Société

Quand les automobilistes comprendront-ils que klaxonner dans un bouchon est inutile?

Temps de lecture : 7 min

En agglomération, l'avertisseur sonore n'est censé être utilisé qu'en cas de danger immédiat. Alors pourquoi a-t-on l'impression qu'il sert principalement de défouloir?

Le tut tut est tentant, mais abstenez-vous. | Free-Photos via Pixabay License by

Dans le quatrième épisode de la saison 4 de la série Girls, Ray Ploshansky (joué par Alex Karpovsky) tente de savourer une pause lecture-thé dans son appartement new-yorkais. Sauf qu'une nuée ininterrompue de klaxons vient troubler sa quiétude, tant et si bien qu'il finit par sortir de son immeuble pour aller interpeller les automobilistes qui font pouet pouet en bas de chez lui.

Excédé, Ray tape à la vitre de la première automobile venue, insiste jusqu'à ce que le conducteur daigne la baisser, puis lui explique poliment que se défouler sur son avertisseur sonore ne permettra en rien de faire disparaître le bouchon plus vite. En guise de réponse, le type remonte sa vitre et continue à participer à ce concert si peu harmonieux.

Dans la suite de l'épisode, Ray Ploshansky tente de mener à son échelle une croisade destinée à lutter contre cette pollution sonore en tout point inutile –en vain, bien entendu.

Heureusement, son aversion croissante pour les incivilités en milieu urbain finira par lui donner envie de s'engager en politique, alors qu'il aurait pu finir par péter les plombs façon Michael Douglas dans Chute libre.

Tympans percés

Dans le film Noise, sorti très discrètement en 2009, l'avocat joué par Tim Robbins se transforme en un curieux justicier de la nuit, qui combat avant tout la prolifération des alarmes de voitures, mais mène de façon plus large une guerre contre les comportements insupportables d'une partie des propriétaires d'automobiles, qui se fichent comme de leur première culotte de produire des bruits inutiles, intrusifs et anxiogènes.

À mi-chemin entre la révolte citoyenne et la plongée dans la folie, le héros de Noise ira loin pour tenter de retrouver le goût du calme.

Comme je les comprends. Dans la plus grande partie des cas, l'utilisation du klaxon me donne envie de me percer les tympans, ou de me défouler à mon tour en déballant une liste de noms d'oiseau à l'encontre des personnes qui l'utilisent.

On rappelle que selon l'article R416-1 du code de la route, «en agglomération, l'usage de l'avertisseur sonore n'est autorisé qu'en cas de danger immédiat». Hors agglo, d'ailleurs, il ne s'agit pas non plus d'appuyer dessus à tout bout de champ: l'usage des avertisseurs sonores n'y est «autorisé que pour donner les avertissements nécessaires aux autres usagers de la route».

On pourrait même quasiment s'abstenir de citer la loi: il suffirait de parler de respect ou d'évoquer la logique pour expliquer que non, vraiment, klaxonner dans un embouteillage ne sert strictement à rien.

En passant, on se souviendra que personne n'éprouve un réel plaisir à l'idée de perdre de précieuses minutes de vie dans les bouchons, et que clairement, si la téléportation existait, l'indice de bonheur national brut grimperait en flèche.

Stress contagieux

En 2017, d'après la société spécialisée Inrix, les automobilistes de France ont passé vingt-deux heures dans les bouchons. Une moyenne fortement relevée par les Parisiennes et Parisiens, dont le score grimpe à soixante-neuf heures par an –ce qui fait de notre capitale la 9e ville la plus embouteillée du monde.

Oui, c'est rageant; non, on ne peut pas toujours cesser de prendre sa voiture afin de se mettre aux transports en commun. Quoi qu'il en soit, perdre sa soirée dans un embouteillage constitue assurément une source légitime d'agacement.

On peut tenter de voir les choses le moins négativement possible, en écoutant de la musique, en chantant des chansons à tue-tête ou en se curant le nez. Mais klaxonner ne sert à rien. À RIEN. C'est juste une façon très stupide d'injecter de l'agressivité dans une situation qui n'en a aucunement besoin.

J'aimerais pouvoir donner un conseil plus ou moins amical à celles et ceux qui passent leur temps la main sur l'avertisseur, mais rien ne me vient. Je ne sais pas, achetez-vous une balle anti-stress ou un punching ball. En tout cas, arrêtez.

Où est l'intérêt dans le fait d'accroître le stress des autres personnes coincées tout comme vous? Si vous réfléchissiez deux secondes, vous constateriez qu'augmenter le degré de nervosité des autres automobilistes revient à les pousser à prendre des décisions idiotes à l'emporte-pièce –dépassements inconscients, changements de file inconsidérés... Vous n'améliorerez absolument pas la situation; vous risquez même de l'empirer.

Klaxon citoyen

«Je ne suis pas tout à fait d'accord, rétorque Vincent. Je reconnais qu'il m'arrive de klaxonner dans certaines situations où ça n'est pas permis, et notamment lorsqu'on patiente devant certains feux tricolores. Dans certaines rues, la durée au cours de laquelle le feu est vert est ridiculement petite. Si les premières personnes de la file ne réagissent pas au quart de tour lorsqu'il est vert, ça bloque tout le monde et ça empêche un certain nombre de voitures de passer. Résultat, il y a toujours des gens pressés qui passent à l'orange foncé, voire au rouge, et c'est ça qui est dangereux. Quand je klaxonne parce que c'est vert, c'est une façon de réveiller immédiatement l'automobiliste qui doit démarrer en premier. Parce que les types qui ont le nez sur leur portable et qui ne surveillent pas le feu, on en croise tous les jours.»

