Monde

Norvège: la grande illusion verte

Temps de lecture : 7 min

Ce paradis des énergies propres a un secret: il exporte sa pollution.

La plateforme gazière de Sleipner, à environ 250 km au large des côtes norvégiennes en mer du Nord. | Daniel Sannum Lauten / AFP
La plateforme gazière de Sleipner, à environ 250 km au large des côtes norvégiennes en mer du Nord. | Daniel Sannum Lauten / AFP

En Norvège, le crépuscule de l’été est une période étrange. C’est la fin de la saison des chalets, qui voit d’innombrables Norvégiennes et Norvégiens se réfugier dans leurs centaines de milliers de maisons de vacances déclarées pour capter quelques précieux rayons de soleil –que ce soit en montagne, dans les fjords ou sur la côte. Les statistiques montrent que la population de la Norvège adore l’idée de s’isoler dans la nature. Elle en a même fait un mot: «Friluftsliv», que l’on pourrait traduire par «la vie au grand air». Ce terme s’applique à toute activité réalisée à la campagne, et il symbolise une forme d’attachement culturel à la nature. Il est souvent prononcé pendant l'été.

Lorsque vient le mois de septembre, en revanche, le soleil se fait plus rare, et les naturophiles quittent leurs chalets pour retrouver la ville. La plupart d'entre elles et eux travaillent dans des bureaux; beaucoup sont employés par différentes compagnies pétrolières et gazières. En 2017, environ 6% de la population active était employée (directement ou indirectement) par l’industrie pétrolière. Ce chiffre peut sembler peu élevé, et l’on pourrait donc facilement sous-estimer toute la place qu’occupent les combustibles fossiles dans l’économie norvégienne. Le pétrole brut et le gaz naturel constituant plus de la moitié de la valeur totale des exportations du pays, la quasi-totalité de la population est touchée par l’industrie fossile, d'une manière ou d'une autre.

Il n’est pas question ici de pointer du doigt la potentielle hypocrisie des amoureuses et amoureux de la nature travaillant pour l’industrie pétrolière. Cela reviendrait peu ou prou à étriller un socialiste parce qu’il posséderait un iPhone. Il est toutefois intéressant de se demander comment la Norvège, qui s’est bâtie sur –et qui s’est définie par– le pétrole, peut se donner l’image d’une nation verte; et d’en tirer des enseignements pour l’avenir de la lutte contre les émissions de CO2.

Un géant du pétrole

L’électricité norvégienne est presque entièrement produite par l’énergie hydraulique, qui couvre près de 95% des besoins en énergie du pays. Les nouveaux immeubles de plus de 500 mètres carrés doivent tirer 60% de leur énergie d’une source renouvelable. Les citadines et citadins jouissent de grands espaces verts, de pistes cyclables et d’un trafic minime. Le centre-ville d’Oslo devrait devenir une zone sans voitures d’ici 2019. Si automobiles il y a, il est conseillé d’acheter des véhicules électriques. Ces derniers bénéficient de nombreuses réductions (parking et autoroute, entre autres avantages). La Norvège compte donc –selon certains critères– parmi les pays les plus écologiques de la planète (elle arrive en 14e place dans la liste internationale de l’Indice de performance environnementale).

Lorsque l’on change de critères, en revanche, la Norvège se fait nettement moins verte. Elle est l’un des pays qui extraient le plus de pétrole par habitant. Seuls le Qatar, le Koweït, la Guinée équatoriale et les Émirats arabes unis la surpassent. La majeure partie de ce pétrole provient pour l’heure d’opérations de forage en mer du Nord, mais une large portion de la production pourrait bientôt provenir d’exploitations basées en mer de Barents, ouverte à l’exploration pétrolière et gazière par Oslo en 2017.

Le champ pétrolifère Goliat est localisé dans le secteur norvégien de la mer de Barents. | T3n60 via Wikimedia Commons License by

Voilà plusieurs décennies que le gouvernement norvégien n’avait pas fait cartographier de nouvelles zones d’exploitation potentielles; et en choisissant la mer de Barents, il a ciblé un emplacement particulièrement sensible écologiquement parlant. Une partie de ces champs pétrolifères se trouve à la limite méridionale de la calotte polaire, qui abrite l’une des plus grandes colonies d’oiseaux de l’hémisphère nord, ainsi que des ours polaires durant l’hiver. Si forage il y a, il sera vite suivi par la construction de nouvelle plateformes, mais aussi par le déploiement d’une vaste architecture permettant de transporter gaz et pétrole jusqu’au rivage (et au-delà).

La majeure partie du gaz et du pétrole norvégien n’est pas utilisée à domicile: elle est exportée. La Norvège est d’ailleurs l’un des premiers exportateurs de carburant fossile au monde et un investisseur de poids sur le marché fossile international. Son Government Pension Fund-Global (surnommé «fonds pétrolier» parce qu’il a été conçu pour réinvestir les profits des géants publics du pétrole norvégien) demeure le plus grand fonds souverain au monde. Il investit certes dans l’immobilier et les énergies renouvelables, mais consacre également une part non négligeable (6,2%) de ses investissements au secteur international du pétrole et du gaz.

