Égalités / Société

Quand l'art permet de se reconstruire après un viol

Temps de lecture : 8 min

Pour remédier au sentiment de dépossession qui les envahit, certaines personnes ayant subi un viol utilisent l'art pour se réapproprier leur être et leur corps.

«Les dessins sont plus faciles que la vie: s’il y a une rature, tu peux la gommer.» | Lucas Sankey via Unsplash License by

Nathalie est morte un 2 janvier, il y a cinq ans. Elle s’en rappelle très bien, d’une voix nostalgique: «Il faisait chaud ce jour-là, pour un mois d’hiver. Je me disais que c’était la promesse d’une belle année. Quand on a 17 ans, on voit des signes un peu partout. C’était un joli jour pour mourir, j’aurais juste préféré une meilleure façon.»

Ne cherchez pas, vous ne trouverez aucun acte de décès à son nom, aucune trace d’enterrement, ni même de commémoration. «Souvent, on pense que c’est seulement mon enfance qui est morte ce jour-là, lors de mon viol. Ou mon innocence, pour les plus poétiques. Mais en réalité, c’est ma vie entière qui s’est éteinte. Jamais je ne saurais ce que je serais devenue sans ce viol, tant ça a tout bousculé et basculé. La femme que je suis n’a rien à voir avec celle que j’ai été, ni celle que j’aurais dû être. C’est pour ça qu’il est si difficile de guérir, de tourner la page: je dois faire le deuil d’une vie que je n’ai pas connu, mais que j’aurais dû vivre. Le plus dur, ce n’est pas de subir l’acte en lui-même. Le plus dur, c’est de tenter de se reconstruire.»

Dans ses tentatives, elle se confronte vite à une problématique de taille: «Je n’arrivais plus à agir pour moi, sur moi, par moi. Parce que “moi” n’existait plus. C’était comme si j’étais étrangère à ma vie, assise sur un fauteuil de cinéma à regarder mon existence défiler sur grand écran, sans que je n’y puisse rien y décider. Le film était composé par un autre.» Une dépossession de soi fréquente après un traumatisme de cette ampleur.

Boris Charpentier, psychologue en thérapie comportementale, explique ce phénomène: «L’intensité des émotions de stress et de peur liées à l’agression, tant elles sont inattendues et insupportables pour la victime, vont en quelque sorte court-circuiter le psychisme pour supprimer la réponse émotionnelle. C’est ainsi que vont naître ces sentiments d’irréalité, de dépersonnalisation et de dissociation, où la victime est coupée de ses émotions.»

Injonction à parler

Chloé aussi est devenue une «étrangère à soi-même» à 19 ans. Elle a connu des années d’errance où elle a détesté son corps –un corps victime d’un viol, mais coupable selon elle: «Je le haïssais tellement. De ne pas avoir su se défendre, de porter ça en lui. Pour moi, ce n’était pas mon corps, je ne pouvais pas vivre là-dedans, et pourtant j’étais condamnée à habiter à l’intérieur de cette chair qui me répugnait, au sein de ces tripes qui me filaient la gerbe.»

Elle a bien tenté de se reconstruire, mais difficile de réparer sa bâtisse quand on se sent dépossédée des fondations. Elle énumère les différentes méthodes vers lesquelles elle s'est tournée: le silence, la scarification, l’alcool, l’abstinence de sexe, le sexe à outrance, l’anorexie, la boulimie… Rien ne fonctionne.

«Eh bien non, désolée, je n’avais rien à prononcer là-dessus. Pas de mot, pas de sens à donner à tout ça, pas de justification.»

Chloé

Très vite, on va tenter de lui imposer une solution miracle. «Parler, parler, parler, toujours ces mêmes stupides injonctions, soupire la jeune femme de 27 ans. Comme si c’était le putain de remède à tout. Comme si surtout, j’avais quelque chose à dire. Eh bien non, désolée, je n’avais rien à prononcer là-dessus. Pas de mot, pas de sens à donner à tout ça, pas de justification.»

