Santé

Pourquoi la gale fait son retour

Temps de lecture : 8 min

Depuis un peu moins d’une dizaine d’années, elle revient. Difficile à expliquer, la recrudescence de la gale n’épargne personne.

Signe distinctif: ça gratte | Dmitry Ratushny via Unsplash CC License by
Signe distinctif: ça gratte | Dmitry Ratushny via Unsplash CC License by

Se gratter, encore, toujours, sans trouver aucune trace sur le corps… C’est ce qu’a subi au début du mois de mai Morgane, avec qui je vis dans un petit appartement parisien de 14 m². Si de mon côté, je suis quasiment épargné par les démangeaisons, pour elle, la situation ne s’améliore pas, elle empire. Morgane commence à se réveiller les nuits, forcée de mettre de l’eau sur sa peau pour calmer les brûlures. Je me souviens m’être retrouvé un soir avec elle, à défaire notre couette et à inspecter notre matelas afin de voir si nous n’étions pas envahis par des puces ou bien des punaises de lits. Premier soulagement, nous ne trouvons ni parasite, ni insecte. Pour autant, nous n’avons toujours aucune idée de pourquoi nous nous grattons. Quelques jours plus tard, Morgane apprend qu’une amie, venue récemment passer la soirée chez nous, est atteinte de la gale. Et si c’était ça depuis le début?

Pris de panique et ignorant tout de la maladie, nous avons le réflexe classique, mais pas forcément bon, de regarder sur Internet. Nous apprenons que la gale provoque des démangeaisons, parfois très virulentes, sur les mains, plus particulièrement entre les doigts et sur la face intérieure des poignets, mais aussi au niveau des cuisses, des aisselles, des plis, des fesses, des organes génitaux et des seins pour les femmes. Les zones, les symptômes, cela coïncide avec ce que nous vivons. Nous sommes donc atteints de la gale.

Préjugés historiques et sociaux

«La gale, mais ça existe encore?» Voilà l’une de nos premières réactions. Et celle de beaucoup de personnes lorsqu’elles entendent le mot «gale». Dans l’imaginaire commun, cette maladie reste souvent associée à la peste, au choléra, au Moyen Âge, aux personnes sales, aux populations précaires. «Ça va, j’ai pas la gale hein!». Qui n’a jamais rétorqué cette expression à quelqu’un pour signifier: «c’est bon, tu peux m’approcher»? Cette simple phrase est un exemple parmi tant d’autres qui en dit long sur notre vision de la maladie.

Quelqu’un qui a la gale, c’est forcément à cause d’un manque d’hygiène. Mais d’où provient cette idée totalement fausse? Il est certain que cette maladie souffre d’un historique peu flatteur. «Elle a longtemps été associée aux personnes sans domicile fixe. À raison, puisqu’ils étaient ceux à en souffrir le plus, simplement compte tenu du fait qu’ils n’avaient pas les moyens de se faire traiter», rappelle Antoine Badaoui, dermatologue en région parisienne.

Associée à tort à un manque d’hygiène ou à la précarité, la gale frappe aujourd’hui toutes les classes sociales, sans distinction. François Desruelles, dermatologue à Nice martèle qu’«il est important de dire que tout le monde peut l’avoir. En plus d’un facteur aléatoire, la transmission est principalement liée à la promiscuité. Mais ceux qui voudraient croire que sa recrudescence est uniquement liée aux mouvements de populations, aux réfugiés, ont totalement tort».

Le succès des échanges d’appartements pourrait en partie expliquer la hausse des cas de gale. Comment être certain que les draps sont bien lavés entre chaque passage?

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) parle de près de 300 millions de personnes concernées chaque année. Pour une maladie disparue, ce n’est pas rien! «La gale fonctionne par flambée épidémique mais elle a toujours existé», détaille François Desruelles. Pourtant, elle semble revenir depuis quelques années. Interrogée, Santé publique France, l'agence nationale de santé publique, répond ne disposer aujourd’hui d’aucune donnée de surveillance précise concernant la maladie en France.

