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Idleb: le pire a-t-il été évité ou simplement reporté?

Temps de lecture : 5 min

L’accord entre la Russie et la Turquie du 17 septembre a sauvé le dernier bastion insurgé en Syrie d’un «cauchemar humanitaire» certain. Mais peut-il durer?

Manifestation contre le régime de Bachar el-Assad à Binnish, dans la province d'Idleb en Syrie, le 17 septembre 2018 | Omar Haj Kadour / AFP
Manifestation contre le régime de Bachar el-Assad à Binnish, dans la province d'Idleb en Syrie, le 17 septembre 2018 | Omar Haj Kadour / AFP

La décision de création, le 17 septembre, d’une zone démilitarisée turco-russe dans la province d’Idleb, dernier bastion insurgé en Syrie dans le viseur du régime de Bachar el-Assad, a sauvé in extremis la région d’une éventuelle catastrophe humanitaire, qui aurait été la «pire» du XXIe siècle, selon l’ONU.

L’accord a été arraché au terme de plusieurs semaines d’un chassé-croisé diplomatique entre la Turquie, principal parrain de la rébellion syrienne depuis le début du conflit en 2011, et la Russie et l’Iran, qui appuient militairement le régime de Damas. Les trois pays avaient échoué à trouver une solution médiane sur la question d'Idleb le 7 septembre, lors d’un sommet fortement attendu à Téhéran, laissant entrevoir une opération militaire imminente.

Marquant un tournant assez inespéré, l’accord actuel porte sur la création d’ici le 15 octobre d’une zone d’environ vingt kilomètres de profondeur à partir des lignes de position des forces du régime, qui serait sous le contrôle des troupes d’Ankara et de la police militaire russe. Les groupes armés présents dans le secteur concerné devront en outre remettre leurs armes lourdes, selon le marché conclu entre Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan.

Emprise incertaine

Le flou plane néanmoins sur le sort de la zone non-démilitarisée, où seront entassés plusieurs milliers de combattants rebelles et djihadistes, ainsi que sur la partie responsable du contrôle de l’action des groupes armés présents sur le terrain, notamment Hayat Tahrir al-Cham, une émanation d’Al-Qaida dominant plus de la moitié de la province d’Idleb.

Ankara n’a pas de prise –du moins totale– sur cette organisation, tandis que d’autres factions djihadistes, notamment étrangères, échappent à l’orbite turque: il s’agit du Parti islamique du Turkestan, qui regroupe essentiellement des Ouïghours –une communauté chinoise sunnite et turcophone confrontée à une forte répression dans la région du Xinjiang, ainsi que Katiba al-Tawhid wal-Jihad et la brigade Imam al-Bukhari (combattants ouzbeks), ou encore Jund al-Sham et Ajnad Kavkaz (djihadistes tchétchènes).

La Turquie, qui possède des troupes sur le terrain et douze postes d’observation en vertu d’un accord de désescalade conclu avec la Russie et l’Iran en 2017, bénéficie en revanche d’un pouvoir de tutelle sur plusieurs groupes rebelles islamistes ou modérés, dont la plupart ont rejoint le Front national de libération, une coalition anti-Assad mise sur pied début août à son instigation.

Dans les rues d'Idleb en Syrie, le 23 septembre 2018 | Omar Haj Kadour / AFP

La multitude de ces groupes constitue une variable importante dans la nouvelle équation définie à Idleb: les djihadistes respecteront-t-ils l’accord russo-turc? Quelles en sont les garanties? Et si des attaques étaient menées par ces derniers contre la zone démilitarisée, voire même au-delà?

Si ces questions restent pour l’instant sans réponse et que la pérennité de l’accord turco-russe à long terme peut laisser dubitatif, une chose est sûre: un nouveau carnage dans cette guerre dévastatrice, qui a fait jusque-là près de 365.000 victimes dont plus de 110.000 civiles, a été écarté –ou au moins reporté.

Population encerclée

La perspective d’une offensive d’envergure, similaire à celles lancées par Damas et son allié russe contre d’autres bastions rebelles, avait suscité une levée de boucliers tous azimuts début septembre, alors que celle-ci semblait imminente.

