Égalités / Culture

L’homosexualité masculine est-elle une norme dans l’industrie de la mode?

Temps de lecture : 9 min

Si l’on vous demandait le nom d’un couturier français hétérosexuel, vous auriez sans doute bien du mal à en citer un.

Karl Lagerfeld salue le public à la fin du défilé Chanel automne / hiver 2018-2019, le 3 juillet 2018 au Grand Palais, à Paris. | Alain Jocard / AFP
Karl Lagerfeld salue le public à la fin du défilé Chanel automne / hiver 2018-2019, le 3 juillet 2018 au Grand Palais, à Paris. | Alain Jocard / AFP

Pour célébrer son 300e numéro sorti en septembre 2018, le magazine anglais Attitude –le premier média dédié à la communauté LGBTQ+ en Europe– célèbre l’industrie de la mode en mettant en couverture Olivier Rousteing, directeur artistique de Balmain, Edward Enninful, rédacteur en chef du Vogue britannique, et Nicola Formichetti, designer de Diesel et Lady Gaga.

Pour expliquer ce choix, le rédacteur en chef Cliff Joannou, dans son édito, évoque le rôle central du vêtement dans la vie des homosexuels: «Le style est une fenêtre ouverte sur notre identité, car les vêtements sont bien plus qu’une épaisseur qui nous protège des éléments. Beaucoup d’hommes homosexuels passent des années à cacher leur identité ou à se fondre dans un stéréotype de genre. En grandissant, est-ce si surprenant que ça de les voir faire carrière dans la mode, cet univers qui leur permet de mettre de la couleur dans un monde sombre et discriminant?”»

Joannou évoque ici la présence en nombre d’hommes ouvertement gays dans l’industrie de la mode. Aux côtés des femmes, ils représentent la majeure partie du million d’emplois liés à la mode en France. L’homme hétéro y est minoritaire; il se braque et refuse de devenir un travailleur de cette industrie, de passer par une école de stylisme et de parler chiffons en public.

Affaires d'hommes

Depuis la fin du XIXe siècle, les hommes excellent dans l’art de l’habillement. Ce sont eux qui donnent naissance à la haute couture en France et en font un business lucratif. Charles Frederick Worth marque l’histoire en étant l'un des rares couturiers hétérosexuels et d'origine étrangère à enrichir la mode française. Son disciple, Paul Poiret, également hétérosexuel, a été la star de la couture des années 1900 à 1930.

Un basculement s'opère après la Seconde Guerre mondiale, avec l’arrivée de Christian Dior dans la fashion sphère parisienne. Très secret sur sa vie privée, il ne dévoilera que très tard son homosexualité.

Depuis, les designers vedettes –Yves Saint Laurent, Pierre Balmain, Karl Lagerfeld et Jean-Paul Gaultier, entre autres– ne se cachent plus et osent parler de leur orientation sexuelle. La jeune génération, elle aussi, fait rapidement son coming out, d’Olivier Rousteing à Simon Porte Jacquemus.

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La raison qui explique cette présence massive d’hommes gays est simple: la mode a toujours accueilli ceux considérés comme des parias. Les juifs, les créatifs, les hypersensibles, les marginaux, le vilain petit canard de la famille et les homosexuels, tous trouvent leur place dans ce milieu qui les acceptent comme ils sont.

C’est grâce à cette communauté à la tête du navire que la culture gay s'immisce dans la mode. Les costumes italiens flamboyants, le port du rose, les pièces moulantes –dont le jean skinny– ou le cuir et le sportswear fétichistes quittent le microcosme des clubs gays pour rejoindre les moodboards et atterrir sur les défilés.

Les marques grand public ont suivi cette mutation de près et ont intégré ces nouveaux codes dans leurs collections masculines, avec un storytelling adapté: dans les années 1990, on assiste à la naissance de la métrosexualité. Pour la première fois, la mode apprivoise ces clients hétéros qui ne veulent surtout pas être vus comme des acheteurs compulsifs frivoles –l’équivalent de «gays» dans leur imagination.

