Égalités / Culture

Netflix réinvente la comédie romantique, et tout le monde regarde

Temps de lecture : 10 min

Cet été, quand Hollywood inondait les grands écrans de la planète de ses blockbusters, Netflix, lui, voyait plus modeste en livrant une poignée de comédies romantiques. Une bonne et une mauvaise nouvelle pour un genre depuis longtemps moribond.

Les héros de The Kissing Booth. | Capture d'écran de la bande-annonce de The Kissing Booth
Les héros de The Kissing Booth. | Capture d'écran de la bande-annonce de The Kissing Booth

J’écris sur la comédie romantique sur Slate depuis plusieurs années. J’y ai parlé de son emprise sur nos vies amoureuses, de ses happy-ends, de ses «gentils garçons», de sa vision des relations hommes-femmes et même de sa possible révolution. Mais, après ces plus de 100.000 signes, je pensais sincèrement avoir épuisé le sujet.

Il y a à peine trois ans, sous l’influence du cinéma indépendant (Obvious Child, Jamais entre amis, Aventure d’un soir) et de la télévision (Crazy Ex-Girlfriend, Love, Catastrophe, You’re the worst), la comédie romantique avait semblé renaître de cendres déjà vieilles d’une bonne décennie. Mais, alors que Love et You’re the worst touchaient récemment à leur fin, que Crazy ex-girlfriend en fera de même l’année prochaine et que le cinéma hollywoodien se focalise encore et toujours sur ses super-héros et franchises bien aimées, cet épiphénomène ne s'avérait être qu’un feu de paille.

«Summer of Love»

Alors quoi dire de plus? La réponse est brusquement apparue sur mes fils Twitter et Tumblr au début de l’été. Alors que certaines et certains pleuraient encore la disparition de leurs super-héros favoris dans Avengers: Infinity War, d’autres n’avaient pas assez de mots pour hurler leur soudaine passion pour la pourtant très modeste comédie romantique The Kissing Booth, un film qui a valu à sa jeune star Joey King un boum d'abonnements à son compte Instagram, de 600.000 à 4,8 millions en seulement quelques jours.

«C’est un des films les plus vus dans le pays et peut-être dans le monde», disait Ted Sarandos, le patron de Netflix, au New York Magazine, un mois tout juste après sa mise en ligne. «En terme de popularité sur IMDB, c’est le quatrième film derrière Deadpool 2, Avengers: Infinity War et Solo. Jacob Elordi, l’acteur principal, il y a trois semaines, était classé à la 25.000e place en terme de popularité. Aujourd’hui, il est premier dans le monde. Joey King, l’actrice principale, est passée de la 17.000e place à la sixième.»

Ce genre de phénomène culturel planétaire, une comédie romantique ne l’avait pas provoqué depuis bientôt quinze ans, quand, en 2005, Hitch se hissait à la dixième place des plus gros succès mondiaux de l’année. Un phénomène d’autant plus incroyable qu’il ne s’est pas arrêté à ce film.

Quelques semaines plus tard, il était réitéré par Petits coups montés, puis à nouveau en août par À tous les garçons que j'ai aimés qui a fait de son actrice Lana Condor une incontestable star (100.000 abonnés et abonnées Instagram avant, 5,3 millions après) et de Noah Centineo le nouveau boyfriend d’Internet, gagnant, au coeur du phénomène, plus d’un million de followers Instagram par jour (il en a aujourd’hui plus de 12 millions).

Trois films que l’on doit à un distributeur, un seul: Netflix. Dans ce qu’elle a elle-même appelé le «Summer of Love», la plateforme de streaming a, cet été 2018, massivement investi le domaine des sentiments et de l’amour, mettant en ligne, outre ces trois succès massifs, d’autres «originals» comme Alex Strangelove, Ibiza et Sierra Burgess is a loser pour compléter une collection de romcoms maison comprenant déjà Happy Anniversary, Mon âme soeur, The Incredible Jessica James et When We First Met.

«Lançons-nous dans ce genre qui semble plaire à beaucoup de monde»

«Il n’y a pas eu grand-chose récemment comme comédie romantique faite au cinéma», disait Matt Brodlie, le directeur des films originaux de Netflix, à Mashable. «Comme nous sommes Netflix, nous sommes capables de voir que les gens autour du monde ont regardé beaucoup de romcoms dans notre catalogue. Le calcul n’était pas compliqué: les gens aiment les regarder, presque plus personne n’en fait, alors lançons-nous dans ce genre qui semble plaire à beaucoup de monde.»

Effectivement, pourquoi se priver? «Plus de quatre-vingts millions de comptes ont regardé un film romantique sur Netflix l’année dernière. C’est presque deux tiers de l’audience mondiale de Netflix», annonçait un tweet fin juin.

