Médias

Le blues du fact-checker sur les réseaux sociaux

Temps de lecture : 5 min

Le déluge d'insultes reçues sur les réseaux sociaux contraint une partie des journalistes à revoir leur stratégie de communication. En première ligne de cette bataille numérique, les fact-checkers.

«Peut-on rester sur Twitter lorsqu'on est journaliste en 2018?», s'interroge Samuel Laurent. | Ari Perilstein / Getty Images for Comedy Central / AFP
«Peut-on rester sur Twitter lorsqu'on est journaliste en 2018?», s'interroge Samuel Laurent. | Ari Perilstein / Getty Images for Comedy Central / AFP

Le 21 septembre, Samuel Laurent annonçait s’éloigner de Twitter un certain temps. En une série de tweets adressés à ses 153.000 followers, le journaliste du Monde expliquait ne plus en pouvoir des quelques centaines de notifications, pour la plupart «désagréables», qui l’attendent chaque matin au réveil. Au point, moins d'une semaine plus tard, de passer son compte en privé.

La raison de ces attaques? Samuel Laurent est responsable des Décodeurs, le pôle de fact-checking du quotidien national. Son travail suppose de constamment rappeler les faits, de démonter les rumeurs et autres montages photos, de rétablir la vérité sur de fausses informations qui circulent.

De quoi devenir l’ennemi public numéro un des personnes propageant des fake news, aux limites déontologiques nulles par définition. Insultes, offensives groupées voire harcèlement des journalistes s’appliquant à casser leurs mensonges constituent le service après-vente classique de leurs élucubrations.

Comme si, pour tout un pan d’internet en général et des réseaux sociaux en particulier, l’adversaire principal était désormais la vérité, que les fact-checkers ont la malchance d'incarner.

Besoin de vérité

Cette forme de journalisme, devenue essentielle, a été popularisée en même temps que les fake news sur lesquelles Donald Trump jette son anathème à tout bout de champ.

Mais le fact-checking n’a pas attendu l’actuel président américain pour se développer. En s’inspirant de la tendance qui monte outre-Atlantique, Le Monde lance un blog dédié en 2009, avant d’intégrer pleinement les Décodeurs à son site en 2014 –une démarche depuis entreprise par de nombreux médias généralistes.

«Pour les journalistes web, c’était aussi une façon d’exister vis-à-vis du print», nous explique Samuel Laurent, qui a intégré les Décodeurs en 2010. Le fact-checking «répondait à un véritable besoin»: ne plus se contenter de recueillir les paroles des personnalités politiques, mais aussi les vérifier.

Une posture citoyenne qui se heurte frontalement à celle des militantes et militants, une foule plus ou moins conséquente pour qui «la position partisane l’emporte sur le vrai et le faux», estime Sebastian Dieguez, neuropsychologue au laboratoire des sciences cognitives et neurologiques de l’université de Fribourg (Suisse) et auteur de Total bullshit! Au cœur de la post-vérité.

Lieu principal d’expression pour les communautés militantes, les réseaux sociaux leur offrent non seulement un porte-voix efficace, mais aussi, dans le cas de Twitter, un accès direct aux journalistes.

Et quand des fact-checkers effectuent un travail de réhabilitation de faits sciemment détournés à des fins politiques, que ce soit par les responsables de partis ou par leurs bases militantes, elles et ils deviennent la cible d'assauts virtuels dont la violence repose sur les méthodes utilisées (insultes, fouilles du passé numérique, photos-montages...) comme sur l'avalanche de réponses envoyées.

«Traquenard conceptuel»

Samuel Laurent concentre particulièrement la hargne des militantes et militants. Particulièrement exposé puisque travaillant dans le quotidien français de référence, le journaliste du Monde sait qu’il pourrait faire fi de biens des outrances. Mais voilà, il a tendance à «prendre Twitter pour ce qu’il est ou censé être, c’est-à-dire un outil indispensable, mais aussi un espace d’échange».

Le problème, explique Guillaume Daudin, responsable d’AFP Factuel, la branche fact-checking de l’AFP, c’est que «pour dialoguer, il faut être deux à le vouloir». Et bien souvent, en face, «ça ne fait que de la contre-com'» au service d'une quelconque conviction politique.

