Société

Uriner (ou plus) devant son ou sa partenaire est très révélateur

Temps de lecture : 8 min

Aller aux toilettes en présence de sa compagne ou de son compagnon ne traduit pas forcément un manque de pudeur.

Une preuve d’intimité et d’avancée dans la relation? | Marten Bjork via Unsplash License by
Une preuve d’intimité et d’avancée dans la relation? | Marten Bjork via Unsplash License by

«Ça c’est évident, personne n’a à mettre son nez là-dedans, c’est intime», déclare Marlène au sociologue Jean-Claude Kaufmann, dans son ouvrage Premier matin – Comment naît une histoire d’amour. À votre avis, de quoi parle-t-elle? Des toilettes, pardi! Car, comme l’écrit le spécialiste du couple et de la vie quotidienne, «il semble naturel d’être strictement seul pour ses besoins naturels». Un constat que recoupe Simone Scoatarin, autrice de l’ouvrage «Dis-moi comment tu fais» – Toilettes: Histoire(s) & sociologie: «Il est bien généralisé, quoiqu'à des degrés divers, que faire ses besoins, dans toutes les civilisations et toutes les relations, et peut-être de façon plus importante dans la relation amoureuse, est quelque chose qui demande à être caché».

C’est admis et bien intégré, qui plus est après avoir lu l’exemple extrême d’Ariane et Solal, dans Belle du Seigneur: «L’amour ne peut être qu’absolu, “poétique”, “prodigieux”, préservé du prosaïsme le plus vil –la mauvaise haleine au réveil, les borborygmes, “le grondement préliminaire et terrifiant de la chasse d'eau, tumulte funeste”. Si bien que, pendant longtemps, tu préféreras frôler l’occlusion intestinale plutôt que de te rendre aux toilettes en présence de l’être aimé», pointait ainsi ma consœur Élisabeth Philippe dans un article des Inrocks intitulé «“Belle du Seigneur”, le livre qui a traumatisé des générations d'amoureux».

Comment expliquer qu'à la différence d'Ariane et de Solal, des couples ne se formalisent pas que l’un soit assis sur le trône en présence de l’autre? Oui, arrêtons de faire semblant, ça arrive quasi dans tous les ménages. Voir l’autre aux toilettes fait partie des «neuf premières fois dégoûtantes qui arrivent dans tous les couples», du moins d'après Buzzfeed. Et, même si «Colombine, qui aurait pu fermer la porte, la laissait entrouverte», expose Jean-Claude Kaufmann, ce n’est pas qu’une question d’éducation ni de caractère.

Luxe, calme et mauvaises odeurs

Ce peut être pour une raison somme toute banale: la configuration des lieux. Comme le rappelle la psychologue et sociologue spécialiste de l’habitat et des modes de vie Monique Eleb, notamment co-autrice de l’ouvrage Des logements contemporains. Entre confort, désirs et normes, «l’idée d’avoir le WC séparé en France est lié à une histoire longue: au tournant du siècle, les salles de bains étaient des lieux de luxe; jusque dans les années 1950, il n’y avait que 6% de salles de bains dans les habitations. Et on ne mélangeait pas les lieux de luxe avec les mauvaises odeurs». Jusqu’ici, c’est logique. C’est pour ça que, «dans tous les appartements haussmanniens, ajoute Simone Scoatarin, les toilettes sont loin des pièces d’apparat, tout au bout du couloir, près de la cuisine et de la domesticité». Le graillon et les selles fumantes, même combat.

