Parents & enfants / Monde

J’ai mis du temps à comprendre que le lait de la bouteille venait d’un animal

Temps de lecture : 5 min

Tombait toujours la même recommandation, le truc qu'on nous vendait comme l’acte écologique le plus radical: ne pas laisser l’eau du robinet couler pendant qu’on se brossait les dents.

J’étais incapable de concevoir le moindre lien entre mon quotidien et cette nature que je voyais à la télé. | Patrick Fore via Unsplash License by
J’étais incapable de concevoir le moindre lien entre mon quotidien et cette nature que je voyais à la télé. | Patrick Fore via Unsplash License by

Je suis de la génération surgelés-plastique. Quand j’étais petite, tout ce que je consommais était en portion individuelle rectangulaire entourée de trois couches de plastique. Je suis si vieille que j'ai même un vague souvenir du moment où le pot familial de Danette a été remplacé par des portions individuelles. Je fais partie de ces gamines et gamins qui ont mis plusieurs années à comprendre que le lait de la bouteille venait d’un animal ou que le coton poussait sur une plante. Du fond de ma chambre à la moquette synthétique violette, la nature me paraissait tellement loin de moi (le mystère indicible de ces enfants qui parlaient de leur «maison de campagne»), un environnement tellement lointain que j’étais incapable de concevoir le moindre lien entre mon quotidien et cette nature que je voyais à la télé.

À la radio, j’ai le souvenir que des grandes personnes disaient en parlant de nous «Oh la la… ces enfants qui croient que les poissons sont carrés». Ils étaient idiots ces adultes. Je savais que les poissons n’étaient pas carrés, j’en voyais dans les aquariums. Et je savais tout aussi bien que le poisson pané du vendredi ce n’était pas vraiment du poisson. Ça avait le nom du poisson mais ça n’était pas du poisson puisque précisément c’était carré, ça n’avait pas de nageoire, pas d’œil et surtout pas d’arrête. Ça n’avait pas non plus vraiment de goût mais c’était pas grave parce qu’on l’arrosait avec du jus de citron, qui n’était pas du citron, je le savais aussi, puisque c’était un liquide qui sortait d’une petite bouteille en plastique alors que le citron c’était un fruit qui poussait quelque part sur Terre.

Ça, c'est pas vraiment du citron.

Sauver les pandas

À l’époque, évidemment, on entendait déjà parler d’écologie. Simplement, il n’y avait aucun lien entre ma vie et la préservation de la planète. L’idée générale c’était que dans certains pays, de méchants hommes faisaient du mal aux animaux et comme nous les enfants on aimait les animaux, on trouvait que c’était vraiment honteux. Il ne fallait plus jeter du mazout sur les plages où les oiseaux se retrouvaient tout sales et morts, ni pêcher de baleines ou tuer des gorilles (j’ai été totalement traumatisée par le film Gorilles dans la brume).

Je trouvais que c’était vraiment cruel de massacrer un éléphant pour lui arracher ses défenses, et puis je retournais étaler ma pâte à tartiner à l’huile de palme sur mes tartines de pain de mie industriel en espérant qu’un jour on arrêterait tous ces vilains braconniers qui détruisaient la nature. Le symbole de ces combats pour l’écologie des animaux, c’était le panda. C’est sûr que c’était plus mobilisateur de nous montrer des pandas que la tête de Brice Lalonde.



En même temps, comme on ne pêchait pas de baleine en bas de mon immeuble et que sur le chemin de l’école j’avais du mal à percevoir la diminution du nombre de gorilles, ça restait très vague ce truc d’écologie de la nature. On ne peut vraiment pas dire que c'était ma faute si je ne percevais pas l’aspect global des problèmes écologiques... Ma génération avait quand même pu voir à la télé un dessin animé dans lequel une voiture nommée Boumbo sortait d’un œuf (!) et soufflait sur les fleurs pour les faire pousser. Autant dire que l'éventualité d'un rapport nocif entre naturel et industriel transformé et non transformé était très très vague pour moi.



