Politique

Valls à Barcelone, une greffe à fort risque de rejet

Temps de lecture : 7 min

Candidat à la mairie de Barcelone, Manuel Valls a peu de chances de l’emporter s’il n’élargit pas son assise électorale.

Manuel Valls discourt lors d’une manifestation pour l’unité de l’Espagne, à Barcelone, le 18 mars 2018. | Pau Barrena / AFP
Manuel Valls discourt lors d’une manifestation pour l’unité de l’Espagne, à Barcelone, le 18 mars 2018. | Pau Barrena / AFP

Barcelone, Espagne

Un «effet Valls», comme le dit la presse espagnole, rythme l’actualité des prochaines élections municipales de Barcelone. À huit mois du scrutin, la précampagne bat son plein. L’incertitude règne chez les favoris, alors que les partis se mettent progressivement en ordre de bataille. «Sale temps pour la futurologie», résume Ramon Suñé dans La Vanguardia. Depuis ce mardi, la place Sant Jaume a officiellement un nouveau prétendant: Manuel Valls.

Depuis le Centre de culture contemporaine de Barcelone, l’ancien Premier ministre français a mis fin au suspense –qui n’en était plus un. Il se présentera, en mai 2019, à travers une plateforme citoyenne que soutient le parti Ciudadanos. Il a également annoncé qu’il allait quitter ses fonctions de député de l’Essonne. Voilà plusieurs mois qu’il s’était désintéressé de l’Assemblée nationale.

Les élections municipales espagnoles se déroulent au scrutin proportionnel plurinominal. Pour gagner, Manuel Valls devra décrocher vingt-et-un des quarante-et-un sièges en jeu (majorité absolue). S’il n’y parvient pas, le soutien d’autres partis lui sera nécessaire pour être élu au conseil municipal. Et en dépit de l’émulation que draine son entreprise, la partie est loin d’être gagnée.

Un candidat isolé

À Barcelone, les clivages politiques sont multiples: à la rivalité droite-gauche s’additionne celle opposant indépendantistes et unionistes (hostiles à l’indépendance de la Catalogne). Manuel Valls a choisi son camp: il sillonne l’Espagne depuis un an pour défendre l’unité du pays. L’ancien maire d’Évry doit donc faire une croix sur les voix indépendantistes, réparties dans trois formations: le Parti démocrate européen catalan (PDeCAT, autrefois représenté dans la fédération de partis Convergence et Union), la Gauche républicaine de Catalogne (ERC) et la Candidature d’unité populaire (CUP). Lors des élections municipales de 2015, elles avaient à elles trois rassemblé 41,18% des suffrages.

La tâche de Manuel Valls est donc de conquérir les voix des électeurs «unionistes» de Ciudadanos (C’s), du Parti populaire (PP) et du Parti des socialistes de Catalogne (PSC). Son souhait était de disposer d’une plateforme transversale, allant de la droite du PP au centre-gauche du PSC. Début septembre, il plaidait encore pour qu’il n’y ait «pas de rupture sur le chemin constitutionnaliste» –comprenez entre ceux qui défendent une Catalogne intégrée à l’Espagne. Si l’annonce de sa candidature a été plusieurs fois repoussée, c’est en partie parce qu’il a tenté de réunir derrière lui au moins deux de ces formations. Sans succès. «Nous avons [encore] du temps», a assuré Valls ce mardi.

La proximité, sur certains sujets, de Ciudadanos et du Parti populaire, aurait pu permettre une telle alliance. Le nouveau chef du PP, Pablo Casado, tient cependant à avoir son propre candidat. Très basse dans les sondages, la droite conservatrice pourrait toutefois soutenir Manuel Valls au conseil municipal. Mais ce n’est pas à l’ordre du jour.

Le président du groupe socialiste à la mairie de Barcelone, Jaume Collboni, a quant à lui fermé la porte. «Ciudadanos est trop à droite, trop centraliste et pas assez catalaniste pour que nous soyons alliés», confie l’un de ses militants. La polémique Bosch est aussi passée par là: cet été, le journal El Mundo avait révélé les liens qui unissent Manuel Valls à Josep Ramon Bosch, fondateur du collectif ultradroitier Somatemps.

Conquérir la gauche

Le seul soutien de Ciudadanos ne sera pas suffisant pour séduire Barcelone et Manuel Valls le sait. Depuis le retour de la démocratie en Espagne, la ville s’est (presque) toujours gagnée à gauche. Privé de l’appui officiel du Parti des socialistes, l’ancien maire d’Évry essaie quand même d’attirer ses électeurs et électrices. Ces derniers jours, il a revendiqué la figure de l’ancien maire socialiste Pasqual Maragall. À la tête de Barcelone pendant près de quinze ans (1982-1997), il jouit d’une popularité qui dépasse les clivages politiques.

Pasqual Maragall, ancien maire de Barcelone. | Cesar Rangel / APF

Mais un autre Maragall vient de bouleverser les plans de Manuel Valls: Ernest. La semaine dernière, la Gauche républicaine a modifié sa stratégie. Exit la candidature d’Alfred Bosch, qui s’est retiré et devrait être remplacé par Ernest Maragall. Ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Catalogne, il est surtout le frère de Pasqual. Son patronyme va peser dans la balance électorale. Considéré comme un indépendantiste modéré, sa personnalité pourrait attirer les suffrages d’anciens électeurs socialistes que Manuel Valls entend séduire.

