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Des oiseaux espions pour lutter contre la pêche illégale

Temps de lecture : 7 min

Repérer les responsables de pêche illégale dans les eaux internationales n’est pas chose aisée… à moins d’utiliser des drones et des oiseaux équipés d’appareils d’espionnage.

Les albatros ont une envergure de trois mètres et peuvent parcourir le monde en quarante-six jours. | JJ Harrison via Wikimedia Commons License by
Les albatros ont une envergure de trois mètres et peuvent parcourir le monde en quarante-six jours. | JJ Harrison via Wikimedia Commons License by

La haute mer est probablement le lieu sur la planète où règne la plus grande impunité. Elle nous fait voyager dans le temps, nous rappelant que le monde a longtemps été bousculé par la violence et les affrontements pour des ressources et des territoires contestés. Aujourd’hui encore, la piraterie est une façon de gagner sa vie.

Néanmoins, la haute mer n’est pas complètement une zone de non-droit puisque la plupart des pays exigent l’immatriculation des navires de pêche et appliquent les protocoles environnementaux. De plus, de nombreux États ont conclu des accords de coopération afin de surveiller la pêche dans les eaux internationales. Cependant, les meilleures données disponibles indiquent qu’environ 20% des captures de produits de la mer sont illégales. Cela pose un problème environnemental considérable car les bateaux non immatriculés se soustraient aux réglementations destinées à protéger la vie marine. Cette situation est également problématique sur le plan économique pour les pêcheurs, qui ne peuvent pas rivaliser avec des bateaux ne s’acquittant pas des frais de licence et ne respectant pas les réglementations (souvent coûteuses). Dans de nombreux pays en développement, les pêcheurs locaux se font écraser par des navires étrangers qui entrent sur leur territoire et volent leur stock.

Il est urgent de remettre de l’ordre: 30% des ressources halieutiques sont menacées d’extinction et le nombre de personnes dépendant des protéines de poisson est de plus d’un milliard, et ce chiffre continue d’augmenter.

Mais cela ne sera pas facile. La haute mer (le nom technique très romantique utilisé pour désigner les eaux internationales) représente 45% de la planète, et plus de quatre millions de navires de pêche parcourent les mers et océans à tout moment. À ce jour, les efforts considérables des marines nationales et des garde-côtes du monde entier n’ont pas suffi à endiguer la pêche illégale.

Un nouvel outil dans l'arsenal anti-pêche illégale

C’est là que l’idée d’Henri Weimerskirch intervient. Ce chercheur français a eu une idée bon marché et à faible impact pour surveiller des milliers de kilomètres carrés par jour en temps réel: il délègue la tâche de surveillance à des oiseaux (un projet présenté pour la première fois par le magazine Hakai), plus précisément à des albatros, dont l’envergure est de trois mètres et qui peuvent parcourir le monde en quarante-six jours. Naturellement, les oiseaux se massent autour des bateaux de pêche, espérant y trouver facilement leur prochain repas. C’est pourquoi Henri Weimerskirch a eu l’idée de les équiper d’enregistreurs GPS intégrant une détection de radars afin de capter les signaux radars des navires (et de s’assurer qu’il s’agit bien d’un navire et non d’une île) et un transmetteur afin d’envoyer les données recueillies aux autorités en temps réel. Si ce dispositif fonctionne, il devrait être utile à deux égards: il permettrait non seulement d’obtenir des informations sur l’étendue du phénomène de pêche illégale dans la région, mais aussi d’avertir les navires de la marine française de la présence de bateaux suspects grâce à la transmission de leurs données en temps réel.

L’équipe d’Henri Weimerskirch se prépare à déployer environ quatre-vingts oiseaux dans le sud de l’océan Indien au mois de novembre de cette année.

Aux Seychelles, les pêcheurs réclament depuis des années une protection contre les navires étrangers, chinois notamment, qui s’introduisent dans leurs eaux.

Les pisteurs fixés aux pattes des oiseaux présentent à peu près la taille et la forme d’un Snickers. Le sud de l’océan Indien est une zone de pêche partagée, de sorte que neuf pays, dont la France (grâce aux petites îles qu’elle possède, un vestige du colonialisme), se partagent sa gestion. Mais la pêche illégale pose de gros problèmes, en particulier la pêche de la légine australe.

Les oiseaux espions rejoignent un arsenal de technologies développées et utilisées dans le monde entier pour intercepter des bateaux de pêche illégaux et non immatriculés. À l’heure actuelle, l’outil principal est la surveillance satellite, qui permet de disposer de données générales utiles. Toutefois, cette solution s’appuie sur les systèmes de signalement à bord des navires, ce que de nombreux bateaux non immatriculés ne possèdent pas et qui peuvent être facilement désactivés pour ne pas se faire repérer. De plus, les informations ont une résolution relativement faible et ne sont actualisées que quelques fois par jour.

Aux Seychelles, les pêcheurs locaux réclament depuis des années une protection supplémentaire pour lutter contre les navires étrangers, chinois notamment, qui s’introduisent dans leurs eaux. Ils prennent des photos des bateaux et les dénoncent aux garde-côtes, mais comme leurs images ne proviennent pas des forces de l’ordre, elles ne sont pas recevables en justice. Les garde-côtes, quant à eux, n’ont souvent pas le temps d’arriver sur les lieux à temps, et même quand ils le peuvent, ils se font soudoyer pour ne pas engager de poursuites.

