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Trump a-t-il tiré une balle dans le pied du tandem USA-Israël?

Temps de lecture : 5 min

La décision de Donald Trump de couper les vivres à l’agence onusienne chargée des réfugiées et réfugiés palestiniens (UNRWA) risque de se retourner contre les intérêts d’Israël et la sécurité au Proche-Orient.

Des élèves palestiniens protestent devant une école gérée par l’UNRWA dans le camp de réfugiés de Balata (Cisjordanie), le 25 septembre 2018. | Jaafar Ashtiyeh / AFP
Des élèves palestiniens protestent devant une école gérée par l’UNRWA dans le camp de réfugiés de Balata (Cisjordanie), le 25 septembre 2018. | Jaafar Ashtiyeh / AFP

L'annonce par le président américain Donald Trump de l'arrêt de la contribution de son pays à l'UNRWA, l'agence onusienne pour les réfugiées et réfugiés palestiniens, met en péril la pérennité des activités de l'organisation ainsi que la scolarisation de plus d'un demi-million d'élèves dans les divers pays d'implantation palestinienne au Proche-Orient.

Créée en 1949, au lendemain de la fondation de l’État d’Israël et de l’exode massif de Palestiniennes et Palestiniens, l'UNRWA aide plus de trois millions de personnes sur les cinq millions enregistrées, notamment à travers un réseau de plus de 700 écoles et de centres de santé, dans les territoires palestiniens mais aussi au Liban, en Jordanie et en Syrie. Le budget annuel de l’agence s’élève à environ un milliard de dollars par an, dont 54% sont alloués à l’éducation.

Les États-Unis, qui pèsent à eux seuls 30% du budget, ont accordé 360 millions de dollars l’an dernier, et 355 millions en 2016. L’Union européenne arrive en deuxième position avec la moitié de ce montant.

Cette année, seuls soixante millions ont été débloqués par Washington qui dénonce le «fonctionnement irrémédiablement défectueux» de l'agence, tandis qu’aucun autre montant ne sera versé d’ici la fin de l’année.

«Menace existentielle»

La décision prise par Donald Trump, inédite en près de soixante-dix ans d’existence de l’UNRWA, n’est pas sans impact sur les 520.000 élèves palestiniens ainsi que sur les 20.000 employées et employés de l’agence, majoritairement des Palestiniennes et Palestiniens travaillant dans les cinquante-huit camps reconnus par l’agence onusienne, dont dix-neuf en Cisjordanie et douze au Liban.

Dans ce dernier pays, les cours, qui ont débuté il y a trois semaines dans les soixante-six écoles concernées, risquent de s’estomper à la fin du mois, selon des responsables de l'agence, alors que près de 40.000 élèves sont inscrits au sein de ces établissements.

«Fin septembre, l’UNRWA n’aura plus un sou, y compris pour les écoles et les centres médicaux», a averti en août le porte-parole de l'organisation, Chris Gunness qui a évoqué une «menace existentielle».

Les effets immédiats de cette décision se font également sentir par les employées et employés; 250 d’entre eux ont déjà été licenciés fin juillet tandis que plus de 500 autres vont passer sous contrat à temps partiel.

La suspension de l’aide risque d’avoir des retombées encore plus graves, voire de menacer l’existence de l’UNRWA, d’autant que l’agence se débattait déjà avant cette décision contre une situation financière très difficile. En 2015, elle avait failli fermer ses écoles.

La crainte d’un retour massif de réfugiés

Au cœur de la décision américaine figure le statut et la définition du réfugié que Washington souhaite voir modifier. L’UNRWA considère comme réfugiée toute personne ayant quitté la Palestine en 1948 ainsi que ses descendantes et descendants, ce qui légitime techniquement le droit de retour d’environ cinq millions de personnes reconnues comme telles par l’agence dans leur terre d’origine.

Or Israël, dont près du quart de la population est déjà non juive, craint pour l’équilibre démographique à long terme entre Juifs et Arabes au sein de sa population ainsi que dans les territoires environnants.

