Société / Culture

«Petit Paul» de Bastien Vivès: un dessin pédopornographique n’est pas un film

Temps de lecture : 10 min

Comme beaucoup, nous sommes restés perplexes face à la nouvelle bande dessinée de Bastien Vivès. Le débat qu'elle provoque nous a poussés à nous interroger sur la représentation des pulsions les plus dérangeantes.

Couverture de la bande dessinée Petit Paul de Bastien Vivès, parue aux éditions Glénat.
Couverture de la bande dessinée Petit Paul de Bastien Vivès, parue aux éditions Glénat.

Petit Paul raconte l’histoire d’un enfant doté d’un sexe énorme et qui se fait violer. Le personnage n’est pas nouveau, mais cette fois-ci, ça ne passe pas facilement: on voit poindre les premiers appels à la censure de cette œuvre de Bastien Vivès, y compris en provenance d’auteurs et d’autrices en général assez subtiles.

Trois amalgames regrettables sous-tendent les critiques adressées à l’auteur et à son éditeur, Glénat:

  • l’assimilation du fait à la représentation
  • la confusion entre toutes les formes de représentations
  • le refus de distinguer le désir, le souhait et l’acte

À ces absences de nuances se mêlent en outre les préjugés classiques concernant l’effet des représentations sur le lecteur ou la lectrice (ou le spectateur ou la spectatrice, ou le joueur ou la joueuse, etc.). On conclura sur ce sujet après avoir passé en revue les trois amalgames.

Assimilation du fait à la représentation

Il va de soi que défendre Bastien Vivès ne repose pas sur la reconnaissance du caractère inéluctable des actes pédophiles –on doit toujours chercher à les empêcher–, ni à témoigner la moindre «compréhension» à l’égard des violeurs (d’enfants qui plus est). Il n’est pas question de dire: «L’acte pédophile existe dans le monde réel, ne nous mentons pas, alors pourquoi ne pas le faire en dessin?». L’acte ne devrait pas exister (quand bien même la pulsion elle-même paraît inéluctable, comme la pulsion de meurtre par exemple, on va y revenir), il faut bien sûr condamner sans relâche tous ceux et celles qui ont la moindre pratique sexuelle avec des personnes qui n’y consentent pas (ou qui n’ont pas l’âge de consentir).

Certes, mais les travaux comme ceux de Bastien Vivès n’incitent-ils pas au passage à l’acte? C’est le cœur de l’appréhension, donc du débat, avec cette circonstance aggravante pour l’artiste concerné qu’il ne dénonce pas, ni même ne questionne explicitement, la validité de ces désirs –il reconnaît au contraire que ses histoires trouvent leur origine dans ses propres fantasmes.

Par opposition, Nabokov produirait, lui, un choc sur le lecteur de Lolita, écœuré par le personnage principal (même si l’on ne peut exclure que ce livre puisse exciter des lecteurs et lectrices, de même que l’on pourrait postuler la gravité supérieure d’un livre qui prend au sérieux la psychologie émouvante d’un pédophile, à celle d’un dessinateur qui bascule dans la caricature pour rendre le fantasme burlesque).

La confusion entre le fait et la représentation vient de cette appréhension du caractère incitatif de la représentation. Bien sûr, l’adversaire théorique qui confondrait complètement, dans sa dénonciation, acte et représentation, n’existe pas. Mais l’amalgame finit bel et bien par se former, parce que les censeures et censeurs partent du principe qu’il n’y a qu’une différence de degré entre l’acte et sa représentation: si jamais la représentation suggère, stimule, encourage le passage à l’acte, si Bastien Vivès entretient la culture du viol par exemple, alors débarrassons-nous de son œuvre, comme de toute «cause» du viol, au nom de la lutte légitime contre les violeurs et violeuses.

On se prononcera plus bas sur ce problème de l’influence des images. Notons pour l’instant qu’on ne peut pas condamner la représentation au même titre qu’un acte, puisque la représentation n’a causé de tort concret à personne (cela fait donc une différence de nature entre l’acte et la représentation). Plutôt qu’un tort, elle cause plutôt du plaisir au lecteur ou à la lectrice, et le drame est là: il y a un lecteur ou une lectrice perverse qui prend le relais de l’auteur pervers, et se régale à voir les viols répétés de très jeunes personnes innocentes, qui plus est dans une société où le fait est combattu avec grande difficulté.

Mais Bastien Vivès fait-il vraiment cela? Entretient-il la culture du viol? Incite-t-il à la réalisation d’actes pédophiles?

Confusion entre toutes les formes de représentations

Un dessin pédopornographique n’est pas un film pédopornographique. Le film est l’enregistrement d’un fait réel, une «empreinte» comme on dit en sémiologie, que l’on doit condamner parce qu’il repose sur la fixation à l’image d’un acte sexuel réel, condamnable automatiquement s’il concerne un enfant (ou toute autre être vivant non consentant). Bastien Vivès ne commet que des dessins. Toutes les comparaisons entre la BD et un film pédopornographique sont grotesques.