La surveillance ne fait pas l'unanimité

Cet automne, alors que les oiseaux d’Henri Weimerskirch commenceront à patrouiller dans l’océan Indien, les eaux autour de la République des Seychelles seront regardées de plus près. Le gouvernement s’associe à FishGuard, un projet développé par l’entreprise de drones ATLAN Space et l’organisation non gouvernementale GRID-Arendal. Les garde-côtes superviseront deux modes d’opération des drones: les missions ciblées et la surveillance. Pour les missions ciblées, les garde-côtes enverront les drones patrouiller dans une zone définie et leur système d’intelligence artificielle identifiera et signalera les bateaux répertoriés comme étant non immatriculés et illégaux.

Les oiseaux et les drones ont des talents différents. Les oiseaux peuvent aller plus loin au large et supportent bien les tempêtes. De plus, leur pistage permet de disposer de données environnementales utiles, ce qui constitue un avantage de taille. Les drones, quant à eux, peuvent être envoyés à un endroit spécifique à la demande, et les images qu’ils capturent fournissent plus d’informations que l’emplacement du pisteur d’un oiseau et le suivi du radar. Mais ils s’inscrivent dans le même phénomène: une surveillance accrue et toujours plus ciblée des océans, ce qui est loin de plaire à tout le monde.

«Les pêcheurs ne veulent pas voir des drones survoler leurs bateaux sans savoir ce qu’il se passe»

Les drones ne font pas la différence entre les pêcheurs illégaux et autorisés. Ils effectuent une surveillance généralisée, relève Hilde Toonen, experte néerlandaise en politique environnementale qui étudie l’exécution de la réglementation halieutique d’un point de vue anthropologique. «La technologie fait des occupants de tous les bateaux des bandits potentiels», explique-t-elle.

«Nous sommes très circonspects quant à l’application désinvolte des nouvelles approches de surveillance potentiellement superflues, sachant que les coûts sont souvent assumés par les pêcheurs eux-mêmes», signale Noah Oppenheim, directeur exécutif de l’Institute for Fisheries Resources, un groupe de recherche et de défense des droits américain dirigé par des pêcheurs dont la mission est de préserver les ressources halieutiques. Il prend pour exemple une norme relative à la pêche imposée en 2011 par le Pacific Fishery Management Council de l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique (NOAA), qui contraint tous les navires à avoir à leur bord une observatrice ou un observateur dont la mission est de vérifier les prises. Cette mesure implique de tels coûts qu’elle menace l’existence même des petits navires. Le conseil prévoit de l’abandonner au profit de la surveillance vidéo.

Hilde Toonen et Noah Oppenheim s’accordent à dire que, pour fonctionner, la technologie de surveillance de la pêche doit impliquer les pêcheurs. «En matière d’opérations en mer, il est primordial de faire preuve de beaucoup de transparence, affirme Noah Oppenheim. Les pêcheurs ne veulent surtout pas voir des drones survoler leurs bateaux sans savoir ce qu’il se passe.»

Henri Weimerskirch l’a appris à ses dépens alors que son équipe se préparait à lancer les oiseaux espions. Son projet initial était que les oiseaux récoltent des données et les transfèrent en direct sur un site public. Cette idée ne plaisait pas du tout aux pêcheurs qui ne voulaient pas que leurs concurrents puissent repérer leurs précieux lieux de pêche, ce à quoi Henri Weimerskirch n’avait pas du tout pensé. Face à ces réactions, le projet a rapidement été modifié.

Domestiquer la haute mer

Aux Seychelles, le projet FishGuard a dans l’ensemble été bien accueilli. Valentin Yemelin, qui dirige le programme de criminalité environnementale de GRID-Arendal, pense que son programme rencontrera inévitablement une forme de résistance, mais cela ne s'est pas encore produit.

Les pêches représentent une telle valeur et sont dans une telle précarité que les scientifiques, les pêcheurs et les groupes de défense de l’environnement semblent tous prêts à uniformiser les règles afin d’atteindre leurs objectifs. Selon les Nations unies, la proportion des ressources halieutiques exploitées à un niveau biologiquement non durable est passée de 10% en 1974 à quelque 33% aujourd’hui.

Bien entendu, le plus gros défi de la lutte contre la pêche illégale reste le même, indépendamment de l’avancée des technologies: bien que les océans couvrent l’ensemble de la planète, les pays, les scientifiques et les organisations non gouvernementales travaillent chacune de leur côté à leur objectif pourtant commun. «Le plus important, à mon avis, ne s’est pas encore produit; ce serait de rassembler toutes ces technologies», considère Michele Kuruc, vice-présidente en charge de la politique des océans au WWF. «Cette unification est aujourd’hui embryonnaire.»

À ce jour, il n’y a pas de moyen évident de réunir tous les efforts ni de façon de partager et de gérer les données.

Mais un changement considérable est en train de se mettre en place. Pendant des millénaires, ce qui se passait en mer était mystérieux car à l’abri des regards. Des activités illégales pouvaient être entreprises en plein jour. Des avions entiers pouvaient être perdus pour toujours. Désormais, les océans sont observés. Et peut-être que les oiseaux espions, les drones et les satellites parviendront enfin à faire ce que les gouvernements tentent de faire depuis des siècles: domestiquer la haute mer et, par là même, sauver la pêche.

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