Médias / Culture

Affaire Woody Allen: Soon-Yi Previn donne sa version des faits dans un article décrié

Temps de lecture : 7 min

L'épouse de Woody Allen sort du silence pour défendre son mari accusé d'agressions sexuelles... en se confiant à une journaliste amie du réalisateur.

Woody Allen et Soon-Yi Previn se rendent à la projection du film Café Society au Festival de Cannes, le 11 mai 2016. | Alberto Pizzoli / AFP
Woody Allen et Soon-Yi Previn se rendent à la projection du film Café Society au Festival de Cannes, le 11 mai 2016. | Alberto Pizzoli / AFP

Pendant des années, Soon-Yi Previn, épouse du réalisateur Woody Allen, est restée discrète sur son mariage avec l’homme qui avait entretenu une relation au long cours avec sa mère adoptive, Mia Farrow, lorsqu’elle était enfant. Elle vient de rompre ce silence dans le cadre d’un portrait publié par le New York Magazine le 16 septembre, dans lequel elle parle de sa relation avec le réalisateur, au centre de l’attention ces dernières années depuis que Dylan Farrow, sa fille adoptive, l’a accusé de l’avoir agressée sexuellement lorsqu’elle était enfant.

Allen a nié la véracité de ces affirmations, que Dylan Farrow avait faites pour la première fois dans les années 1990, réitérées dans une lettre ouverte publiée en 2014 dans le New York Times, puis répétées lors d'une interview télévisée en janvier dernier. Son frère, Ronan Farrow, convaincu par le récit de sa sœur, a entretenu sa médiatisation avec une tribune dans le Hollywood Reporter en 2016, avant que son reportage sur l'affaire Harvey Weinstein n'expose son nom aux yeux du grand public. Selon le récit de Soon-Yi Previn, l’histoire de Dylan est le produit de la colère de Mia Farrow contre Woody Allen, avec qui elle était empêtrée dans une affaire de querelle de garde des enfants à l’époque des premières accusations. Dylan elle-même n’entre pas réellement dans l’équation:

«Je n’ai jamais eu envie d’écrire un livre dans le genre Cette chère maman, de me venger de Mia –rien de tout ça. Mais ce qui est arrivé à Woody est tellement affligeant, tellement injuste. (Mia) a profité du mouvement #MeToo pour afficher Dylan en victime. Et toute une nouvelle génération entend ces trucs-là, alors que ça ne devrait pas être le cas.»

Les mauvais traitements de Mia, la gentillesse de Woody

Le gros de l’article est un récit de la vie de Soon-Yi Previn en tant que fille adoptive de Mia Farrow. Selon Previn, son enfance fut «malheureuse» et pleine de «mauvais traitements psychologiques et physiques». Elle raconte que Mia Farrow la giflait, lui jetait des objets, ne cessait de lui répéter qu’elle devait avoir honte de ses difficultés d’apprentissage. Qu'une fois, sa mère l'avait menacée de l’envoyer dans un asile de fous et que terrifiée, Soon-Yi avait pris la menace au sérieux: avant que Mia Farrow ne l'adopte, elle vivait dans un orphelinat. Un porte-parole de la famille Farrow a nié ces allégations.

Moses Farrow, qui a également été adopté par Mia et conteste les accusations de Dylan tout en peignant un portrait cauchemardesque de Mia en tant que mère, est intervenu pour décrire l’éducation qu’elle leur a donnée comme «une destruction totale de votre personnalité, pour s’assurer que vous feriez ce qu’elle voulait que vous fassiez». Et d'ajouter: «Quand vous venez d’être adopté c’est la lune de miel, ensuite le voile tombe et vous commencez à voir Mia telle qu’elle est vraiment».

«Ce n’est pas moi qui ai dragué Woody. C’est lui qui m’a couru après.»

Au-delà des histoires abominables sur la mère qu’était Mia Farrow, Soon-Yi Previn donne sa propre version de sa relation avec son mari: étonnamment, ils n'ont commencé à vraiment se connaître que lorsqu’elle était en première et que Woody Allen a proposé de la conduire à l’école parce qu’elle s’était blessée à la cheville pendant un match de foot. Lorsque leur relation a débuté, elle était à la fac. Si la chronologie est un peu floue, Previn se rappelle qu’Allen l’avait emmenée voir Le septième sceau en revenant de la fac quand ils se sont embrassés pour la première fois. «Nous avons discuté du film, et j’ai dû l’impressionner parce qu’il m’a embrassée. Je pense que c’est ce qui a tout déclenché», explique Soon-Yi Previn, qui répète ensuite à quel point elle avait été flattée de recevoir une telle attention de la part de Woody Allen après la manière dont Mia Farrow la traitait (selon ses dires):

«Je sais que ça ne justifie rien. Mais Mia n’a jamais été gentille avec moi, jamais courtoise. Et là, l’occasion m’était donnée d’avoir dans ma vie quelqu’un qui me montrait de l’affection et de la gentillesse, alors évidemment j’ai été ravie, je me suis précipitée. J’aurais été conne, idiote, attardée si j’étais restée avec Mia. Ce n’est pas moi qui ai dragué Woody –comment aurais-je trouvé l’audace de faire une chose pareille? C’est lui qui m’a couru après. C’est pour ça que cette relation a fonctionné: je me suis sentie appréciée. C’est très flatteur pour moi. C’est un homme assez réservé en général, et il a dû prendre sur lui.»