Cette image d’homosexuel très efféminé et expert de la mode est également diffusée par la pop culture. En témoigne le personnage de Nigel, journaliste de Vogue et expert du relooking dans Le Diable s’habille en Prada, celui de Kurt dans la série Glee ou plus récemment Tan France, technocrate mode dans Queer Eye sur Netflix.

Malgré eux, ces personnages participent à l’auto-exclusion des hommes hétéros de l’industrie de la mode, car ceux-ci veulent s'éloigner le plus possible de cette image. La mode, et surtout celle des podiums, leur apparaît comme un domaine élitiste et complexe, au même titre que l’art contemporain. Ils cherchent alors des chemins de traverse pour éviter celle-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom.

Quête de réassurance

L’homme hétéro qui commence à s’intéresser au vêtement part toujours d’une démarche utilitaire. Pour Valentin Esquier, YouTuber et coach en image, le déclic est arrivé autour de ses 20 ans: «À un moment de ma vie, j’ai pris beaucoup de poids et j’ai mis mon apparence de côté. Après m’être pris en main, je n’avais aucune connaissance des codes du style, savoir comment mettre ma morphologie en valeur, par exemple.»

C’est justement cette quête du manuel parfait avec les bons tuyaux qui a poussé Geoffrey Bruyère à développer en 2007 le blog Bonne Gueule, aux côtés de son associé Benoît Wojtenka. «Pour notre génération, la passation des conseils en style ne se fait plus par le père, mais par Google. On tape “Comment choisir un jean” sur les moteurs de recherche», souligne-t-il.

Le blog est un succès et compte des lecteurs de 15 à 70 ans, en recherche constante de conseils et de marques testées et validées. Quand on parle de mode à l’homme hétéro, il a besoin d’être en confiance avec ce qu’il touche et ce qu’il essaie: c'est ce qui le fera revenir. Cette quête de réassurance pousse les marques à développer tout un storytelling à destination des clients, dans l'espoir qu’ils s’engagent dans la durée.

Selon Marc Beaugé, journaliste passionné par le vêtement mais qui se «qualifie rarement de journaliste mode», les hommes ont besoin d’une raison valable et de profondeur pour acheter un vêtement: «Il y a encore, chez beaucoup d'hommes, un complexe par rapport au shopping. Ils refusent d'être des fashion victims, ou de faire du shopping au premier degré. Ils veulent un vêtement entouré de sens, de référence culturelles et historiques. Ils ne veulent pas donner l'impression de répondre simplement aux diktat des magazines ou aux tendances. Moi-même, je déteste me balader avec un shopping bag. Ca ne m'arrive jamais.»

C’est en apprenant plus sur la matière, l’histoire du vêtement ou de sa coupe et l’association des couleurs que l’homme va au fur et à mesure prendre plaisir à s’habiller. Pour Geoffrey Bruyère, il y a eu une vraie évolution du regard de l’homme hétéro sur la mode depuis une dizaine d’années.

«Quand on a commencé à faire du coaching et que l'on proposait à des hommes des pièces qu’ils n’avaient pas l’habitude de porter, on nous faisait souvent la remarque: “Ça fait gay.” C’est bête, mais ça montre bien à quel point les hétéros peuvent associer la mode à une communauté. Et la remarque est ensuite passée de “Ça fait gay” à “Ça fait femme”, puis à “C’est pas vraiment mon style, c’est pas vraiment moi.”»

Virilité interrogée

La connotation gay est en revanche inexistante lorsque l’homme s’intéresse au vêtement sportif ou urbain. Il est par exemple totalement décomplexé lorsqu’il achète et collectionne des sneakers. Toute la culture du «Hype Beast» a misé sur cette nécessité de virilité amenée par le vêtement sportif, en l’associant à l’exclusivité. Aujourd’hui, les hommes s’arrachent les chaussures et vêtements Supreme et documentent leur passion pour ces chiffons précieux sur les réseaux sociaux.

Mike Kelley/Supreme. 09/06/2018

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Au Congo, les célèbres sapeurs –membres de la Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes– vont plus loin que le vestiaire sportif, en assumant sans aucun complexe leur goût pour les vêtements et accessoires chatoyants. Ils ont choisi la mode pour religion, sans que le mot gay ne soit mentionné nulle part.