La recrudescence de la gale est difficile à analyser. La vie en collectivité favorise évidemment la dissémination de la maladie. Pour Antoine Badaoui, son retour peut s’expliquer par la démocratisation de la mobilité. Logique: plus il y a de mouvements, plus il y a de risques qu'une maladie contagieuse se répande. Le succès des échanges d’appartements, notamment avec des plateformes telles que Airbnb, pourrait donc en partie expliquer la hausse des cas de gale. Comment être certain que les draps sont bien lavés entre chaque passage? Par extension, la problématique est la même pour les auberges de jeunesse, ou tout autre endroit avec un lit qui voit s’enchaîner des passages temporaires. Il ne suffit que d’une nuit. Bien que la gale soit transmissible via un contact direct, prolongé et intime, comme il en existe au sein d'un couple ou d'une famille, elle se propage aussi par l’intermédiaire de vêtements ou tissus contaminés. Enfin, la libération des mœurs (merci Tinder) peut également être un facteur de sa recrudescence, car oui, la gale est aussi considérée comme une IST (infection sexuellement transmissible).

Des généralistes souvent désarmés

Dans notre épopée, le diagnostic n’a pas été une partie de plaisir. Ne connaissant aucun généraliste sur Paris, Morgane est passé par Doctolib pour prendre un rendez-vous en urgence. Elle a dû s'expliquer plusieurs fois, en répétant au médecin que les symptômes coïncidaient avec la gale. Même témoignage chez Anna [prénom d'emprunt, ndlr], atteinte de la gale en 2014. «Lors de mon rendez-vous médical, j’ai dû insister! Le généraliste ne me croyait pas… C’était très frustrant Nous sommes encore moins bien tombés puisque, cerise sur le gâteau, notre généraliste a réussi à se tromper dans son ordonnance, en prescrivant un médicament qui n’existe plus. Outre cette situation exceptionnelle et grotesque, qui, soyons honnêtes, relève plus de la malchance que d'un cas général, il demeure vrai que les médecins sont parfois démunis face à la maladie.

Premier point, le manque de matériel. Seules les urgences et les dermatologues possèdent un dermatoscope, l’unique outil permettant de s’assurer quasi-certainement de la contagion. Deuxième carence, celle des spécialistes, en particulier dans certaines régions françaises. La problématique n’est pas nouvelle… Ils sont ainsi nombreux à se retrouver surchargés, presque forcés de devoir refuser les rendez-vous en urgence. Autre élément, plus facilement améliorable: la prescription du traitement. «Les médecins ne font pas toujours le traitement dans sa totalité, c’est-à-dire traiter le patient mais surtout le premier cercle (famille, conjoint(e), colocataires, etc.)», affirme François Desruelles. Mon expérience le confirme. J’avoue avoir été au début réticent à suivre le traitement. Notre médecin avait affirmé que ce n’était pas nécessaire, alors que Morgane et moi vivions ensemble. Quant au diagnostic, les généralistes ne sont pas à blâmer sans arrêt. Comme de nombreuses maladies dermatologiques, la gale est difficile à déceler. Le dermatologue niçois précise: «C’est une maladie complexe. Pour tous médecins, le diagnostic n’est jamais évident et même le meilleur des praticiens peut passer à côté».

Une fois l’obstacle du diagnostic surpassé, une autre difficulté pointe: la honte de parler de cette maladie. Pourquoi? À cause de la réaction des gens. Essayez avec votre famille, vos amis. Dites-leur que vous avez la gale et attendez leur réaction. Compte tenu de l’historique de la maladie et de la psychose qu'elle génère, il n’est pas évident, que ce soit à l’école, au travail, ou auprès de ses proches, d’annoncer que vous êtes atteint de la gale. Pourtant, il faudra bien expliquer pourquoi vous arrivez un matin, avec du produit que vous vaporisez sur votre siège de bureau. «J’ai traité ma chaise en faisant croire à mes collègues que j’avais une grosse allergie. Je l’ai juste annoncé à ma patronne mais c’était très gênant», avoue Morgane. Un sentiment de honte identique chez Anna. «Ce n’est pas quelque chose dont je me vante et jusque-là, je n’en avais jamais parlé à d’autres personnes qu'à ma famille et mes amis proches.» Si aujourd’hui avec ma compagne, nous parvenons à rire de cet épisode, nous faisions moins les fiers lors du diagnostic et du traitement.