Pour les Palestiniennes et Palestiniens, le droit au retour des cinq millions de personnes constitue une question clé dans les négociations de paix avec l’État hébreu, entamées à Oslo au début des années 1990 et suspendues depuis 2014.

Saisissant l’enjeu et le danger potentiel pour Israël d’un retour massif à long terme des Palestiniennes et Palestiniens, le sénateur américain James Lankford a présenté une loi qui imposerait à l’UNRWA de définir comme réfugiées et réfugiés uniquement ceux qui ont été déplacés entre 1947 et 1949 et non pas leurs descendants, dont beaucoup sont nés dans d’autres pays.

«La méthodologie de l’UNRWA contribue à augmenter, plutôt qu’à réduire, le nombre de réfugiés dans la région […] Ces personnes, qui sont considérées comme des “réfugiés palestiniens” par l’UNRWA, auront, à tort, l’impression d’avoir reçu l’approbation de la communauté internationale pour un droit au retour en Israël», a souligné Lankford dans un communiqué annonçant le projet de loi.

En adoptant le projet, les États-Unis, qui soutiennent Israël indéfectiblement depuis la moitié du siècle dernier, cherchent aussi à exercer une pression sur les autorités palestiniennes pour une reprise du processus de pourparlers avec leurs homologues israéliens, en panne depuis quatre ans, en partie en raison de la poursuite par Tel-Aviv de la politique de colonisation.

Une bonne décision pour Israël?

Au-delà de l’aspect humanitaire, le bien-fondé de la décision américaine fait débat, y compris parmi les Israéliennes et Israéliens et les lobbys juifs aux États-Unis. Si le gouvernement de Benjamin Netanyahu a salué la coupe dans l’aide américaine à l’UNRWA, accusant l’organisation de «perpétuer le conflit» israélo-palestinien, certains y voient un danger pour la sécurité même d’Israël.

«Il n’y a pas d’autre organisation qui puisse remplacer l’UNRWA du jour au lendemain et assumer toutes ses responsabilités. Superviser la disparition de l’UNRWA sans avoir de plan de secours en place est totalement irresponsable», a ainsi déclaré le Forum Politique Israël, un groupe de lobby qui soutient une solution à deux États.

En effet, les conditions de vie déjà difficiles de dizaines de milliers de jeunes Palestiniennes et Palestiniens risquent, en cas de dégradation supplémentaire, de prêter le flanc à une amplification de la radicalisation et du phénomène terroriste.

Il s’agit également d’un facteur d’instabilité pour les pays d’accueil et, par conséquent, pour la sécurité au Proche-Orient. Au Liban, les quelque 200.000 Palestiniennes et Palestiniens, dont l’afflux massif dans les années 1950 et 1960 fut l’un des catalyseurs d’une guerre civile dévastatrice (1975-1990), vivent dans une large précarité: près de la moitié ont moins de 24 ans, tandis que les deux tiers sont sous le seuil de pauvreté.

Quant aux Palestiniennes et Palestiniens de Syrie, ils subissent de plein fouet le conflit qui déchire le pays depuis 2011. Plus de 140.000 ont été contraints fin 2012 à un exode massif du camp de Yarmouk à Damas, et certains ont trouvé refuge dans les pays voisins, dont près de 20.000 au Liban, où la situation humanitaire de leurs compatriotes est déjà très dure.

En attendant, l’UNRWA mise sur une contribution plus généreuse des autres membres de l’ONU pour combler le déficit et éviter la suspension de ses activités. Son directeur, Pierre Krähenbühl, a lancé en juillet un appel solennel en ce sens, suscitant la sympathie de Berlin qui a annoncé une hausse «substantielle» de sa rétribution à l’agence.

À l’instigation de la Jordanie, une conférence a eu lieu le 27 septembre à New York pour soutenir l’agence, durant laquelle les pays donateurs se sont engagés à augmenter leur contribution globale de près de 120 millions de dollars. Mais l'UNRWA a besoin d’au moins 200 millions d’ici la fin de l’année afin d’éviter la noyade.

Saleh Ben Odran Saleh Ben Odran est journaliste.

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