Parmi les représentations qui ne sont pas des empreintes, on peut nuancer aussi. Une caricature n’est pas un dessin réaliste, ni une description littéraire (toujours plus épargnée que l’image, sans qu’on comprenne bien pourquoi), et le cas de Vivès est intéressant puisque ses caricatures ne font pas non plus basculer l’œuvre du côté de la critique (contrairement à la fonction habituelle de la caricature).

Les dessins de Vivès enflent les caractéristiques sexuelles, pour rendre plus pornographiques encore (et donc plus excitantes? plus vulgaires? plus délicates? plus comiques?) les qualités et les aventures des personnages –mais en venant chercher indéniablement le rire d’un lecteur ou d'une lectrice bousculée par tant d’irrévérence dans les actes représentés, de joie dans le ton et de fraîcheur dans le style.

Dès qu’une représentation est engageante pour celle ou celui qui la regarde (c’est soi-disant pire si l’on joue, si l’on est acteur de l’acte répréhensible, comme lorsqu’on torture soi-même dans le jeu GTA), dès que cet engagement repose sur du plaisir, alors il y a la crainte qu’il puisse y avoir adhésion à ce que l’on voit, lit ou fait virtuellement.

Cette crainte est-elle ressentie par les dénonciateurs et dénonciatrices elles-mêmes? Bien sûr que non. Les personnes qui veulent censurer Bastien Vivès ne s’appuient évidemment pas (si seulement!) sur les désirs que la BD a fait naître chez elles, mais sur ceux qu’elle risque de faire naître chez «les plus fragiles», ou tout autre individu évidemment plus influençable que soi.

Il faut observer les représentations en détail, ensuite, parce que la nature de la représentation aide à construire une opinion sur la réception supposée des lecteurs et lectrices et sur les intentions éventuelles d’un auteur ou d'une autrice. À quel point Bastien Vivès veut-il qu’on y croie? Son dessin et son histoire vont si loin! Dans quelle mesure souhaite-t-il que le lecteur ou la lectrice souhaite la réalisation des mêmes circonstances? Bon courage à celles et ceux qui voudront démontrer qu’il appelle au viol. À eux de le prouver, et non à lui de démontrer son innocence (présumée puisqu’on est en démocratie). En attendant, il apparaît plutôt que Bastien Vivès ne veut rien d’autre qu’exprimer un fantasme, le sien, dans l’idée qu’il va peut-être rencontrer des lecteurs et lectrices que ça va distraire, voire qui ont les mêmes.

Bastien Vivès est amoral plutôt qu’immoral, il est par-delà bien et mal, ses histoires travaillent des clichés, questionnent la différence entre premier et second degré; ses dessins ressemblent à des figures rêvées, aux contours incertains, aux effets tantôt clairs, tantôt ambigus dans l’esprit du lecteur ou de la lectrice. Un lecteur ou une lectrice qui a choisi d’aller lire ça, ou en tout cas, qui a suffisamment d’indices dans le dessin pour se représenter précisément les scènes, et assez de marge de manœuvre pour terminer librement les esquisses et leur mouvement dans son imaginaire, selon ses fantasmes à elle ou lui. Généralement, puisque l’œuvre va au-delà de ce que le lecteur ou la lectrice s’est déjà autorisée à penser, tout en conservant un ton léger, elle ou il rit.

Vivès dessine des fantasmes improbables et comiques (les caractéristiques du petit Paul ne sont pas crédibles, le scénario n’a par voie de conséquence aucun ancrage dans le monde réel, on est plus du côté des mangas pervers d’Hokusai que de l’œuvre de Sade). Et quand bien même! Un fantasme, c’est neutre.

Refus de distinguer désir, souhait et acte

L’œuvre précédente de Bastien Vivès dans le même style, La Décharge mentale, contestait outrageusement les limites de la morale, notamment lorsque la plantureuse cadette de la famille, réveillée en pleine nuit par maman, doit rapidement se dévouer à sucer l’ami de papa (qui lui-même a eu droit, un peu plus tôt, à la gratification coordonnée de sa famille) avant d’aller se recoucher parce que le lendemain elle a un contrôle (elle est en seconde).

Et si ces histoires si brillamment dessinées, si susceptibles de plaire au lecteur ou à la lectrice misogyne, incitaient au passage à l’acte avec une jeune lycéenne qui se montre disponible? Et si le fantasme n’était pas neutre, mais déjà une adhésion, même minime, à l’éventualité de la pratique? Et si l’espoir naissait de la lecture?

Serge Tisseron, dans un essai court et brillant (Ces désirs qui nous font honte), distingue habilement désir, souhait et acte. La distinction de l’acte est classique et claire, et le modèle proposé dans 1984 de George Orwell, où la police de la pensée traque jusqu’aux désirs secrets des citoyennes et citoyens, ne fait a priori fantasmer personne, même sur Twitter.

