Société

Procès Hélène Pastor: «Oui, j’ai commandité ce meurtre. Mais ce n'était pas facile d’utiliser le mot “tuer”»

Temps de lecture : 11 min

Après avoir évoqué les relations au sein de la famille Pastor, la cour d’assises des Bouches-du-Rhône revient sur le déroulé de l'assassinat de sa matriarche et sur les avancées de l'enquête.

Wojciech Janowski, le 27 juin 2014. Quelques semaines auparavant, le gendre d'Hélène Pastor avouait avoir commandité son assassinat. | Valéry Hache / AFP
Wojciech Janowski, le 27 juin 2014. Quelques semaines auparavant, le gendre d'Hélène Pastor avouait avoir commandité son assassinat. | Valéry Hache / AFP

Nice. Mai 2014. Un homme tire au fusil de chasse sur Hélène Pastor, riche héritière monégasque de 77 ans, et son chauffeur et homme de confiance, Mohamed Darwich, 64 ans. Depuis le 17 septembre 2018, dix personnes sont jugées par la cour d’assises des Bouches-du-Rhône à Aix-en-Provence pour leur implication, à divers échelons, dans ce double assassinat.

Cet article est le deuxième épisode du récit de ce procès. Retrouvez le premier ici.

Elle n’a pas compris ce qu'il se passait. Parce que la déflagration du quotidien ne fait jamais de bruit, et parce qu'elle croyait que sa mère avait été victime d’une fusillade. Sylvia Ratkowski n’a pas pensé une seconde qu’Hélène Pastor pouvait être la cible principale des coups de feu.

Ça a commencé par un coup de fil, le 6 mai 2014. Sylvia attendait que sa mère lui téléphone, comme elle avait l'habitude de le faire après ses visites quotidiennes à son fils Gildo, hospitalisé à L'Archet, à Nice: «Ma mère appelait dès qu’elle sortait de l’hôpital, quand elle était dans la voiture. Parce que pour une dame de Monaco, c’est pas vraiment un bel endroit, si vous voulez.» Mais quand son portable a enfin sonné, c'est la voix du ministre de l’Intérieur monégasque, Paul Masseron, que Sylvia a entendue: «Partez vite à Saint-Roch, il y a eu une fusillade, votre maman et Mohamed sont blessés.»

«Je crois encore à une balle perdue»

Sur le parking de l’hôpital, où Hélène Pastor et son chauffeur Mohamed Darwich ont été déplacés, un médecin l’attendait: «Vite, vite, elle est encore consciente.» Sylvia la voit: «C’était monstrueux. La seule chose que j’ai reconnue, ce sont ses cheveux et son nez.»

En visioconférence devant la cour d’assises des Bouches-du-Rhône, la professeure de médecine légale parle d’une plaie béante allant de l’oreille jusqu’à la bouche. «J’avais vu des photos de Madame Pastor dans la presse et j’avais une image d’elle belle, élégante. Quand je suis entrée dans la chambre, j’ai eu un choc, confirmera au tribunal la commandante Catherine Messineo de la brigade criminelle de Nice. Une vision terrible: on voyait la mâchoire et les dents qui lui manquaient. Elle avait une trachéotomie. Elle pleurait beaucoup.»

Sylvia, elle, ne comprend toujours pas: «Je crois encore à une balle perdue», dit-elle devant les jurés. Elle accompagne sa mère jusqu’à la porte du scanner, et remarque un homme patientant dans un coin. «Je me dis qu’il est là pour attendre quelqu’un d’autre, parce que nous sommes en réanimation. Et ce monsieur me dit: “Je suis inspecteur de la police de Monaco.”»

«Il faut absolument que j’aille voir mon frère. Si jamais il apprend ça en regardant la télévision!»

Sylvia Ratkowski, fille d'Hélène Pastor

La suite, Sylvia Ratkowski s'en souvient bien. Du professeur qui comprend qu’elle est seule, et qui lui propose de venir se reposer chez lui et sa femme, également médecin. Du moment où elle découvre que le visage de sa mère tourne en boucle sur toutes les chaînes d’information. «Il faut absolument que j’aille voir mon frère, pense-t-elle. Si jamais il apprend ça en regardant la télévision!» En sortant pour rejoindre Gildo, elle aperçoit la voiture d'Hélène Pastor, et la vitre brisée. «Là, j’ai réalisé qu’on avait tiré sur ma mère.»

