Économie

Bourse: la ruée vers l’or vert

Temps de lecture : 9 min

Elle est loin la période où le H de haschisch s'alliait au H de hippie. Le M de marijuana se confond désormais avec le M de marché.

Les investisseurs et investisseuses ont les yeux qui brillent et le portefeuille qui s'ouvre dès qu'elles entendent le mot cannabis. | Roberto Valdivia via Unsplash License by
Les investisseurs et investisseuses ont les yeux qui brillent et le portefeuille qui s'ouvre dès qu'elles entendent le mot cannabis. | Roberto Valdivia via Unsplash License by

Hallucinant! Ce qui s'est passé au cours de ce mois de septembre 2018 sur le Nasdaq à New York incite à se demander ce que fument les investisseurs boursiers. Certains observateurs et observatrices du monde des biotechnologies n'en sont toujours pas revenues, ainsi qu'en témoigne au moins un compte Twitter:

L'exemple le plus spectaculaire est celui de Tilray, l'un des grands spécialistes canadiens du cannabis thérapeutique, établi en Colombie-Britannique [province de l'ouest du Canada, ndlr]. Alors que ses principaux concurrents sont cotés à Toronto, il a préféré passer la frontière et se faire coter sur le Nasdaq (mais un autre groupe canadien, Canopy Growth, l'avait précédé de peu à New York, sur le NYSE). Introduit à 17 dollars en juillet, il a vu son cours monter progressivement en août, puis le mouvement s'est accéléré en septembre: 109,05 dollars le 14, 120,19 le 17, 154,98 le 18 et 214,06 le 19, soit une hausse de 38% en une seule séance.

Une société qui vaut 25 milliards de dollars alors qu'elle ne réalise que 25 millions de chiffre d'affaires, c'est effectivement du délire. À ce niveau, Tilray a atteint une valeur boursière supérieure à celle de Michelin et très proche de celle de Renault ou Peugeot. La correction n'a pas tardé: le 24, le titre est retombé à 99,50 dollars, soit une chute de 54%, avant de remonter à 143,62 le 28.

Mais les investisseurs ont toujours les yeux qui brillent et le portefeuille qui s'ouvre dès qu'ils entendent le mot cannabis. Au lendemain du record de Tilray, une petite société américaine basée à Denver, dans le Colorado, New Age Beverages, s'est envolée sur le Nasdaq, à 7,85 dollars le 20 septembre contre 1,59 dollar le 14, soit une multiplication par près de cinq en quatre séances. La société avait annoncé la sortie d'une nouvelle gamme de boissons à base de cannabis et la rumeur avait aussitôt couru que Coca-Cola allait la racheter. Là aussi, les excès ont été partiellement corrigés, le titre est retombé à 3,96 dollars avant de remonter à 5,35 le 28. Mais l'engouement des financières et financiers pour le cannabis n'est pas près de s'évanouir.

Le Canada ouvre la voie

Pour une fois, la mode n'est pas venue des États-Unis (la finance, c'est comme le textile, il y a des modes), mais du Canada. Au niveau fédéral, des textes ont été adoptés en juin 2013, les Marihuana for Medical Purposes Regulations (MMPR), pour autoriser et encadrer la production et la distribution de cannabis à usage médical, usage qui était déjà autorisé depuis 2001. En juin de cette année, Justin Trudeau a obtenu que le Sénat vote une loi légalisant complètement le cannabis, y compris son usage récréatif. C'est le deuxième pays au monde, après l'Uruguay, à oser s'aventurer sur cette voie et, cette fois, il s'agit d'un pays du G7. L'entrée en vigueur des nouvelles règles du jeu est prévue pour le 17 octobre. C'est d'ailleurs la proximité de l'ouverture de ce marché légal qui a mis le feu au pétard boursier. Certes, autoriser ne signifie pas laisser faire n'importe quoi: la production et le commerce seront étroitement réglementés. Mais, pour les sociétés qui s'y sont préparées, les perspectives sont faramineuses.

Et le moins que l'on puisse dire est que les entreprises canadiennes ont su mettre à profit l'avantage que leur donne la législation. On peut citer par exemple Delta 9, qui s'est introduite en bourse le 6 novembre 2017 sur le marché TSX Venture du Canada: cette petite entreprise créée en 2012 par un père et son fils avec une licence de production de cannabis à usage thérapeutique a aujourd'hui une capacité de production annuelle d'une tonne; elle a pour objectif de porter cette capacité à dix-sept tonnes dès 2020 et d'embaucher 300 personnes. Et ce n'est pas l'un des plus gros producteurs du pays.