L'image avant tout

Malgré tout cela, la Norvège peut encore se targuer d’être écolo. Après tout, comme l’explique Peter Erickson, chercheur au Stockholm Environment Institute, l’accord de Paris sur le climat (et les autres institutions de ce type) évalue les pays en fonction de leur capacité à réduire les émissions au sein de leur propre territoire. Et seules 5% des émissions fossiles proviennent de la phase de production. Le reste provient de la consommation des combustibles, qui s’effectue en dehors des frontières norvégiennes. Lorsqu’il prend en compte la dépendance de la Norvège à l’exportation de combustibles fossiles, l’Indice de performance environnementale la classe à un niveau bien inférieur (128e place) en raison de l’intensité des émissions de CO2.

Le Norwegian Petroleum Directorate ne s’en est pas ému. Il est même allé jusqu’à déclarer que la Norvège gérait correctement la petite partie d’émissions provenant de la production fossile. À l’en croire, le pays produirait le pétrole et le gaz les plus propres du marché. D'après une étude réalisée en 2015 par le Statistics Norway Research Department, la moyenne mondiale des émissions produites par l’extraction du pétrole et du gaz naturel serait d’environ 130 kg de CO2 par tonne. En 2012, la moyenne de la Norvège était de 55 kg par tonne.

La bonne image dont jouissent le pétrole et le gaz dans la culture et la sphère politique permet de faire cohabiter réalité économique et naturophilie norvégienne.

Seulement, voilà: si la production totale de pétrole et de gaz a baissé en Norvège, le niveau des émissions de gaz à effet de serre s’y maintient peu ou prou, un phénomène préoccupant. Par ailleurs, selon un documentaire diffusé par NRK, la chaîne publique du pays, la Norvège n’a pas de quoi se vanter de ces 55 kg par tonne. Après avoir étudié des données provenant de la Fondation Carnegie et du professeur Knut Einar Rosenthal (Université norvégienne des sciences de la vie), des chercheurs ont montré que Ghawar et Safaniya, deux champs pétrolifères gérés par l’Arabie saoudite, émettaient entre 50 et 30 kg de CO2 par tonne.

Il est vrai que la Norvège fournit d’importants efforts pour devenir un pays à «zéro émission». Mais elle n’est pas exempte de défauts –dire le contraire serait faire preuve d’une «scandimanie» excessive. Certes, beaucoup de Norvégiennes et Norvégiens soutiennent une grande variété de mesures écologiques, mais ils sont moins nombreux lorsqu’il s’agit de militer contre le forage en haute mer. Trine Villumsen Berling, chercheuse en science politique à l’université de Copenhague, explique que la bonne image dont jouissent le pétrole et le gaz norvégiens dans la culture et la sphère politique du pays permet de faire cohabiter réalité économique et naturophilie norvégienne. Produire du pétrole dans le seul but d’en retirer un profit ne conviendrait pas à l’opinion publique: les combustibles norvégiens doivent se démarquer, être «les plus propres au monde», constituer la «clé de voûte du modèle social», etc. À chaque fois que le Parti de l’environnement norvégien ou Greenpeace proposent de sortir progressivement de la production de pétrole, le gouvernement peut facilement balayer leurs arguments en s’appuyant sur l’excellente image dont jouit le pétrole norvégien au sein de la population.

Pas d'industrie fossile, pas d'État-providence

En un sens, l’exemple norvégien illustre un phénomène devenu international: la tension opposant protection de l’environnement et poursuite du développement. On a tendance à penser que ce dilemme concerne avant tout les pays en développement. On entend souvent l’Inde (entre autres nations) affirmer que la pollution est la condition sine qua non de la lutte contre la pauvreté. Par ailleurs, l’accord de Paris a fixé un budget carbone pour chaque pays. L’Union européenne, qui demeure le client le plus lucratif de la Norvège, va certainement chercher à acquérir une électricité plus verte. La Norvège pourrait donc être amenée à écouler sa marchandise sous d’autres cieux –y compris dans le monde en développement.

Car la Norvège doit bien financer son État-providence, elle aussi. Et cette mission deviendrait presque impossible si les réserves fossiles venaient à s’épuiser, ou si l’industrie devait s’éteindre. Reste qu’en donnant à son pétrole une image écolo, la Norvège dessert sa population. Tôt ou tard, Oslo devra faire face à la réalité: elle fait partie du problème environnemental de la planète, pas de la solution. Si elle continue de nier les effets néfastes des fossiles norvégiens, la transition vers une économie verte sera plus lente, ce qui désavantagera la Norvège (entre autres pays producteurs de pétrole) sur le marché international de l’énergie. Et lorsqu’elles surviendront, les conséquences économiques n’en seront que plus rudes.

Lars Petter Teigen

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