Son frère est toujours dans sa chambre d’hôpital: «J’entends une sorte de confusion, je ne sais pas ce qui se passe. Il y a tout à coup du monde dans le couloir. Je vois la directrice, alors je lui demande. Elle me répond: “Un fou a tiré sur des gens. Plusieurs personnes ont été touchées, dont votre maman.”» Sylvia arrive et lui ordonne de n’ouvrir à personne.

Gildo est sonné. «Deux amis et ma femme viennent me voir vers vingt-deux heures. Et on va se dire: “Il faut rentrer à Monaco.”» Dans le corridor qui relie les pôles de l’Archet 1 et de l’Archet 2, il se rappelle avoir vu «beaucoup de passants, qui sont très intéressés par tout ça».

«Ça nous a bien stressés, cette histoire»

«Il s’agissait d’une véritable exécution», reconnaît le commissaire divisionnaire Philippe Frizon. Le policier recueille les premiers témoignages, récupère tous les mégots sur le sol du parvis de l’hôpital, puis regarde les images des caméras de vidéosurveillance. Il s’aperçoit que le guetteur, chargé de donner le signal, et le tireur, une casquette rouge «Grand Prix de Monaco» vissée sur le crâne, arrivent sur les lieux du crime à dix minutes d’intervalle, en taxi. Face à la cour, le commissaire sourit: «Arriver en taxi, c’est inhabituel.»

Les plaques d’immatriculation des voitures sont rapidement retrouvées. Une imprudence de la part des deux hommes, et ce ne sera pas la seule. De la réservation d’une chambre d’hôtel où les tueurs à gages oublient un flacon de «gel douche vert de marque Super U» avec leur ADN dessus aux téléphones occultes (TOC) qui continuent d’être utilisés après le jour des assassinats, «on dénote un certain amateurisme des auteurs des faits», appuie le commissaire Frizon.

Les enregistrements des caméras de vidéosurveillance montrent qu'après leur arrivée en taxi, les deux hommes tournent en rond et font les cent pas. Lors de sa première garde à vue, le guetteur racontera l’attente: «J’avais eu le temps de repérer la voiture. L’autre est arrivé, il avait l’arme sur lui. [...] Il s’est mis direct dans un coin près de l’entrée, et quand la voiture a démarré, je lui ai fait un petit signe de tête. Il a compris. Il faut vous dire qu’à un moment, je me suis gratté la tête. Comme il est débutant, il a cru que c’était le signe et je l’ai vu s’activer vers l’entrée. Il avait presque sorti l’arme [...]. Ça nous a bien stressés, cette histoire.»

«Celui qui cherche à voler, son premier geste n’est pas de tirer. Il est évident que cette histoire n’aurait pas tenu pour nous, enquêteurs.»

Philippe Frizon, commissaire

Le commissaire Philippe Frizon remarque que le tireur tente d’ouvrir la portière de la voiture, sans succès, après le premier coup de feu. Les deux suspects le confirmeront en garde à vue: le vol du sac à main d’Hélène Pastor devait servir de faux mobile, pour faire croire à un crime crapuleux. «Il faut bien voir que c’était uniquement pour brouiller les pistes. Le sac, ils auraient pu le voler à la sortie de Madame Pastor de l’hôpital l’Archet. Celui qui cherche à voler, son premier geste n’est pas de tirer. Il est évident que cette histoire n’aurait pas tenu pour nous, enquêteurs», explique le policier à la barre.

Une fois les chauffeurs de taxi, l’ADN et les images des caméras de vidéosurveillance retrouvées, l’identité des suspects ne tarde pas à tomber.

«J'ai peur, je veux vous revoir, j’ai des choses à vous dire»

Quelques jours plus tard, l’enquêtrice Catherine Messineo arrive dans la chambre d’Hélène Pastor. Des agents de sécurité monégasques sont plantés au chevet de la victime et dans le service. C’est Sylvia Ratkowski qui s’en est occupée, sans doute, car elle raconte à la barre: «[Ma mère] avait très peur. Elle était déjà quelqu’un d’inquiet [...]. Elle était au rez-de-chaussée, et elle me montrait les vitres.»

La dame de 77 ans est soulagée de pouvoir parler à la police. «Il fallait faire des soins aérosols pour entendre la voix de madame Pastor», explique la commandante. Hélène Pastor parvient à lui dire, à propos du tireur: «Il voulait nous tuer tous les deux.»