L’autre point fort de la candidature d’Ernest Maragall est qu’il serait en mesure de discuter avec d’autres partis de gauche. Autrement dit: si Manuel Valls arrive en tête sans majorité absolue, Ada Colau (Barcelone en commun, affilié à Podemos) et Ernest Maragall pourraient se mettre d'accord pour gouverner ensemble. Paradoxe de la candidature de l’ancien Premier ministre français: elle peut, à terme, rapprocher ses adversaires.

«Le candidat des riches»

Autre obstacle dans l’ascension de Manuel Valls: il a passé ses quarante dernières années en France. Cela rend sa tentation singulière pour les uns, illégitime pour les autres. À peine se disait-il intéressé par Barcelone que des journalistes catalans le coinçaient, façon Jean-Jacques Bourdin, sur le nombre de quartiers de la ville. Parodié par l’émission satirique Polònia, il a été mis en scène en train de se perdre dans les rues de la ville. Le même type de discours a été répété lors de l'annonce de sa candidature.

Pour pallier ses méconnaissances, Manuel Valls a réuni une équipe de campagne qui le conseille sur les problèmes de la capitale catalane. Il se serait attiré les faveurs de Xavier Roig, ancien bras droit de l’emblématique Pasqual Maragall. Dans le prologue de l’ouvrage Anatomía del procés, l’ancien maire d’Évry, né à Barcelone, revendique «l’héritage» d’une culture catalane. Il y raconte les liens qui l’unissent à la Catalogne, de sa passion pour le FC Barcelone aux chants de Lluís Llach. Une façon de casser son image anti-catalaniste et se montrer «moins étranger» auprès de l'électorat.

Reste une question centrale: les Barcelonaises et Barcelonais voudront-ils d’un candidat qui n’est pas d’ici? «Pour un peuple méditerranéen, il va être difficile d’accepter la possibilité d’avoir un maire qui n’est pas de la ville», estime Sònia Galtié, entrepreneure franco-catalane et membre d’ERC. «C’est un spécialiste de la communication. S’il se vend bien, il a des chances de l’emporter», s’inquiète un autre de ses adversaires politiques, sous le sceau de l’anonymat.

Dans les cercles de l’establishment unioniste, sa candidature attise la curiosité. En couple avec la jet-setteuse Susana Gallardo, riche héritière des laboratoires pharmaceutiques Almirral, Manuel Valls réunit, depuis plusieurs mois, des membres de l’élite économique et culturelle de Barcelone. Son carnet d’adresses se remplit, mais ses rivaux le désignent déjà comme le représentant de l’oligarchie, «le candidat des riches» pour Ernest Maragall.

Héraut de l’unité de l’Espagne

Manuel Valls promettait de rentrer dans le débat barcelonais en cas de candidature, pas avant. Pour l’heure, il a surtout parlé de bâtir «une ville européenne, ouverte sur le monde, à l’image restaurée». En Catalogne, il est avant tout connu pour sa farouche opposition aux indépendantistes. Et «il a tout intérêt à centrer les discussions sur la question de l’indépendantisme et l’unité de l’Espagne, explique le politologue Marc Sanjaume-Calvet. Il pourra ainsi parler d’un sujet qu’il maîtrise et éviter les débats sur la ville, où il sera en mauvaise posture».

Le scrutin municipal en serait dénaturé, mais il y a fort à parier que la thématique indépendantiste aura toute son importance. Barcelone est la capitale catalane, un lieu de prises de décisions. Le résultat barcelonais «définira une bonne partie du futur politique de la Catalogne», atteste le quotidien El País. Manuel Valls a d’autant plus à y gagner qu’une personnalisation croissante touche la précampagne; si cela continue ainsi, il pourra se présenter en héraut de l’unité de l’Espagne.

Cliver l’élection de cette manière est également un moyen de s’attirer les faveurs des quartiers populaires. Alors qu’ils sont généralement acquis aux socialistes ou à la gauche, Ciudadanos, grâce à sa rhétorique anti-indépendantiste, y a fait une percée lors des dernières élections au Parlement de Catalogne. S’il se concentre uniquement sur les politiques sociales de la ville, Manuel Valls y sera battu. Tourisme, logement, insécurité: les premiers indices de ce que sera son programme ont été livrés. À gauche, ses adversaires feront le nécessaire pour l’attirer sur ce terrain.

Beaucoup de bruit pour rien?

Parce qu’il est dans une situation isolée, dans un contexte qui ne plaide pas en sa faveur, Manuel Valls va devoir mener une campagne bruyante. «Le jeu médiatique a une fonction d'existence», expliquait-il en 2014 dans le livre Valls, à l’intérieur, au sujet de sa place dans le Parti socialiste français. «Exister, c'est un bouclier. Ça vous protège. Si vous n'êtes pas fort dans l'appareil, il faut être fort dans les médias. J'ai donc bâti une construction dans l'opinion.»

Dans le domaine de l’opinion, justement, ses adversaires promettent de lui mener la vie dure. «Quand la campagne commencera, nous informerons les Barcelonais sur tout ce qu’il a fait en France», prévient un proche de Carles Puigdemont. Dans la presse catalane, la campagne a débuté. Les journaux qui lui sont opposés s’intéressent aux polémiques qui ont parsemé sa carrière française, comme pendant l’affaire Leonarda Dibrani. Ils sont également attentifs à tout ce qui se dit en France, des pétitions lancées à son encontre aux sondages qui montrent son impopularité. Huit mois doivent encore s’écouler avant le vote. Le chemin vers la place Sant Jaume s’annonce ardu.

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