Bien réagir

Se traiter, bien sûr. Il existe deux traitements principaux. Remboursé depuis seulement 2016, l’ascabiol est une crème sous forme très liquide qui doit être appliquée sur le corps, notamment au niveau des zones touchées. Ce traitement dit local peut être associé au stromectol, un médicament sous forme de comprimé. «Aujourd’hui, des questionnements persistent, notamment sur le fait de savoir si le délai d’action du stromectol est plus long que le traitement local. Qui dit délai d’action plus long dit logiquement davantage de risques de contamination», clarifie François Desruelles. Faut-il donc allier les deux traitements? Selon lui, «il faut au moins préconiser le traitement local. Dans tous les cas, il faut renouveler le traitement, qu’il soit local ou oral, sous huit à dix jours». Morgane a choisi de faire les deux, par précaution, tandis que moi, moins touché, n’ai appliqué que la crème. Un pan du traitement consiste évidemment à avertir toutes les personnes susceptibles d’être contaminées (famille, école, travail, cercle proche). Il suffit d’une personne touchée pour relancer la machine infernale.

En plus des soins, nous avons aussi lavé à 60° les textiles. Une journée éreintante, marquée par plusieurs allers-retours entre notre immeuble et le lavomatique. Une grande partie de nos affaires ont terminé leur course dans des sacs-poubelle, confinés pendant plusieurs jours le temps que le parasite meure. Autant vous dire que dans un appartement de 14 m², la situation est déroutante. Pendant les trois jours qui ont suivi le traitement, nous avons évité tout contact étroit avec d’autres personnes, sans pour autant prendre des jours de congés, notre médecin n’en ayant pas prescrit.

«On parle de parasitophobie. Par exemple, il suffit simplement d’en parler, comme les poux, pour que quelqu’un se gratte.»

Antoine Badaoui, dermatologue

La gale réserve aussi son lot d’épreuves d'ordre psychologique. «Je me suis enfermée tout le week-end. Je ne suis pas sortie de vendredi à dimanche. J’ai désinfecté mon appartement de fond en comble. Cela m’a rendu tarée, je psychotais. J’avais trop peur d’oublier quelque chose et que tout redevienne contaminé», se souvient Anna. Antoine Badaoui, dermatologue parisien, confirme. «Il y a bien évidemment des éléments psychologiques dans la gale: on parle de parasitophobie. Par exemple, il suffit simplement d’en parler, comme les poux, pour que quelqu’un se gratte.»

La gale vous hante, elle ne nous a pas épargnés. Morgane se rappelle: «Dès que j’ai su que c’était potentiellement la gale, j’ai commencé à paniquer. Sur des forums, des gens expliquent qu’ils n’arrivent pas à s’en sortir avant longtemps. Au moindre tissu suspect, je devenais paranoïaque. J’avais l’impression que la maladie me suivait partout. Lorsque je l’ai annoncé à mes parents, ils ont commencé à mettre du produit partout et à se gratter.» Aujourd’hui, cinq mois plus tard, dès que nous allons chez quelqu’un, nous y pensons. Dès que Morgane achète un vêtement d’occasion, il passe sous la bombe, par simple précaution bien sûr.

Adrien Filoche

Newsletters

Je n'ose pas demander la pilule à mon médecin, que faire?

Je n'ose pas demander la pilule à mon médecin, que faire?

Virginie, 17 ans, a honte de demander la pilule à son médecin. À chaque fois qu'elle le voit pour en parler, elle se bloque. Comment aborder sereinement cette question une bonne fois pour toute? De son côté, Maxime se retrouve...

Quand les maladies mentales inspirent les séries

Quand les maladies mentales inspirent les séries

Quelle place pour la santé mentale à la télévision? De Carrie Mathison, l'enquêtrice bipolaire de Homeland, à Rachel Bloom, l'héroïne un peu instable de Crazy Ex-Girlfriend, la représentation des maladies mentales et de la thérapie a...

On a peut-être découvert l'origine cérébrale de l'anxiété

On a peut-être découvert l'origine cérébrale de l'anxiété

Des scientifiques ont observé une sous-activité de certaines zones du cerveau liées au contrôle cognitif chez les personnes souffrant de troubles anxieux ou de l'humeur.

Newsletters