Une amie qui lui veut du bien

Comme Woody Allen, Soon-Yi Previn rejette catégoriquement l’idée que sa relation avec lui ait quoi que ce soit à voir avec une quelconque vengeance: «Est-ce que je serais restée plus de vingt ans avec lui pour me venger de Mia?». Elle concède néanmoins «qu’il pourrait y avoir quelque chose de très freudien» dans la décision d’Allen de laisser des photos de Previn nue sur la cheminée où Mia Farrow pouvait les voir, ce qui a conduit à sa découverte de leur liaison. Mais si vous vous attendez à ce que l’autrice du portrait, Daphne Merkin –qui déplorait dans une chronique du New York Times en janvier 2018 que le mouvement #MeToo risquait de «désérotiser le sexe»– aille plus loin sur ce sujet, vous serez déçu: elle est amie avec Woody Allen depuis presque aussi longtemps que la naissance de Soon-Yi.

La profonde amitié entre Merkin et Allen est à l'origine de l'objection de Dylan Farrow à la publication de ce texte –le magazine Page Six rapporte que selon cette dernière, Merkin a été choisie pour l'écrire parce qu’elle est dans le camp d’Allen. Et bien que le New York Mag ait déclaré que l’amitié de la journaliste avec son sujet était «publique et faisait partie de l’histoire», cet article, qui évoque une «absence d’ego perceptible» chez Allen et son regret de ne vouloir ou pouvoir «contester la diffamation dont il fait actuellement l’objet», ne permet pas de penser que Daphne Merkin était la personne la mieux placée pour traiter les affirmations contradictoires sur le passé de Woody Allen:

«Ça fait plus de quarante ans que je suis amie avec Allen et quelque part, il m’a toujours déconcertée, en partie à cause de la solitude presque aspergienne de cet homme, et en partie à cause de son réel manque d’assurance –cette absence d’ego perceptible– caché derrière toute une vie de productivité ambitieuse et son personnage cinématographique timide. Sa réticence, ou peut-être son incapacité, à contester la diffamation dont il fait actuellement l’objet –ou, quand il l’aborde, sa façon de souffler sur les braises (“Je pourrais être le symbole du mouvement #MeToo”, a-t-il récemment confié à Argentine TV; “J’ai travaillé avec des centaines d’actrices, et pas une seule, qu’elle soit célèbre ou débutante, n’a jamais, au grand jamais, évoqué la moindre inconvenance”)– a également contribué à la décision de Soon-Yi de parler publiquement.»

Solidarité fraternelle

Mais même par le prisme d’une observatrice au manque d’objectivité évident, le point de vue de Soon-Yi Previn a été jusqu’à présent largement absent, à l’exception d’une déclaration en 1992 qui invitait les gens à ne pas «sombrer dans l’hystérie». Et son témoignage est intéressant, même s’il semble peu probable qu’il change l'avis de quiconque. En réaction à l’article, Dylan Farrow a tweeté une déclaration commune, émanant d'elle et de sept de ses frères et sœurs:

«Nous aimons notre mère, qui a toujours été attentionnée et généreuse, et nous la soutenons. Aucun d’entre nous n’a été témoin d’autre chose dans notre foyer que de comportements pleins de compassion, raison pour laquelle les tribunaux ont accordé la garde exclusive de tous ses enfants à notre mère. Nous rejetons toute tentative de détournement des accusations Dylan par la diffamation de notre mère. Bien que nous préfèrerions ne pas avoir à évoquer publiquement cette période douloureuse de notre vie, nous ne pouvions pas non plus garder le silence alors qu’elle est de nouveau injustement attaquée.»

Pendant ce temps, Ronan Farrow tweetait une déclaration de son côté, qualifiant l’article de «chasse aux sorcières» et accusant le New York Mag d’avoir «fait quelque chose de honteux»:

«Je dois tout ce que je suis à Mia Farrow. C’est une mère dévouée qui a traversé des choses très dures pour sa famille, tout en créant un foyer aimant pour nous. Mais cela n’a jamais empêché Woody Allen et ses alliés de disséminer des histoires qui attaquent et diffament ma mère pour détourner l’attention des accusations d’agression crédibles de ma sœur. En tant que frère et fils, je suis furieux que le New York Magazine participe à ce genre de “chasse aux sorcières”, orchestrée par une admiratrice de longue date et une amie de Woody Allen. En tant que journaliste, je suis choqué par le manque d’attention porté aux faits, par le refus d’inclure des témoignages de personnes qui contrediraient les mensonges contenus dans cet article et par le choix de ne pas publier les réponses de ma sœur.»

Amazon Studios, qui a produit le dernier film de Woody Allen, A Rainy Day in New York, aurait abandonné l’idée de le diffuser. Les stars Rebecca Hall et Timothée Chalamet ont toutes deux fait don de leur salaire après l’interview de Dylan Farrow à la télévision en janvier.

Matthew Dessem

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