Ce rejet, Jean-Pierre Klein, l’un des fondateurs de l’art-thérapie en France et président de la fédération art et thérapie, le comprend parfaitement. Malgré sa voix toujours douce, il dénonce: «Évoquer le traumatisme, cela peut le faire revivre. Vouloir forcer la parole, c’est comme vouloir forcer un corps. Je m’oppose aux thérapies violentes qui obligent à “avouer”, à cracher le morceau. L’humain n’est pas armé pour intégrer cela.»

Voix qui porte

Un jour, dans un karaoké-bar avec des amis, Chloé prend le micro. «La soirée avait franchement du mal à décoller, je voulais juste mettre un peu d’ambiance», se gausse-t-elle, dans un éclat de rire tranchant avec sa colère précédente. La jeune femme va vivre une révélation. «Ça paraît extrêmement bête dit ainsi, mais je me suis rendue compte que j’avais une voix.»

Cette voix qui avait hurlé à la mort le soir de l’événement, comme elle le raconte, cette voix qui refusait de poser des mots qu’on lui imposait de sortir, cette voix normalement si timide soudainement en train de vibrer au son de la musique –et de faire vibrer l’ensemble du bar. «À la fin, il y a eu une standing ovation… Bon, initiée par mes amis, hein, ne nous emballons pas. Mais c’était très étrange pour moi. J’ai aimé que ma voix soit dans la lumière, moi qui me mets dans l’ombre tout le temps, qui cache mon corps immonde sous des vêtements amples, qui panique dès que l'on me remarque.»

«Le chant permet de me prouver que je ne suis pas qu’une victime de viol, que mon existence entière ne se résume pas à un événement.»

Chloé

Terrée et cachée le reste de son quotidien, sa voix porte et l’emporte. Chloé décide de prendre des cours de chant. Hors de question cependant de fredonner des paroles tristes, et encore moins des textes évoquant son cas. «“L’Aigle noir” ou ce genre de conneries, c’est niet direct, tranche-t-elle. Le chant permet de me prouver que je ne suis pas qu’une victime de viol, que mon existence entière ne se résume pas à un événement, et qu’il y a peut-être autre chose dans ma vie.»

Mais elle est la première à le dire, chanter l’aide beaucoup sur ce sujet en particulier. «Je n’ai plus de chair qui m’est propre et pure, mais je me dis qu’il me reste une voix, et avec le chant, j’essaie de me reconstituer un corps, une présence», sourit-elle.

Emma Scali, psychothérapeute notamment spécialisée en art-thérapie, sait les bienfaits que peut avoir ce genre de pratique pour se reconstruire: «L’art peut être un moyen extraordinaire pour prendre conscience de ses ressources, de ses talents avec sincérité et ainsi se réapproprier son histoire. Ne plus la subir et en devenir l’auteur, le metteur en scène et l’acteur de sa vie. Voire même le producteur: celui qui non seulement crée, mais transforme et choisit ce qu’il donne à voir.»

Encrée

Au moment de se faire un tatouage sur les cicatrices issues de son viol, Valentine ne croyait pas trop aux vertus de son geste. «Je savais que je le faisais pour m’accepter, mais je ne pensais pas que ça marcherait à ce point. Le jour où je l’ai fait, j’ai ressenti la même exaltation que pour mes autres tatouages, ni plus ni moins», raconte cette femme de 25 ans. La décision est prise lors d’un voyage au Liban, où elle discute avec un artiste pour un documentaire, qui partage sa vision d’un tatouage pouvant agir comme thérapie et exutoire.

«Je me suis regardée dans le miroir, et pour la première fois, j’y ai vu mon corps. Je n’avais pas ressenti ça une seule fois en huit ans.»