Les craintes portaient notamment sur la réédition du scénario de la Ghouta orientale, ex-enclave rebelle près de Damas reconquise par le régime en avril, où plus de 1.700 civils avaient péri en quelques semaines, sous le coup d’un déluge de raids aériens, de barils explosifs ou à cause de l’usage d’armes chimiques.

À Idleb, une campagne similaire aurait été bien plus meurtrière encore. La province abrite quelque trois millions d’habitantes et habitants –soit presque dix fois la population de la Ghouta avant sa chute– encerclés de toute part.

D’une superficie d’environ 6.000 km2, Idleb est entourée par les provinces voisines de Lattaquié (à l'ouest), d'Alep (à l'est) et de Hama (au sud), toutes sous le contrôle des forces du régime syrien, ainsi que par la Turquie (au nord), qui a décidé de fermer sa frontière de crainte d’un nouvel afflux massif de réfugiées et réfugiés.

En cas d’assaut, la population d’Idleb n’aurait pu trouver refuge nulle part, ce qui aurait provoqué un «cauchemar humanitaire sans précédent dans le conflit syrien», selon le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres.

«Les gens d’Alep, de la Ghouta orientale, de Deraa ont été transférés à Idleb. Mais maintenant, ceux qui sont à Idleb, où vont-ils aller? Il n’y a pas d’autre Idleb», s’était interrogé de son côté Zedoun Alzoubi, directeur de UOSSM International (Union des organisations de secours et soins médicaux).

En parallèle, l’ONU avait mis en garde contre le déplacement de 800.000 personnes en cas d’offensive, sachant qu’un million de Syriennes et Syriens ont déjà été contraints à quitter leurs villages et villes durant le premier semestre de l’année, d'après la commission d’enquête indépendante relevant des Nations Unies.

Depuis le début du conflit, 6,5 millions de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays, contre 5,5 millions à l’extérieur, soit au total plus de la moitié de la population d’avant guerre.

Reconquête totale

La France et les États-Unis craignaient par ailleurs le recours par le régime syrien aux armes chimiques. Par le passé, le tandem franco-américain est déjà intervenu militairement pour «punir» Assad de l’usage de ces armes interdites par le droit international humanitaire.

Dans la nuit du 13 au 14 avril, les aviations américaine, britannique et française avaient conjointement mené des frappes contre des objectifs militaires syriens, en représailles à une attaque chimique présumée dans la ville de Douma (dans la Ghouta) ayant fait près de cinquante victimes.

Le régime d'Assad est accusé d'avoir utilisé à plusieurs reprises des armes chimiques au cours de la guerre qui déchire le pays depuis 2011, notamment en 2013 lors d'une attaque au gaz sarin connue sous le nom de «massacre de la Ghouta», qui avait tué environ 1.400 civils en moins de vingt-quatre heures, suivie en avril 2017 d’une attaque similaire contre la ville de Khan Cheikhoun dans la province d'Idleb, qui a fait plus de quatre-vingts victimes. En réaction à cette dernière opération, l'armée américaine avait unilatéralement lancé une cinquantaine de missiles Tomahawk contre une base aérienne du régime.

Si le risque d’une nouvelle attaque chimique à Idleb est pour l’instant nul, à la faveur de l’accord turco-russe, cette éventualité n’est pas totalement à écarter, d’autant que la formule trouvée par Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan semble aller à l’encontre de la stratégie de Bachar el-Assad de reconquérir l’intégralité du territoire, exprimée à plusieurs reprises.

S’agit-il pour autant d’une tactique russe dans le cadre de cette stratégie dessinée à deux? Car c’est bien grâce à l’intervention militaire russe, à partir de septembre 2015, que le régime syrien –jusque-là aux abois– a enchaîné au cours des deux dernières années les conquêtes de fiefs rebelles.

Il contrôle désormais près des deux tiers du territoire, contre moins de 9% pour la rébellion et 27% pour les Kurdes, qui négocient avec Damas un retour de l’armée syrienne dans les régions sous leur emprise, dans le cadre d’une décentralisation politique qui leur conférerait une certaine autonomie.

Le chemin vers la reprise totale de la Syrie par Bachar el-Assad est manifestement tracé. Et l’accord actuel entre Ankara et Moscou ne saurait faire dérailler le train en marche.

Saleh Ben Odran Saleh Ben Odran est journaliste.

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