L’inspectrice lui montre une planche de vingt-trois photos, où se trouvent les deux suspects; Hélène Pastor fait une crise de panique. Catherine Messineo se souvient: «Elle est en détresse respiratoire, j’appelle en urgence un médecin, qui me dit de terminer rapidement, parce qu’on ne pourrait plus faire de soins aérosols.» La dame lui souffle: «J’ai peur, je veux vous revoir, j’ai des choses à vous dire.» «Elle était terrorisée, cette pauvre femme», ajoute la commandante devant la cour d’assises. Hélène Pastor meurt peu de temps après, le 21 mai 2014.

Maintenant que le guetteur et le tireur sont connus, le fil de la pelote reste à dérouler. Pour les enquêteurs, les pieds nickelés ont à coup sûr agi en tant qu’exécutants: «Nous avions la certitude qu’ils avaient agi en tant que tueurs à gages, selon un contrat, et qu’il y avait un commanditaire derrière.» La brigade criminelle laisse courir les rumeurs qui vont bon train à Monaco et dans la presse. Elle gagne du temps.

«Au fil des rendez-vous, Monsieur Janowski m’a manipulé»

Tout se joue grâce à la téléphonie mobile. Les lignes sont suivies, les appels croisés, on observe où et quand les portables bornent. L’un des téléphones communique avec une jeune femme dont le petit ami, Abdelkader Belkhatir, intéresse les enquêteurs. Le relevé des appels de Belkhatir se retrouve sur un bureau de la brigade.

Le 3 juin 2014, l’enquête bascule. Le téléphone de Belkhatir est en contact avec celui de Pascal Dauriac, le coach sportif de Sylvia Ratkowski et de son compagnon, Wojciech Janowski. La ligne de Janowski est observée, et on note des échanges entre Pascal Dauriac et lui. Les policiers n’en connaissent pas la teneur, mais la date et l’heure sont troublantes: ils ont lieu peu de temps après les faits et les décès de Mohamed Darwich et Hélène Pastor.

Fin juin, une vaste opération coup de filet est menée à travers la France. Vingt-trois suspects sont interpellés. «Vingt-trois gardes à vue, vingt-trois auditions, puis la synthèse qui doit ensuite être faite… On finit souvent à trois heures du matin, et on recommence à sept heures. Ça demande une très grande organisation», observe la commandante Catherine Messineo.

«Il m’a expliqué que sa belle-mère, Hélène Pastor, était un monstre, quelqu’un sans cœur et sans pitié, notamment avec sa fille.»

Pascal Dauriac, ancien coach sportif de Wojciech Janowski

Le guetteur admet sa participation au double assassinat et, surtout, Pascal Dauriac passe à table. Le coach sportif donne le nom du commanditaire: Wojciech Janowski. «Au fil des rendez-vous, c’est-à-dire au fil de mes prestations sportives et massages, Monsieur Janowski, qui est un client régulier, m’a manipulé. [...] Il m’a expliqué que sa belle-mère, Hélène Pastor, était un monstre, quelqu’un sans cœur et sans pitié, notamment avec sa fille Sylvia Ratkowski.»

Dauriac finit par en être persuadé lui-même, car «en treize ans, il n’y a pas eu un seul cours sans coup de fil de Madame Pastor. C’était tout le temps. Jamais un cours de gym n’a duré une heure comme prévu. [...] Parfois, j’entendais Madame Ratkowski qui disait: “Mais Maman, tu n’as pas besoin de m’insulter.”» Il précise que la demande de Janowski –d'abord de lui trouver une arme, puis de trouver des personnes capables de supprimer sa belle-mère– s’est faite plus pressante à partir de l’hospitalisation de Gildo, l’«élément déclencheur».

Le jour où Hélène Pastor décède, Janowski n’annule pas sa séance de sport avec Dauriac, programmée en fin d’après-midi. Le coach sportif se souvient de l’avoir vu pousser un cri de victoire, «Yes!», suivi du geste «Jackpot».

«La femme policier m’a traité comme une sous-merde»

En garde à vue, Wojciech Janowski commence par tout nier. Il ne demande pas à s'entretenir avec un avocat, il ne demande pas à bénéficier d'un d’interprète. Mais au troisième jour, il se met à parler. Son audition écrite rapporte ses aveux: «Oui, j’ai commandité ce meurtre. Mais ce n’était pas dans ces termes que j’ai demandé à Dauriac de résoudre le problème qu’était ma belle-mère, en sous-entendant de l’éliminer physiquement. Ce n'était pas facile d’utiliser le mot “tuer”, mais j’ai utilisé les mots qui pouvaient lui faire comprendre ce que je voulais.»