Des chiffres impressionnants

La nouvelle loi légalisant l'utilisation du cannabis à des fins récréatives laisse à chaque province le soin d'organiser son marché. Au Québec, celui-ci sera placé sous le contrôle de la SQDC, Société québécoise du cannabis, émanation de la SAQ, Société des alcools du Québec. Pour être prête au moment opportun (initialement, la légalisation était plutôt attendue pour le mois de juillet) et pouvoir alimenter les quinze succursales de la SQDC, la SAQ a passé des accords d'approvisionnement dès le mois de février dernier. Le plus gros contrat a été conclu, défense de la province exige, avec la société québécoise Hydropothicaire, fondée en 2013, qui a obtenu la commande d'au moins vingt tonnes. Deux autres sociétés, Aphria et Canopy Growth doivent fournir au moins douze tonnes, MedReleaf doit en fournir huit, Aurora Cannabis et Tilray cinq chacune.

Lorsque les agrandissements en cours de ses installations seront terminés, normalement à la fin de 2018, Hydropothicaire estime être en mesure de produire 108 tonnes annuellement. Par ailleurs, la société est en train de monter une coentreprise avec Molson, le plus grand brasseur du Canada, pour développer des boisssons non alcoolisées à base de cannabis. Elle a aussi changé de nom et elle est passée en juin du marché TSX Venture au marché principal de Toronto où elle est cotée sous le nom de Hexo Corp.

Des ambitions mondiales

Quant à Canopy Growth, elle ne cache pas ses ambitions: «Nous souhaitons être la principale entreprise de cannabis à travers le monde», en toute simplicité. Elle est la première entreprise de cannabis d'Amérique du Nord à avoir été cotée en bourse, à Toronto en avril 2014, puis en parallèle à New York depuis mai 2018. En août dernier, le groupe américain Constellation Brands, qui produit et distribue une large gamme de produits alcoolisés, dont la bière Corona, a dépensé quatre milliards de dollars pour porter sa participation au capital de Canopy Growth de 10% à 38%.

Quant à sa principale rivale Aurora Cannabis, basée à Vancouver, elle poursuit une politique active de développement: cette année, elle a racheté CanniMed Therapeutics en janvier pour 1,1 milliard de dollars canadiens et MedReleaf en mai pour 3,2 milliards. Au total, sa capacité de production devrait atteindre 150 tonnes à la fin de l'année. Le 17 septembre, l'agence Bloomberg a annoncé qu'elle était en dicussion avec Coca-Cola pour la production d'une boisson à base de cannabis; sans nier qu'il ait pu y avoir des contacts avec la firme d'Atlanta ou d'autres, la société a démenti l'existence d'un accord.

Des milliardaires du cannabis légal

Quoi qu'il en soit, les choses vont très vite de part et d'autre de la frontière séparant les États-Unis du Canada, qu'il s'agisse de la recherche (on parle beaucoup du cannabidiol ou CBD, le plus utilisé dans les usages médicamenteux, et du tétrahydrocannabinol ou THC, qui a des propriétés psychoactives et qui est plus présent dans les produits à usage récréatif), de la formation (avec des cours dans des collèges et universités sur la culture du cannabis, la législation, etc.), et de la finance.

Depuis le début de 2015, les investisseurs peuvent suivre les sociétés cotées impliquées dans l'industrie et le commerce du cannabis pour au moins 50% de leur activité à travers le US Marijuana Index et le Canada Marijuana Index, les deux étant regroupés dans le North America Marijuana Index qui, à 100 dollars au démarrage, était à 330,75 le 28 septembre. Ils peuvent acheter des parts de fonds qui répliquent les performances de ces indices, comme le Horizons Marijuana Life Sciences Index ETF, coté à Toronto, dont la référence est le North America Marijuana Index. Même si les fluctuations de ces dernières semaines donnent le tournis, au total, les performances ont été largement positives au cours de ces denières années et l'Amérique du Nord compte ses premiers millionnaires du cannabis et même quelques milliardaires, comme les fondateurs de la société de capital-investissement Privateer Holdings Inc, basée à Seattle, qui s'est construit un portefeuille d'actions de sociétés de l'industrie du cannabis légal, dont Tilray.

Cela peut-il durer? Pour les spécialistes du secteur, ce n'est qu'un début. Les études se multiplient et vont toutes dans le même sens: la hausse, mais avec des écarts parfois importants. Par exemple, pour le seul marché du Canada, Deloitte, l'un des quatre plus importants cabinets d'audit et de conseil du monde, estime que les ventes devraient atteindre 7,17 milliards de dollars dès 2019, dont 4,34 milliards pour les seules ventes légales, en comptant à la fois les usages médicaux et récréatifs. Selon d'autres calculs, pour les seuls usages récréatifs post-légalisation, les prévisions oscillent entre 3,5 milliards de dollars et 7 milliards, sur la base d'un prix de 9 dollars le gramme et d'une consommation annuelle moyenne de 116 grammes, avec un nombre de consommateurs et consommatrices oscillant entre 3,4 et 6,8 millions.