Valentine

Une semaine après leur premier échange, elle est tatouée. «En regardant le tatouage une fois fini, j’ai versé ma petite larme, mais je ne savais pas trop pourquoi. C’était ma première grosse pièce, je pensais que c’était pour ça. C’est le lendemain, en me levant, que j’ai réalisé l’effet que ça me faisait. Je me suis regardée dans le miroir, et alors qu’avant, j’y voyais un corps qui ne m’appartenait plus depuis longtemps, pour la première fois, j’y ai vu mon corps. Ça m’a fait un bien fou, je n’avais pas ressenti ça une seule fois en huit ans.»

Jean-Pierre Klein est convaincu qu'il est possible de mieux s’accepter grâce à l’art: «Cela permet de se dire: “Je ne suis pas coincé à jamais dans le traumatisme que j’ai subi, j’en fais quelque chose.” On n’est plus paralysé dans la violence subie.»

Dess(e)in

Une description dans laquelle se reconnaît Nathalie. Pour elle aussi, ce fut le dessin, mais couché sur le papier et non sur sa peau. Chaque jour, elle passe plusieurs heures à exercer. «Après le viol, tout mon corps me dégoûtait, je pensais qu’il ne pouvait plus sortir que du sale et de l’affreux de celui-ci. Voir que je peux être l’auteure de quelque chose de beau, que mon corps peut créer et non pas seulement subir, cela m’aide beaucoup», se réjouit-elle.

Mais n’espérez pas voir ses dessins: personne n’a jamais posé les yeux dessus. Une barrière défensive qu’elle a érigée volontairement, tant elle a conscience de la fragilité de l’édifice: «Je ne sais que trop bien la capacité des autres à détruire ce qu’il y a de plus intime. Aujourd’hui, c’est la seule chose qui m’appartient réellement, et je ne compte vraiment pas la partager. Je dessine pour moi-même, et ça me fait beaucoup de bien, de m’accorder des choses simplement pour moi.»

«Au début, je crayonnais des monstres qui me représentaient. Peu à peu, ça s’améliore.»

Nathalie

Elle confie essayer parfois des autoportraits. «Au début, ils n’étaient vraiment pas flatteurs. Je crayonnais des monstres qui me représentaient. Peu à peu, ça s’améliore. Et puis les dessins sont plus faciles que la vie: s’il y a une rature, tu peux la gommer.»

Son dessin à elle toujours solidement ancré à son poignet, Valentine mesure l’étape essentielle qu'il a constitué dans sa reconstruction: «Parfois, il ne s’agit pas de parler pour cicatriser. Ce tatouage est venu me faire témoigner sans mots. Il m’a enlevé un poids que je n’arrivais pas à exprimer, à coucher sur papier ou à lancer à un thérapeute. Avoir ce dessin dans la peau, au plus proche de mes cicatrices, c’est un peu comme dire: “Ce traumatisme fait partie de moi, mais je veux en ressortir du positif, après toutes les horreurs que ça m’a apporté.”»

Une thérapie consistant en quelque sorte à contourner la blessure pour parvenir à s’en affranchir. «L’art permet de reprendre sa liberté, de s’affirmer et de redevenir sujet, puisque la douleur devient la matière de l’objet d’art. On ne fait pas que la mettre à distance: on la sublime, on se la réapproprie autrement. C’est en ce sens que l’on transforme –comme les rugbymen transforment leurs essais. D’un potentiel violent ou douloureux, on crée, on passe à l’acte, mais à un acte créateur et positif», explique Emma Scali.

La vision des dessins de Nathalie restera sans doute éternellement interdite aux yeux étrangers, vous ne verrez jamais le tatouage de Valentine et vous n'entendrez probablement pas non plus la voix mélodieuse de Chloé. Loin des regards et des attentions, ces femmes tentent lentement de se reconstruire, après avoir connu le pire.

Et elles sont loin d'être les seules à porter ce fardeau. En France, on estime à 84.000 le nombre de femme subissant un viol ou une tentative de viol chaque année. Cet article dont vous venez de finir la lecture prend en moyenne sept minutes à lire: dans ce laps de temps, statistiquement, une nouvelle victime est à déplorer.

Jean-Loup Delmas

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