Désormais, Janowski est représenté par Éric Dupond-Moretti. Devant la cour d’assises des Bouches-du-Rhône, l'avocat s’indigne que Sylvia Ratkowski ait été placée en garde à vue pour mettre la pression à Janowski (elle a été libérée quarante-huit heures avant ses aveux), puis que les aveux aient eu lieu le jour de la grève des avocats. «Heureusement que l'on ne fait pas nos interventions en fonction de ce genre d’événements», répondra l’enquêtrice Messineo.

Dupond-Moretti parle de méthodes policières honteuses, d’aveux soutirés. À cet instant, l’avocat général se lève pour rappeler une déclaration de Wojciech Janowski, recueillie peu de temps après sa garde à vue: «La femme policier m’a traité comme une sous-merde.» Catherine Messineo comprend: «Elle m’a traité de sous-merde.» «Je ne m’en souviens pas, mais il est possible que j’ai dit ça. À la fin de la garde à vue, notre stock de patience est épuisé. On note les temps de pause de la personne gardée à vue, j’aimerais qu’on note aussi les nôtres. Quand on dort trois heures par nuit… J’ai dit “sous”, c’est donc qu’il me restait un peu de patience.»

«Il en a raconté, des salades: salade niçoise, salade monégasque...»

Catherine Messineo, enquêtrice

Accompagné de Maître Luc Febbraro, Maître Dupond-Moretti s’engouffre dans la brèche. Il relit les mots de l’enquêtrice consignés dans l’audition écrite de Wojciech Janowski:

- «Vous avez raison, dans votre monde, on ne se salit pas les mains»; «Mais on n’est pas dans le monde de Walt Disney de Monaco, ici»; «Arrêtez de nous raconter des salades» …

- Ah oui, parce qu’il en a raconté, des salades: salade niçoise, salade monégasque..., confirme Catherine Messineo.

- «Votre femme n’est pas prête de vous refaire un petit chèque»…

- Oui, ça correspond bien à mon caractère, admet l’enquêtrice. C’est le travail du policier d’avoir des réponses aux questions, pour permettre la manifestation de la vérité.

À l’inspecteur Corbières, qui viendra le lendemain raconter la garde à vue de Pascal Dauriac, Éric Dupond-Moretti demandera à nouveau, à propos de son client Wojciech Janowski: «Vous trouvez que c’est un climat normal?» Et l’inspecteur de répondre: «Est-ce que la garde à vue est un climat normal ? »

«Tu as pensé aux enfants?»

Après ses aveux, Janowski demande à voir sa compagne Sylvia Ratkowski. La commandante Messineo se souvient: «Monsieur Janowski avait beaucoup pleuré lorsqu’il avait avoué avoir commandité le meurtre pour sauver sa femme. Il disait qu’il l’aimait passionnément –et je ne doute pas qu’il l’aimait passionnément– et qu’il voulait la voir. J’ai dit qu’il fallait voir si elle était d’accord.» Sylvia répond froidement: «Oui, j’ai deux mots à lui dire.»

Wojciech Janowski confesse à sa femme avoir voulu tuer sa mère pour la sauver. «Tu as pensé aux enfants?», lui rétorque-t-elle. Il répond que non, qu’il n’a pas pensé aux filles. «À ce moment-là, j’ai une rage terrible», raconte Sylvia à la barre. L'enquêtrice relate qu'«elle sort dans le couloir, très émue, et s’évanouit.» Catherine Messineo est la première personne que Sylvia a appelé lorsque sa mère est morte: «Elle ne savait pas quoi faire. Pour elle, elle était en territoire étranger.»

La fille d'Hélène Pastor raconte aux jurés l’enterrement, la cérémonie qui ne pouvait être publique, et le cimetière qu’il a fallu fermer. Dans le box des accusés, Janowski l’écoute; d’une main discrète, il essuie les larmes qui perlent sur son visage. Sylvia Ratkowski se remémore la dernière fois où elle est allée voir sa mère sur son lit d’hôpital. Elle se rappelle que tout le monde était triste. Et elle se souvient que Wojceich s’était alors levé, et avait dit: «Je vais chercher des cafés pour tous.»

Élise Costa Chroniqueuse judiciaire

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