Cette contre-communication semble même se nourrir des contradictions ou mensonges relevés par les fact-checkers. Sebastian Dieguez souligne par exemple que les contrevérités de Trump, qui se pose en antithèse «de l’environnement policé où mentir est mal vu, signalent son adhérence aux valeurs qu’il défend» –ce qui lui confère paradoxalement une certaine forme «d’authenticité».

Pour le chercheur en neurosciences, ce «traquenard conceptuel à effet boomerang» repose sur le sentiment puissant du «il est prêt à mentir à nous».

Indifférence et désincarnation

Que peuvent faire les fact-checkers pour se sortir d'une telle impasse idéologique? Guillaume Daudin de l’AFP s’efforce de ne jamais répondre «aux messages sans fond», même s’il est presque impossible d'y échapper: «Pour voir ce qui se passe sur Twitter ou lire des remarques intéressantes, il faut se fader toutes les insultes.»

Cédric Mathiot, à la tête du service CheckNews de Libération, est quant à lui dans une situation différente: il ne possède pas de compte Twitter à son nom et n’utilise que celui de Libé Désintox, l'ancienne rubrique de fact-checking du quotidien.

Si ce choix est davantage motivé par son intérêt tout relatif pour la chose que par une volonté d’échapper à la meute, il remarque que, notamment comparé au cas de Samuel Laurent, cette désincarnation lui offre «une grande protection» –dont ne bénéficient pas les autres journalistes de CheckNews, régulièrement victimes d'attaques ad personam et ad hominem sur Twitter.

L'absence relative de Cédric Mathiot –«disparaître derrière l’infrastructure de fact-checking», comme le dit Sebastian Dieguez– ou l’indifférence de Guillaume Daudin font partie des solutions. Certes, «la volonté de répondre et de participer au débat est tout à fait louable, développe le neuropsychologue, mais c’est sans compter sur la puissance de Twitter, face à laquelle on se retrouve vite submergé» –surtout, comme pour Samuel Laurent, lorsque sa personne est confondue avec l’ensemble des Décodeurs, voire du Monde, voire des médias.

Notons par ailleurs que le fact-checking est une tendance récente du journalisme, qui cherche encore sa place, ses marques, son style. En témoigne par exemple le repositionnement effectué par Libération avec CheckNews, dont Désintox n’est désormais plus qu’un canal de diffusion. Là où le compte Twitter @LibéDésintox a l’habitude de répondre aux trolls et autres spécialistes de l’attaque gratuite, CheckNews est «moins éditorialisé», explique Cédric Mathiot: «En ne répondant plus sur Twitter, ou pas sur le même ton, on apparaît aussi moins arrogants, histoire de ne pas entretenir la caricature que se font certains du journalisme.»

Ce recentrage n’est pas motivé par les excès de violence d'une partie des internautes, mais par une volonté «de viser ceux qui devraient être visés» par le fact-checking, et non les communautés militantes aux retweets automatiques. Il s’agit avant tout de «laisser tomber la viralité par le clash», d'adopter une sorte «d’hygiène» journalistique.

Démocratie du chaos

Opter pour la neutralisation du propos ou favoriser son incarnation par les journalistes sur les réseaux sociaux, voilà le dilemme posé au fact-checking, que Guillaume Daudin appelle «journalisme de service» et qu’il décrit comme «moins prescripteur, voire plus démocratique».

Une démocratie précisément mise à mal par la confusion entre vrai et faux, «condition d’une certaine forme de chaos», déplore Sebastian Dieguez. C’est tout le problème de la post-vérité, note le chercheur, en prenant exemple sur le rôle des trolls russes lors de l’élection américaine de 2016 ou, plus parlant encore, dans le débat autour de la vaccination, où plusieurs prêchaient à la fois le pour et le contre.

Cette logique de la discorde répond à un besoin de «positionnement de soi comme individu autonome», contre lequel le fact-checking ne peut malheureusement rien, si ce n’est peut-être le nourrir.

Peut-être le salut viendra-t-il d’ailleurs, de la mise en avant d'une communauté pour l'instant invisible: celle qui n’attaque pas Samuel Laurent, celle avec qui il est possible d'échanger, comme le fait Guillaume Daudin de l’AFP. Celle qui, comme disait Cédric Mathiot de Libération,«devrait être visée», et surtout touchée, par le fact-checking.

Thomas Deslogis Journaliste

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