La cabane au fond du jardin n'y est pas pour rien. | Amy Reed via Unsplash License by

Une règle qui a évolué, au point qu’aujourd’hui ce n’est plus la salle de bains qui est un luxe mais plutôt le fait d’avoir des toilettes séparées. Ainsi, jusqu’en 2014, en France, les normes de construction des logements neufs imposaient d’avoir un sas, c’est-à-dire au minimum deux portes, entre les WC et la salle à manger-cuisine. À cela s’ajoutent les normes d’accessibilité pour les personnes à mobilité réduite, jusqu’à présent valables pour l’ensemble des appartements neufs ou réaménagés: pour qu’une personne se déplaçant par exemple en fauteuil roulant puisse accéder aux toilettes et sortir de la pièce après avoir opéré un demi-tour, est nécessité un espace de manœuvre sans aucun obstacle correspondant à un diamètre de 1,50 mètre. Qui dit donc toilettes séparées dit surface plus grande requise et mètres carrés grignotés sur le reste de l’appartement. D’où la prévalence des sanitaires dans les salles de bain. D’une pierre, deux coups. «On y gagne niveau hygiène, détaille Simone Scoatarin, puisqu’on a directement accès au lavabo.»

Un peu de retenue

En revanche, niveau respect de l’intimité, on peut mieux faire. Car, quand les WC se retrouvent dans la salle de bains, «t’as pas le choix, c’est dans la même pièce, ça se fait malgré toi par le côté pratique», raconte ainsi Virginie à Jean-Claude Kaufmann dans son livre sur le premier matin. «La décontraction est cependant rarement atteinte, le style de l’action étant plutôt discret et hâtif, pointe toutefois le sociologue. Avec adjonction de diverses tactiques pour détourner l’attention.» Stratégique. Un peu comme ce «bruit retentissant d’eau en cascade» entendu dans les toilettes de l’aéroport de Tokyo, qui a «pour fonction de couvrir tout bruit que nous pourrions émettre», comme le relate Simone Scoatarin dans son ouvrage consacré aux toilettes.

Quand les WC se retrouvent dans la salle de bains, t'as pas le choix. | Sergio Briones via Unsplash License by

Cela s’explique pour des besoins pressants. «C’est sûr que, quand il y a urgence totale, on met de côté sa pudeur. On y va, on essaie de penser à autre chose, soutient la spécialiste. Il n’en reste pas moins que l’inhibition est là et que l’on n’est pas bien à l’aise.» Dans ce cas, c’est juste un moindre mal. Lorsque l’on meurt d’envie de faire pipi, on préfère encore s’asseoir sur la cuvette et se soulager (le terme prend tout son sens lorsque la vessie, pleine, se vide), quand bien même en présence de son cher et tendre, que de se faire dessus. Mais, le reste du temps, la contrainte d’installation n’explique pas tout. «Il m’est aussi arrivé d’avoir des toilettes dans ma salle de bains et je n’ai pas souvenir de m’être jamais livrée, ni même mon compagnon, à ce genre d’activité en présence de l’autre», témoigne Simone Scoatarin. Elle parlait certes de la défécation mais il n’en reste pas moins que le constat est tout aussi valable pour l’évacuation de l’urine.

(D)urée de l’idylle

C’est donc que d’autres choses peuvent amener à ce que la pudeur vis-à-vis des besoins naturels soit plus ou moins élevée. «Le comportement des couples vis-à-vis de l’activité excrétoire ne pourrait-il être considéré comme baromètre de leur relation amoureuse?» interrogeait ainsi Simone Scoatarin dans son livre, en mentionnant le roman Comme dans un film, de Régis de Sá Moreira: «Après un premier temps idyllique où “chacun essayait de couvrir ses bruits en faisant couler le robinet”, où parfois les toilettes abritaient leurs ébats sexuels, ça se gâte. “Lui: la première fois qu’elle avait chié devant moi. […] Elle: les fois où il pétait pendant que je me lavais les dents.”» On pourrait en faire de même pour l’urine, estime la spécialiste.

En gros, faire pipi devant sa ou son +1 serait un signe permettant de prendre la mesure (ou la température) du couple. «Où en est l’amour? Au début, dans la période idyllique, on idéalise totalement le partenaire, comme dans Belle du Seigneur. Si bien qu’alors faire ou dire ses besoins est tabou. Imaginez un repas où deux personnes sont en train de se draguer: il n’y en a pas un qui puisse dire “Il faut que j’aille pisser”. L’image de l’autre avec le pantalon baissé sur le chiotte n’est pas d’un érotisme torride», s’exclame l’autrice de «Dis-moi comment tu fais» avec un grand sourire. En revanche, «un couple qui se désagrège change ses pratiques par rapport à l’utilisation des WC et l'on peut être amené à déféquer ou uriner devant l’autre».