Mais est-ce vraiment si grave de perdre deux minutes supplémentaires parce que quelqu'un n'a pas démarré assez vite? «Je le répète: la lenteur de certaines personnes en pousse parfois d'autres à démarrer sur les chapeaux de roue, à coller quasiment le pare-chocs de la voiture de devant, à passer au rouge... À titre personnel, je suis rarement à cinq minutes près, mais je me dis que dans la file, il y a sans doute des gens qui risquent d'arriver au travail en retard, ou qui ont des tas de colis à livrer en temps et en heure. Si j'exagérais un peu, je dirais presque que j'ai le klaxon citoyen» –je n'ai pas caché à Vincent que cette dernière expression m'avait bien fait rire.

Mépris de classe

À titre personnel, je n'enrage jamais autant que lorsque je suis coincé dans une rue à sens unique par un camion-poubelle ou un véhicule de livraison. Je peste dans ma moustache, voire à voix haute si les enfants ne sont pas à l'arrière.

C'est parfois pénible d'attendre, oui. Mais une fois encore, le fait de klaxonner les uns ou les autres aura-t-il un impact sur le déblocage de la situation?

On a connu métiers plus épanouissants que ceux consistant à livrer des colis ou à ramasser des ordures. De ce fait, je doute que les gens dont c'est le job fassent réellement exprès de nous bloquer pendant quelques minutes.

Un peu d'empathie, que diable. Appuyer sur l'avertisseur dans ces moments-là, c'est non seulement archi-bête, mais aussi révélateur d'un mépris de classe: on aimerait que ces personnes fassent leur office de façon invisible, qu'elles n'existent pas réellement dans l'espace public.

Un sentiment renforcé par le fait que, lorsqu'elles klaxonnent, les grosses voitures font nettement plus de bruit que les petites, dont la voix fluette peine à exister. L'ensemble est proprement insupportable.

Violence rentrée

Suis-je déjà descendu de ma voiture pour expliquer tout cela à mes «camarades» d'embouteillage? Non. J'éprouve un sentiment de méfiance tout particulier à l'encontre des maniaques de l'avertisseur sonore. J'imagine que ces personnes-là ont en elles autant de souffrance que de violence, qui s'exprime par un pouet pouet mais pourrait tout aussi bien –pour peu qu'on les y pousse– se mouvoir en coups de poings dans la gueule.

À ce titre, si de telles statistiques ne semblent pas exister, j'ai bel et bien l'impression que les pros du klaxon sont majoritairement des hommes. Sur la route comme partout ailleurs, il règne l'impression que ces messieurs sont les rois, que leur temps est supérieurement précieux et que le monde risque de s'arrêter de tourner si on ne les laisse pas immédiatement passer. «Laissez-moi passer, j'ai un très gros kiki», semblent-ils nous enjoindre.

En un sens, mon sentiment est confirmé par la série de tweets postée en juillet dernier par l'inénarrable Julien Rochedy, chantre d'une masculinité bien rance, qui raconte notamment que les stages destinés à récupérer des points de permis sont constitués à 90% d'hommes.

Ces participants réfractaires aux stages sont présentés comme des victimes d'une société qui les empêche d'accomplir leur missions, tandis que des «flaques» comme moi –il aime beaucoup ce mot– sont des «esclaves du système qui ne réfléchissent même plus» –en attendant, la flaque derrière cet article a toujours tous ses points, et sans avoir eu besoin d'assister à stage.

Depuis cet été, pour chaque coup de klaxon donné, j'imagine que c'est Rochedy lui-même qui est en train de le donner, fulminant parce que cette France de sales gauchistes est en train de gâcher son existence. Je ne sais pas si je dois vous conseiller de faire pareil: tous ces petits Rochedy rouges de colère, c'est à la fois assez amusant et un peu oppressant.

Outil festif

Je n'ai jamais entendu parler d'une personne verbalisée pour emploi abusif de l'avertisseur sonore dans le cadre d'une utilisation normale de son automobile, mais cela doit probablement se produire de temps à autres.

En revanche, le soir de la finale de la dernière Coupe du monde de football masculin, la police de Tergnier dans l'Aisne s'est montrée inflexible, en administrant une douzaine de procès verbaux à des fans des Bleus qui auraient un peu trop exprimé leur bonheur grâce à leurs klaxons.

Il y a tout de même de quoi s'insurger. S'il m'arrive de croiser les doigts pour que des klaxons festifs ne viennent pas troubler le sommeil de mes enfants, le fait de distribuer des amendes le soir du 15 juillet n'a franchement rien de très reluisant –il y a eu plus grave ce soir-là.

Les mariages et les grands événements: voilà ce qui me pousse à la clémence. Utilisé comme un outil festif, le klaxon me semble toujours un peu anxiogène, mais nettement plus tolérable. C'est l'expression d'une joie, certes davantage pardonnable quand vous n'avez pas un bébé en train de faire la sieste. Je me souviens avoir dû prendre ma voiture pour faire une course peu après la victoire française contre l'Argentine en huitièmes de finale, et avoir souffert –mais il s'agit d'un ressenti personnel.

Cette liesse, à condition qu'elle ne débouche sur aucun débordement, ne doit pas être sanctionnée: ces minutes de satisfaction béate sont trop rares pour qu'on puisse en priver celles et ceux qui les vivent.

On se dispenserait bien en revanche de toutes les autres, celles du quotidien, au cours desquelles des gens égoïstes et obtus tapent sur les nerfs et les tympans des personnes qui partagent leur infortune.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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