Plus décisive ici est la nuance entre désir et souhait. Tisseron entend par «désir» la pulsion involontaire, qui jaillit de «nulle part», dans le rêve par exemple ou dans un moment de relâche. Par exemple la pulsion (tout de suite teintée de culpabilité, mais la pulsion réelle quand même) que peut avoir une maman envisageant fugacement de balancer par la fenêtre son bébé qui ne cesse de pleurer depuis des jours. Ou le désir de tout laisser en plan dans sa vie. Ou la pulsion de frapper ce mendiant qui se lamente et qui pue tandis qu’on veut lire tranquillement dans le métro. Ou l’excitation –ainsi celle de Bastien Vivès– à l’idée d’avoir un rapport sexuel avec des trop jeunes filles, où à l’idée d’être doté d'une bite démesurée et qu’on vienne nous violer. Ces choses-là surgissent. Mais libre à nous (indivuellement, collectivement) d’en vouloir les réalisations ou pas.

Par opposition au désir, le «souhait» est le désir dont on espère consciemment la réalisation. Et tandis que le désir est neutre d’un point de vue moral (ne pas se fouetter si l’on a des rêves incestueux!), le souhait, lui, nous rapproche de l’acte, il est l’acte envisagé pour de bon. Or à ma connaissance, Bastien Vivès ne va pas distribuer de bonbons à la sortie des écoles.

Le désir qui surgit, lui, ne nous rapproche pas automatiquement de l’acte. Vivès dessine ses fantasmes? Puissent celles et ceux qui ont les mêmes choisir eux-aussi cette voie, plutôt que de s’aventurer sur le chemin du souhait.

Soit dit en passant, Tisseron défend l’idée que l’une des fonctions de l’art est justement de nous aider à mettre nos pulsions à distance, pour ne pas les transformer en souhaits. Il suggère même que la condamnation radicale de la pulsion (et même de sa représentation) a plus de risques de consolider cette pulsion, que de la mettre à distance.

Il faut que notre culture soit capable de faire avec les choses sexuelles ce qu’elle sait faire avec le meurtre. En attendant, on peut s’étonner de la supériorité des tabous concernant les représentations sexuelles (pas seulement celles des actes illégaux) sur les tabous criminels, car cela contraste avec le monde réel (à choisir, je préfère être violé plutôt que tué).

Par opposition aux publicités ou à la mode, qui exploitent l’air de rien des désirs pédophiles (la jeunesse des modèles…) pour générer des souhaits, l’œuvre d’art –comme celle de Bastien Vivès– a l’intérêt de travailler le fantasme lui-même, et de mener le lecteur ou la lectrice (potentiellement un ou une enfant fouillant la bibliothèque des parents) à questionner ses fantasmes. Quand bien même ce travail aboutirait au constat que «c’est excitant», ce ne serait pas encore du souhait: qu’on se rassure, les pédophiles ne sont pas parmi les lecteurs de Bastien Vivès (ils lisent plutôt la Bible).

À LIRE AUSSI Le retour de la censure

L’influence des images

Le plaisir d’arracher la tête de l’adversaire et que toute la colonne vertébrale suive (comme dans le Mortal Kombat de mon enfance) n’a engagé en rien le souhait de faire cela, ni le souhait que cela soit fait, par qui que ce soit, à qui que ce soit, dans le monde réel. Le plaisir de lire une œuvre où la sœur candide de petit Paul lui montre comment les médecins de la ville la «soignent» (elle suce alors son frère) n’engage en rien le souhait que cela arrive à qui que ce soit, ni le souhait que ma sœur me... (rien que d’écrire cela me glace).

Tisseron (encore lui, mais elles et ils ne sont pas si nombreux, ceux qui prennent la question au sérieux) rappelle que la représentation ne peut au mieux être qu’un «modèle» pour un désir qui préexiste. Et que ce modèle –selon la personne qui le consulte, son histoire personnelle, etc.– peut en effet servir de repère pour une imitation, mais peut très bien avoir aussi le statut de contre-modèle. Avoir lu tous les Martine, avoir chanté toutes les chansons des princesses Disney dans son enfance, peuvent raffermir in fine l’engagement féministe.

Toujours, en tout cas, l’image vient-elle après le désir. Il est faux de croire qu’elle le génère, et il serait bien condescendant de soutenir qu’elle vient systématiquement le transformer en souhait (condescendant, car c’est toujours autrui qui est menacé, bien sûr; soi-même on peut bien lire Mein Kampf, constater que ça ne nous change pas, et se positionner contre sa réédition).

Ou alors, il faut être conséquent et interdire la représentation de tout ce qu’une société condamne (on pourra même se réclamer de Platon).

En attendant que soit mise en pratique cette mort de l’art, Bastien Vivès est en librairie. Son œuvre nous rappelle que la pulsion concernée existe, et qu’il n’est pas interdit d’en rire. La perpétuation du viol dans le monde réel, elle, est culturelle. Pour lutter contre la culture du viol, faut-il chercher à étouffer l’existence de la pulsion, ou accueillir les œuvres qui osent travailler le matériau pulsionnel?

Puissent les plaintes contre Bastien Vivès se transformer en procès, histoire de voir où notre société en est sur ce sujet.

Gilles Juan

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