Passion, régression

Aïe, uriner devant l’autre signifierait-il à coup sûr que l’on «pisse à la raie» (et même à l’arrêt) du couple? Pas forcément non plus. Plus qu’une marque d’inimitié, «ce peut-être vécu par certains comme une preuve d’intimité et d’avancée dans la relation», nuance Simone Scoatarin. C’est bien ce que relève Becky Barnicoat sur BuzzFeed: «Discuter de tout et de rien tandis que l’un de vous deux est en train de faire pipi, c’est quand même assez fantastique.» Et ce que formulait le psychiatre spécialiste du couple Alberto Eiguier à Rue89 sur le caca, ennemi (ou ciment?) conjugal: «Le couple, c’est une avancée et une régression. Du moment qu’on est en couple, on va partager son intimité avec quelqu’un d’autre, c’est une avancée. Mais il y a aussi une régression dans ce partage. On retourne à un stade de l’enfance, avant l’âge où on nous a appris le contrôle des sphincters, en nous disant que tout cela est sale, et qu’il ne faut pas le montrer aux autres». Et qui n’a pas la nostalgie de ce temps béni de l’enfance où nos corps étaient moins scrutés et mis en conformité?

Reste que, avant de se mettre à uriner tranquillou devant l’autre, encore faut-il y avoir été plus ou moins incité ou incitée, par exemple par mimétisme au sein du couple. Et l’on peut imaginer que l’homme s’y mettra en premier, d’abord parce que ces messieurs «pensent que leur position n’est pas gênante», analyse Simone Scoatarin. Ils sont souvent debout, de dos. On n’y voit rien. Et puis «il leur est beaucoup plus habituel d’uriner “en public”», au grand dam des autorités, des passants le nez en l’air dans les effluves d’urine ainsi que de certaines dames.

Avec aisance

À cette assimilation conjugale peuvent aussi s’ajouter pléthore de scènes dans les films, notamment les comédies romantiques, où l’on voit un membre du couple assis sur la lunette tandis que l’autre se lave les dents, se sèche les cheveux ou autre activité devant le miroir. La preuve avec l’affiche du film de Judd Apatow 40 ans mode d’emploi, comme l’indique Iris Brey, autrice de Sex and the Series (Soap éditions, 2016). Une américanisation qui fait écho aux propos, rapportés par Simone Scoatarin, de l’ethnologue Pascal Dibie dans Ethnologie de la porte (Métailié, 2012) sur ces Américaines et Américains qui «laissent la porte des toilettes ouverte en continuant à vous parler».

Plus que signe de sans-gêne, uriner devant sa compagne ou son compagnon est la preuve que la pudeur est évolutive, et qu’on l’aménage suivant la configuration des pièces, la relation avec sa moitié ou encore l’image globale que l’on a des sanitaires et de ce que l’on y fait. Car si faire pipi peut ne pas gêner outre mesure, il ne faudrait pas oublier «la grande différence entre petits et gros besoins», souligne Jean-Claude Kaufmann dans son ouvrage. «Tu fais un caca, c’est très intime. Je ne me vois pas chier [et] que le mec soit en train de discuter en même temps. Pipi à la rigueur je dis pas, mais caca non!» lui confiait ainsi Gildas. Car, outre le bruit et les odeurs, «le caca renvoie à une gestuelle beaucoup plus problématique», résume le sociologue. En gros, faut pas pousser: les toilettes ont beau être un lieu d’aisance, cela ne veut pas dire qu’on y est à l’aise pour tout y faire sous le regard de l’autre.

Daphnée Leportois Journaliste

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