On se croirait revenu en 1999 quand Notting Hill, College Attitude, Elle est trop bien, Just Married, 10 bonnes raisons de te larguer et une bonne dizaine d’autres comédies romantiques se partageaient les écrans des multiplexes aux quatres coins de la planète. Car, contrairement à la précédente et plus récente vague de comédies romantiques, Netflix n’a pas réellement décidé d’innover, comme paralysé dans son processus de production par un algorithme intimant ses auteurs de «faire comme tel film» ou «mentionner tel autre film».

Références au maître du genre

Il est particulièrement étrange, par exemple, de constater que ses quatre comédies romantiques pour ados comportent toutes des références au maître incontesté du genre, le réalisateur John Hughes, et en particulier à son premier film, 16 bougies pour Sam.

Dans Alex Strangelove, par exemple, la petite-amie du héros se confie sur sa chaîne YouTube en racontant vouloir un garçon comme Jake, le garçon «vraiment très, très sexy» dont est amoureuse l’héroïne de «ce vieux film que ma mère m’a fait regarder l’autre jour». Dans Tous les garçons que j’ai aimés, Lara Jean, incarnée par Lana Condor, est stupéfaite que son faux petit-ami ne connaisse ni John Hughes, ni son film, ni son iconique scène d’ouverture dans laquelle un couple arrive au lycée avec «leurs mains dans la poche arrière du jean de l’autre».

Quant à The Kissing Booth, la mère du héros y est carrément jouée par Molly Ringwald, la fameuse Sam du titre, également héroïne de The Breakfast Club référencé par une reprise de sa chanson iconique, «Don’t you forget about me». Idem dans Sierra Burgess is a loser où les parents sont incarnés par deux visages emblématiques du John Hughes Universe, Lea Thompson (Amanda dans La Vie à l’envers) et Alan Ruck (Cameron dans La Folle Journée de Ferris Bueller).

Dans la presse, ces références sont embrassées par les auteurs et acteurs comme des filiations, des passages de flambeau, voire des hommages, d’une génération à l’autre. «On a regardé Pretty in pink et Ferris Bueller sur le tournage afin d’être l’ambiance», disait par exemple au Los Angeles Times Jacob Elordi, qui est né en 1997. Mais leur récurrence peut sérieusement interroger sur l’intervention de l’algorithme de la plateforme dans les prises de décision scénaristiques.

D’autant que le reste du catalogue n’est pas en reste, exploitant à foison des films parmi les plus populaires de l’Internet du mème et du gif. Happy Anniversary, avec sa très douce-amère histoire d’amour délinéarisée entre deux trentenaires de Los Angeles, a par exemple tout d’un 500 jours ensemble un peu bas de gamme. Comme dans Lolita malgré moi, il y a dans Alex Strangelove une métaphore du lycée comme une jungle pleine d’animaux sauvages.

Mon âme soeur est une version pour trentenaire de la «cancer romance» qui inonde le cinéma adolescent depuis 2012 (Now is Good, Nos Étoiles Contraires, etc.). Quant à Petits coups montés, c’est plus ou moins une grande salade de toutes les comédies romantiques new-yorkaises depuis Quand Harry rencontre Sally avec une bonne grosse dose de Diable s’habille en Prada.

When We First Met est, de son côté, la version lourdingue et immature de Un Jour Sans Fin. Et bien sûr, il y a ces innombrables tropes inhérents au genre, du bal de promo final au meet-cute en passant par la course vers l’aéroport et le sportif beau gosse sensible qu’on retrouve de film en film.

Mais après tout, pourquoi pas? Petits coups montés comble, par exemple, son manque d’originalité par l’alchimie magique de son acteur et actrice principale, Glen Powell et Zoey Deutch, qui, après avoir déjà joué ensemble dans Everybody Wants Some!!, sont déjà présentés comme les nouveaux Tom Hanks et Meg Ryan.

Alex Strangelove, malgré quelques clichés, est une exploration, parfois assez brutale, d’un coming-out compliqué –en plus d’être très drôle, sensible et un beau tremplin pour sa jeune actrice, extraordinaire de charisme, Madeline Weinstein.

Plus inclusives, plus diverses

Car s’il y a bien une chose que les comédies romantiques de Netflix n’ont pas en commun avec celles avec lesquelles j’ai grandi dans les années 1980, 1990 et 2000, c’est leur inclusivité et leur diversité. Sous la forme d’une nouvelle référence à John Hughes, c’est comme ça que nous le signale À tous les garçons que j'ai aimés. Alors que Lara Jean et Peter regardent 16 bougies pour Sam, ce dernier s’interroge sur le personnage de Long Duk Dong qui ne serait pas «genre raciste». «Pas genre, extrêmement raciste», lui rétorque Lara Jean dont la mère est d’origine coréenne.