Christelle Bakima, fondatrice du podcast reportage «Bak’s to Congo», explique que cette coquetterie masculine est même source de virilité: «Ce que l'on pourrait qualifier de comportement métrosexuel en France sera considéré comme synonyme de richesse et de bon vivant au Congo. Si cet homme peut s'entretenir, il peut subvenir aux besoins de sa famille, et donc potentiellement d'une femme, ce qui est perçu comme d'autant plus viril.»

La virilité est précisément l’élément que l’homme hétéro n’arrive pas à associer à la mode des créateurs et des maisons. Le dessin de mode et la couture étant souvent conjugués au féminin, cet univers lui semble bien trop inhospitalier.

En plus des tenues créatives qui effraient, l'androgynie et le très jeune âge des mannequins –souvent filiformes et imberbes– ne leur ressemblent pas et insistent sur cette cassure entre la mode des défilés et la leur.

Exclusions permanentes

Dans l’enquête sociologique Le plus beau métier du monde, Giulia Mensitieri explique que «depuis l’extérieur, [la mode] apparaît comme un monde homogène fait de paillettes et de lumière, mais, une fois franchi son seuil, on découvre un espace fortement structuré fonctionnant sur des exclusions permanentes, à la fois économiques, sociales et symboliques».

Une des exclusions les plus visibles est le nombre réduit de femmes et d’hommes LGBT+ à la tête des grands groupes. Dans ce microcosme, la cooptation et la passation de père en fils règne encore. Les hommes hétéros dominent les conseils d'administration des marques, sont directeurs de publication de magazines de mode ou travaillent l’angle financier de la mode, loin des sphères créatives.

Antoine Arnault passe bien du temps sur les défilés, mais parce qu’il fait partie du socle de LVMH. Son couple avec le top model Natalia Vodianova ne fait qu’amplifier son rôle de patron de la mode puissant et hétérosexuel.

En France, ces métiers de pouvoir et d’argent sont intimement liés à un idéal de l’homme viril. Craintifs à l’idée de ne pas correspondre à cet idéal, les jeunes hétéros évitent les formations en mode connotées féminines, comme le stylisme ou le marketing du luxe.

Ancien étudiant en école d’art, Valentin Esquier en a été témoin: «Les gens qui voulaient s’orienter dans la mode, c’étaient les filles, les gays de la classe et un mec qui ne se disait pas gay, mais qui s’est senti obligé de le préciser.»

Part de féminité

L’idéal viril à adopter à tout prix est né juste après la Révolution française, comme l’explique Émilie Coutant, sociologue et présidente du Groupe d’études sur la mode: «C’est l’entrée dans la société moderne qui a entraîné un idéal viril. L’homme devait être civilisé, propre sur lui et ne pas s’intéresser au futile. Ensuite, pendant tout le XIXe siècle, il s’est vu imposer un costume sombre et austère qui correspondait à un ordre idéal viril.»

Pourtant, sous l'Ancien Régime, c’étaient bien les hommes de la cour qui se passionnaient pour le vêtement, la coiffure, le maquillage et les chaussures à talons. Ces aristocrates flamboyants se souciaient peu de la différence entre masculin et féminin, puisque c’était la société d’ordres qui prévalait. Ce goût pour la mode a été effacé de l’histoire pendant deux siècles, sous couvert de virilité.

Depuis la fin des années 1990, les archétypes du féminin et du masculin sont une nouvelle fois bousculés, notamment grâce à la culture gay et aux mouvements féministes. L’homme hétéro est à nouveau appelé à embrasser sa part de féminité, comme le furent les dandys du XIXe siècle.

Montrés du doigt par les hommes comme étant des individus loufoques et égarés du bon chemin, ces derniers étaient également les tombeurs de ces dames, qui raffolaient de cette image d’homme soigné, moustachu et qui savait parler chiffons.

L’homme français n’en est qu’au début de cette métamorphose. Il se rendra bientôt compte qu’accepter et maîtriser son côté féminin n’est pas synonyme de destruction du masculin. Le bleu et le rose ne s’annulent pas: ils peuvent former un sublime violet, la couleur de l’année 2018 selon Pantone.

Dan Hastings

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