liaison constante avec la civilisation restée en bas.

«Généralement, je compare l’arrivée d’internet à celle du téléphone dans les années 1970, précise Véronique Portaz-Vacher. Avant, le refuge était ouvert et, s’il y avait de la place, le gardien te préparait un plat de pâtes à la va-vite. Le téléphone a permis de réserver à l’avance, de simplifier l’accès à la montagne et, pour le gardien, de connaître plus précisément le nombre de clients à accueillir. Internet entre dans cette même optique.»

Frédi Meignan, lui, en a même profité pour tenir un blog ces dix dernières années, qu’il a très vite vu comme un outil pour partager ses aventures quotidiennement: «Ça me permet de parler de mes impressions. Tout y est archivé depuis dix ans, mes coups de cœur comme mes coups de gueule. Et je sais que ça plaît: il y a environ 250.000 visiteurs par an sur ce blog, ce qui prouve bien que la montagne, ses éléments et les fantasmes qu’elle suscite, intéressent les gens, y compris ceux qui n'iront jamais en refuge parce qu’ils n’en ont pas la capacité physique ou que ce n’est qu’un rêve chez eux».

Rythme intense

Vivre presque la moitié de l’année dans un endroit où les gens viennent majoritairement pour se sentir exister et ressentir pleinement les choses exige toutefois un rythme de vie minutieusement réglé. Véronique Portaz-Vacher l’affirme volontiers: tous les guides sont obligés d’être hyper organisés et efficaces. Il faut assurer le petit-déjeuner des alpinistes à 4 heures du matin, celui des randonneurs trois heures plus tard, gérer l’arrivée des cordées en fin de matinée, entre 11 heures et midi, servir le repas pour la clientèle qui souhaite déjeuner sur place, accueillir randonneurs et alpinistes tout au long de l’après-midi et préparer le dîner, servi à 19 heures. «Les journées sont plus que continues, avec pas mal d’imprévus à prendre en compte, affirme Frédi Meignan. Par exemple, ça m'est déjà arrivé d’être réveillé à 3 heures du matin par une cordée. Il a donc fallu leur préparer un dîner et, en même temps, préparer le petit-déjeuner pour ceux qui s’apprêtaient à partir.»

S’il avoue s’accorder une sieste de quinze minutes après le déjeuner, Olivier Parent confesse volontiers que le manque de sommeil est le plus difficile à gérer lorsqu’on est gardien de refuge. Ça, et l’approvisionnement: «Au cœur du Parc national des Écrins, aucun survol motorisé n’est autorisé, sauf pour les ravitaillements. On s’organise donc avec les autres refuges pour les effectuer le même jour, généralement au début de chaque mois, entre juin et septembre. Seulement, personne n’est capable de gérer la météo à l’avance, donc c’est un exercice compliqué, voire impossible, mais on fait en sorte de ne jamais manquer de rien. Au pire, quand l’un de nous redescend, on lui passe une petite commande».

Lac de l'Eychauda dans le Parc national des Écrins | Un terrien via Wikimedia Commons License by

Il faut aussi rationnaliser la consommation d’eau. Du moins, lorsqu’on est ouvert au printemps et que l’on est basé à plus de 3.000 mètres d’altitude: «On doit pelleter la neige, la faire fondre, la mettre dans des seaux et faire en sorte qu’il y ait toujours suffisamment d’eau pour assurer la vaisselle, les douches et les besoins d’environ quarante personnes», détaille Frédi Meignan, avec le ton de celui qui sait.

Une façon pour lui de rappeler que tout est une aventure, perché là-haut, du ravitaillement (environ deux tonnes de matériel par mois) à la gestion des clients (80% d’alpinistes, 20% de randonneurs, en moyenne). «Ça nous sort de notre zone de confort, mais c’est aussi un travail d’une haute intensité, assure-t-il. En période de beau temps, c’est du 20 heures sur 24, sept jours sur sept. On vit complément ce métier et je ne m’en plains pas du tout. C’est une intensité géniale, un boulot tellement particulier et différent encore de celui des guides, dans le sens où ils ne sont pas obligés de grimper si les conditions ne sont pas bonnes ou s’ils se sentent patraques. Nous, tant qu’il y a du monde au refuge, peu importe notre état, on est obligé d’assurer.»

Un tel rythme n’est bien évidemment pas sans conséquence, et c’est pourquoi Frédi Meignan compte bien s’arrêter cette année «avant d’être complétement usé». Olivier Parent, lui, n’y songe pas encore, même s’il avoue s’être remis à la cigarette («ça permet de tenir le cap») et être complétement déconnecté une fois la saison terminée. «Pendant une quinzaine de jours, je suis un vrai légume. C’est comme si tout retombait subitement et que je ressentais comme un énorme coup de massue dû à la fatigue.»

Après avoir été aide-gardienne à 21 ans, Véronique Portaz-Vacher, 39 ans aujourd'hui, est gardienne depuis maintenant quinze années. Elle a beau se dire un peu usée en ce moment, impossible de déceler chez elle un quelconque découragement: «C’est un métier extrêmement riche, donc la lassitude arrive bien plus tard que dans d’autres corps de métier où les tâches sont plus répétitives. Ici, le rythme est intense, mais c’est un rythme plus naturel, qu’on a soi-même choisi en quelque sorte. On n’a pas le stress de la montre et cette nécessité d’aller vite comme c’est le cas lorsqu’on revient dans la vallée».

Maxime Delcourt Journaliste et auteur

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