Moi, je vivais dans le monde du transformé et de l’industriel, qui n’avait strictement aucun rapport ni surtout aucune incidence sur cet univers lointain et exotique qu’on appelait la nature. Je me disais qu’un jour, j’aimerais bien aller voir la nature. J’avais entendu parler de «classe de nature» et ça avait l’air super. Malheureusement, il n’y en avait pas dans mon école.

Mais malgré tout, on nous disait que nous, les enfants, on pouvait changer les choses, et tombait toujours la même recommandation, le truc qu'on nous vendait comme l’acte écologique le plus radical: il ne fallait pas laisser l’eau du robinet couler pendant qu’on se brossait les dents. (En plus, ça coûtait cher.) Alors je faisais bien attention à ça, et aussi j’essayais de penser à éteindre la lumière quand je quittais une pièce, et comme ça j’étais bien contente d’avoir sauvé des koalas que je verrais peut-être un jour et qui me remercieraient de ce que j’avais fait pour eux.

Trente ans plus tard, j’ai fini par voir des koalas dans un zoo et derrière la vitre, ils ne m’ont pas adressé un regard de reconnaissance, pas plus que les pandas du zoo de Beauval alors que pendant trente années, je me suis emmerdée à éteindre la lumière des toilettes quand j’avais fini de faire pipi.

Comment expliquer que les grandes personnes sont nulles à chier?

Maintenant, je n’ai plus six ans. Mais j’ai un enfant de cet âge-là qui se dit lui aussi qu’il aimerait bien sauver la planète, sauf qu'il ne vit pas les choses dans la même temporalité que moi à son âge et que j'ai mis un point d'honneur à lui apprendre que La Nature, ce n'est pas le nom d'un pays lointain et étranger. Au rythme où vont les infos qu’il glane par bribes, je pense que bientôt il fera des cauchemars dans lesquels Élise Lucet lui fera avaler le bâton en plastique de sa sucette pendant que des bancs de poissons échoués à ses pieds seront en train d’agoniser en lui lançant des regards de détresse.

Quand il me demande «Mais nous maman, est-ce qu’on fait du mal à la planète?» je reste figée. J’aimerais bien pouvoir lui dire «Mais non mon chéri, voyons! Est-ce que tu m’as déjà vu arracher les défenses d’une maman éléphant?». Je suis tiraillée entre l’envie de le préserver «Tu coupes l’eau pour te brosser les dents? Bravo mon champion! Tu sauves la planète!» et le refus de lui mentir «Écoute, tout notre mode de vie contribue à détruire notre environnement. D’ailleurs, la prochaine fois que tu me demanderas une merde en plastique qui finira à la poubelle trois jours plus tard, t’y réfléchiras peut-être à deux fois mon petit gars» (tout en me sentant merdeuse parce que quelque part au fond de l’océan gît sans doute l’un des innombrables jouets Kinder de mon enfance qui se décomposera environ en 2520).

Comment vous expliquez à des gamines et des gamins que Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, vient d’annoncer qu’il ne reste que deux ans avant une menace existentielle directe et que rien ne se passe? Comment vous expliquez à un ou une enfant que les grandes personnes sont nulles à chier? «Mon chéri, les cris d’alarme sur l’état de la planète c’est comme… une affaire judiciaire de Jacques Chirac. Ça finit toujours par faire pschitt.»

En plus, il y a un truc assez frappant chez les enfants, en tout cas tous ceux que j’ai connus: ils sont très peu perméables à l’argument du «De toute façon, nous, à notre niveau, on ne peut rien faire, nos actes n’ont aucun poids». Je ne sais pas pourquoi, ce truc-là, ça ne prend pas sur eux. Pour eux, si c’est bien de le faire, il faut le faire, même si ça n’a quasi aucune incidence sur l’ensemble du problème. Alors on a commencé à faire une liste de tout ce qu’on devrait changer dans la maison. Quand j’ai vu la longueur du truc (faire la liste inverse aurait été plus rapide), j’ai tranché. «Écoute, on va faire ça méthodiquement. On va commencer par un premier truc.»

Pour commencer notre révolution au quotidien... on a acheté un lombricomposteur.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

Titiou Lecoq

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