Attente de clarification aux États-Unis

Pour les États-Unis, il est plus difficile de faire des prévisions, parce que le cadre légal est lui-même très complexe. Au niveau fédéral, le cannabis est considéré comme une substance dangereuse de catégorie 1, au même titre que l'héroïne, ce qui en interdit en principe la production, la vente, la détention et la consommation, mais les États peuvent légiférer dans un autre sens. Cette liberté est d'ailleurs mal vue par l'actuel ministre de la Justice Jeff Sessions, qui estime que «les bonnes personnes ne fument pas».

Actuellement, neuf États dont la Californie (près de quarante millions d'habitantes et habitants à elle seule) ont légalisé complètement l'usage du cannabis et une vingtaine d'autres autorisent l'usage pharmaceutique.

Pour les milieux d'affaires, tout cela est un peu compliqué et, pour ne pas risquer d'ennuis, les banques et les compagnies d'assurance préfèrent souvent rester à l'écart de ce secteur. Notons au passage que ce n'est pas toujours simple non plus pour les particuliers. À New York, le procureur du district de Manhattan, Cyrus Vance Jr, a pris la décision d'arrêter les poursuites pour détention ou usage de cannabis, depuis le 1er août dernier, suivant en cela le procureur de Brooklyn qui avait pris une décision identique au début de l'année –mais on peut toujours être poursuivi pour les mêmes faits dans les trois autres districts (le Queens, le Bronx et Staten Island).

Cap sur l'Europe

Face à ce contexte juridique mouvant et incertain, les producteurs canadiens semblent avoir aujourd'hui une autre cible prioritaire: l'Europe et notamment l'Allemagne, qui a légalisé l'usage thérapeutique du cannabis en mars 2017, avec des médicaments en vente en pharmacie sur prescription et remboursés par les assurances. Mais il lui a fallu mettre en place une agence chargée d'organiser et de contrôler la culture, ce qui l'a obligée à se tourner vers les laboratoires étrangers. Canopy Growth, Aurora et d'autres sont déjà sur place. Et d'autres implantations sont réalisées ou prévues dans d'autres pays, comme le Portugal, qui vient d'autoriser la production de cannabis médical, la Belgique, l'Italie, la Pologne, etc. Mais les entrepreneurs et entrepreneuses canadiennes se tournent aussi vers les autres continents avec une préférence pour l'Australie.

Et la France? Elle s'ouvre très timidement à quelques produits pharmaceutiques à base de cannabis. L'ouverture pourrait être prochainement plus large, comme l'a laissé entendre Agnès Buzyn, ministre de la Santé. Mais les progrès seront lents et l'autorisation du cannabis à usage récréatif n'est pas pour demain. En ce domaine, la loi et son application restent très restrictives, comme ont pu le voir celles et ceux qui ont voulu commercialiser des produits à base de CBD et comme l'a rappelé la Mildeca (Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives). Rappelons cependant que la France figure régulièrement dans le top 10 des pays du monde où l'on fume le plus de cannabis et au premier rang en Europe.

En tout cas, avec ou sans la France, le marché semble devoir continuer son expansion, comme le souligne une étude d'Exane BNP Paribas, dont l'accès nous a été refusé. Après l'Amérique du Nord, c'est maintenant l'Europe qui va le découvrir en bourse, avec l'introduction prévue de StenoCare. Depuis le 1er janvier 2018, le Danemark autorise la production et la vente de cannabis à usage médical. StenoCare, première société locale a s'être lancée sur le marché, achète jusqu'à présent son cannabis au canadien CannTrust. Son introduction à la bourse de Copenhague le 26 octobre doit lui permettre de financer la construction de sa propre unité de production.

Cette opération sera suivie très attentivement, car elle pourrait être rapidement imitée dans d'autres pays européens. Et, un jour prochain, nous ne serions pas surpris d'apprendre que le producteur tricole bien connu Pernod Ricard se lance dans la production de boissons à base de cannabis. Sur ce marché naissant, il ne faut pas trop tarder à prendre position.

Gérard Horny Journaliste

Newsletters

Les gens sont prêts à payer plus cher pour avoir une cocaïne éthique

Les gens sont prêts à payer plus cher pour avoir une cocaïne éthique

Une enquête mondiale met en lumière le souhait de développer un marché de la cocaïne réglementé et plus équitable.

«Si on veut parler d'une success story européenne, on pourrait choisir l'Irlande»

«Si on veut parler d'une success story européenne, on pourrait choisir l'Irlande»

À l'approche des élections européennes, l'île d'Émeraude n'oublie pas les bienfaits de son intégration et figure parmi les plus enthousiastes à l'idée de rester dans l'Union.

Les logos de Netflix et de Red Bull ne sont pas très bien choisis

Les logos de Netflix et de Red Bull ne sont pas très bien choisis

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les visuels non symétriques des marques dites «excitantes» ont plus d'impact.

Newsletters