C’est leur grande force: faire de (la plupart de) ces héros des personnages qui, autrefois, il y a encore dix ou vingt ans, étaient cantonnés à des stéréotypes. L’héroïne d'À Tous les garçons que j’ai aimés est donc une jeune fille asiatique dont l’origine n’est jamais considérée dans le film comme un enjeu narratif. Une révolution!

«Un producteur m’a dit que, tant que l’actrice capture l’esprit du personnage, son âge et son origine n’ont pas d’importance. Je lui ai rétorqué que son esprit est asiatique-américain et c’en était terminé de la conversation», racontait Jenny Han, autrice du best-seller dont est tiré le film, pour décrire son expérience avant que la société de production de Will Smith accepte, la première, de choisir une actrice d’origine asiatique pour le rôle titre et que Netflix s’engage à le distribuer.

De même, si le très personnel Alex Strangelove ne s’était pas fait doubler à quelques semaines près par le très similaire (mais plus consensuel) Love, Simon, cette très belle histoire d’amour gay aurait peut-être eu le même genre d’impact culturel pour la communauté LGBT+ et au-delà.

C’était également loin d'être une habitude pour les classiques de la comédie romantique de montrer des amitiés homme-femme comme dans The Kissing Booth et Sierra Burgess is a loser ou des couples mixtes comme dans Petits coups montés, Mon âme soeur et The Incredible Jessica James.

«Je veux que les comédies romantiques soient plus inclusives et ressemblent plus au monde qui nous entoure. Je pense que l’amour doit être multiculturel. J’ai envie de voir plus de comédies romantiques –il y en a plusieurs actuellement– qui parlent d’un couple gay ou d’un couple mixte. Je pense que ces histoires devraient être racontées et j’espère qu’il y aura un moment où il y aura des comédies romantiques sur des gens qui sont vraiment différents –les opposés s’attirent, après tout– sans que l’enjeu soit sur la couleur de leur peau ou leur orientation sexuelle, juste une histoire d’amour», disait Craig Johnson, le réalisateur de Alex Strangelove à Glamour.

Traitements narratifs douteux

De belles paroles malheureusement ternies par certains films parfois très limites. When We First Met est par exemple intégralement basé sur «la supposition que les femmes sont des pions dociles qui existent seulement pour le plaisir des hommes», comme l’écrit Lena Wilson sur The Playlist.

Dans Sierra Burgess is a loser, malgré de bonnes intentions évidentes, plusieurs blagues transphobes et homophobes, en plus de certains enjeux et traitements narratifs douteux, dont certains ont fait douter jusqu’à l’actrice principale, ont laissé un goût amer à de nombreux spectateurs concernés. Comme si des décennies de stéréotypes, bien ancrés dans la psyché de ses auteurs, s’étaient brutalement heurtées à la sincère envie de les détruire.

Ces décennies de stéréotypes sont d’ailleurs toutes entières dans The Kissing Booth, un film adapté d’un roman écrit par une adolescente de 15 ans et d’abord publié sur la plateforme Wattpad. Rempli de masculinité toxique, de misogynie, de «male gaze» et autres clichés sexistes que les habitués du genre connaissent bien, il donne souvent l’impression d’avoir été écrit par un robot programmé à partir des «9 romcoms classiques et sexistes que chaque féministe déteste adorer» et des «9 pires leçons des comédies romantiques».

Seul son dernier plan, sous forme d’émancipation féminine, apporte un peu de fraîcheur. «Tout semblait désormais possible», y raconte l’héroïne en enfourchant la grosse moto de son beaucoup trop possessif petit-ami et de rouler SEULE sur l’autoroute de la vie. Une morale qu’on retrouve, assez étonnamment, dans deux autres comédies romantiques Netflix.

Dans The Incredible Jessica James, par exemple, Jessica s’envole pour Londres réaliser son rêve de devenir autrice de théâtre… mais sans son amoureux. «Juste parce qu’un type achète à une dame quelques billets pour Londres ne fait pas de lui son petit-ami», dit-elle alors qu’on découvre qu’elle n’est pas accompagnée de «ce type» mais de sa meilleure amie et une de ses élèves.

Morale émancipatrice similaire dans Ibiza où l’héroïne, décidée à développer l’activité de sa récente société, choisit de ne pas s’encombrer d’une relation de couple. «S’il veut me voir, il devra venir à moi. Je ne vais pas passer ma vie dans un avion autour du monde juste pour le voir», explique-t-elle, dans la scène finale, à ses deux amies.

La vraie révolution de la comédie romantique est peut-être là. Après des décennies à faire du couple le parangon du bonheur, l’anti-romantisme pragmatique et émancipateur est peut-être finalement l'allumette qui rallumera la flamme de la comédie romantique. Sur Netflix et au-delà.

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