Égalités / Société

«J’ai compris à quel point je me modèle pour donner le plus de plaisir possible à mes partenaires»

Temps de lecture : 4 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Erika, une femme qui ne se consacre qu'au plaisir de ses partenaires et peine à se pencher sur ses propres désirs.

«Je me vois mal demander à quelqu’un: “Tu veux prendre le temps qu’on m’explore un peu?”»  | Ömürden Cengiz via Unsplash License by

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c’est par là.

Chère Lucile,

Je vous écris à propos d’un problème qui me ronge un peu, et que mes amis ne comprennent pas trop.

Je me suis rendue compte que lorsque je couche avec quelqu’un, je deviens un peu son «objet sexuel», inconsciemment. Je deviens ce que l’autre veut que je devienne. C’est l’an dernier que j’ai compris combien j’étais différente selon mes partenaires, à quel point je me modèle pour leur donner le plus de plaisir possible. Et au passage, j’ai réalisé qu’en fait, je ne sais pas ce que j’aime. Ça m’a terrifiée.

Avant, je me disais que ce qui m’excite, c’est d’exciter l’autre. Mais en vrai, je ne suis pas là pour me mettre au service de l’autre, j’ai aussi le droit au plaisir! C’est systématique, je fais ça automatiquement, comme si c’était une stratégie d’adaptation. Peut-être que c’est parce que j’ai subi des violences sexuelles étant jeune.

Mais voilà, là, il n’y a pas de danger, personne ne va me frapper si je «fais mal». Et maintenant, je suis une adulte qui ne connait même pas son corps. Lors d’un rapport, je suis tout le temps dans l’analyse du moindre mouvement, pour faire le «mieux» possible et donner le plus de plaisir à l’autre.

J’ai du mal à casser cette habitude qui me pourrit un peu. Je me vois mal demander à quelqu’un: «Tu veux prendre le temps qu’on m’explore un peu?» J’ai peur de ce que je vais découvrir si je m’écoute, j’ai peur lorsque c’est à mon tour d’être le sujet des attentions. J’ai du mal à en parler à mes partenaires, je crains de les effrayer. Ceux à qui j’en ai parlé l’ont toujours un peu mal pris, comme s’ils se sentaient remis en cause dans leurs performances.

Erika

Chère Erika,

Il est important de se connaître soi-même, et c’est une bonne chose que vous vous soyez rendue compte de cette stratégie d’adaptation. En ce qui concerne la sexualité, je crois qu’il faut être un peu égoïste –surtout les femmes.

On nous apprend tellement à faire la meilleure fellation, à ne «pas être une bûche», à accepter la sodomie… Le sexe hétérosexuel est une somme d’injonctions pour les femmes, autant que dans d’autres domaines de la vie de tous les jours.

On nous enseigne dès le plus jeune âge qu’il est important de satisfaire son partenaire, mais jamais à se satisfaire soi. On ne sait pas se toucher, ce que l'on ressent, se donner du plaisir et laisser l’autre nous donner du plaisir. On écoute peu ses fantasmes, aussi.

Vous devez vous donner le temps, Erika, d’autant plus que cela participe à votre processus de reconstruction. C’est compliqué, je sais, d’aborder son corps comme on aborderait un inconnu. On se sent un peu stupide à se toucher seule, à y consacrer du temps. Mais c’est important pour vous –et pour toutes les femmes– de connaître son plaisir, pour offrir à l’autre l’opportunité d’y participer.

Je vous accorde que cela serait plus facile à deux, et que cette découverte pourrait tout à fait faire partie des premières étapes du couple, mais vous ne semblez pas avoir rencontré, pour le moment, la bonne personne pour y arriver.

Vous ne devez plus continuer à vous effacer comme ça. Vous n’êtes pas un objet sexuel. Vous n’êtes pas là pour le plaisir de l’autre. C’est bien de vouloir donner, mais il faut aussi accepter de recevoir. Et pour ça, il faut être à l’aise avec son corps et avec son plaisir.

Il est normal d’avoir peur quand on ne sait pas. Mais il n’y a aucune honte à avoir envers sa propre façon de jouir, ses fantasmes, ses zones érogènes. Tout cela vous appartient et est aussi enrichi de votre histoire, qui n’appartient qu’à vous.

Il n’est pas question de performances ici, et vos partenaires devraient le comprendre. Ceux qui ne le veulent pas ne méritent pas votre intérêt. Tous devraient prendre le temps de découvrir votre corps et sa façon unique de fonctionner. On n’aborde pas une nouvelle amante ou un nouvel amant avec une encyclopédie des pratiques sexuelles sous le bras. Même si un peu de technique et de respect de la sécurité et du consentement sont indispensables, cela ne fait pas tout.

Partager une relation sexuelle avec un nouveau ou une nouvelle partenaire, c’est entamer une conversation avec quelqu'un dont on ne parle pas la langue. Je suis triste que personne n’ait pris le temps de vous découvrir –mais rien ne vous empêche de le faire vous-même.

C’est une grande force pour une femme que de se connaître et de savoir se donner du plaisir. La majorité des hommes maîtrisent la masturbation à la perfection, et nous devrions certainement prendre exemple sur eux en la matière.

Newsletters

Le monde d'avant

Le monde d'avant

Le racisme étouffe l'Amérique

Le racisme étouffe l'Amérique

Depuis le meurtre de George Floyd, les États-Unis ont pris feu. Récit, jour après jour, d'un incendie qui ne s'éteindra pas jusqu'à ce que le pays apprenne à se regarder en face.

 Anne Soupa relance le débat sur la place des femmes dans l'Église

Anne Soupa relance le débat sur la place des femmes dans l'Église

L'Église catholique est-elle encore capable de se mettre à jour, de converser avec le monde d'aujourd'hui?

Newsletters