Culture

Darren Star, la vraie sexualité des femmes à la télé

Temps de lecture : 9 min

Créateur de «Beverly Hills, 90210», «Melrose Place» ou plus récemment «Younger», le showrunner Darren Star n'a jamais autant transformé la télévision qu'avec «Sex and The City».

Darren Star lors d'une conférence à Pasadena (Californie), le 9 janvier 2016 | Frederick M. Brown / Getty Images / AFP
Darren Star lors d'une conférence à Pasadena (Californie), le 9 janvier 2016 | Frederick M. Brown / Getty Images / AFP

Tout l’été, nous vous proposons des portraits d’hommes et de femmes qui, par leurs travaux ou leur engagement, ont contribué à libérer la sexualité du tabou et du sentiment de culpabilité qui l’enfermaient dans les sociétés occidentales il y a encore soixante-dix ans.

Onzième épisode: Darren Star, créateur en 1998 et co-scénariste de Sex and the City, la série télévisée qui a parlé de sexualité sans tabou, brisant les non-dits sur ce que font, pensent et veulent les femmes, des coucheries sans lendemain à la recherche du grand amour.

C’est un homme qui a créé une série pour les femmes, sur les femmes. Un show sur des amitiés, des carrières, des amours et des doutes, qui aborde le sexe de manière débridée, de la fellation à la sodomie, du coït lesbien au simple missionnaire.

Darren Star est le scénariste et producteur américain à l’origine du succès mondial Sex and The City, diffusé dans plus de trente pays. Créée en 1998, la série aux quatre Emmys et huit Golden Globes est un perpétuel questionnement sur ce qu’est la sexualité d’une femme –et ce qu’est être une femme– à la fin du XXe siècle.

Sex and The City a permis d’engager la discussion, entre copines, au sein du couple, dans les médias, pour libérer la gent féminine des tabous qui restaient ancrés dans la société américaine. Les femmes baisent sans vouloir de relation, courte ou longue; elles ont des désirs et des fantasmes; il n’y a pas de normes à respecter; oser se libérer sexuellement ne veut pas dire s’exposer au danger, mais découvrir les plaisirs du corps: voilà, en –très– bref, ses messages.

Discussions inédites à la télévision

Pour sa série, Darren Star choisit de donner la voix non pas à une femme, mais à des femmes: quatre New-Yorkaises –Carrie, Samantha, Charlotte et Miranda– amies pour la vie, qui ont entre 30 et 40 ans et chacune un compte en banque bien garni. Quatre personnalités, quatre visions de l’amour et de la sexualité très différentes.

Samantha a sa propre entreprise dans les relations publiques. Elle donne la priorité à l'épanouissement sexuel, à celui de son corps et incarne «l'expression d'une sexualité qui était jusqu'ici réservée aux hommes», selon Céline Morin, sociologue et maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication à l’université Paris Nanterre, dont l’un des sujets d’étude est la sexualité et la nouvelle place de l’héroïne dans les séries télévisées.

Charlotte, une marchande d’art idéaliste et romantique, est «l'anti-Samantha». En quête d'«épanouissement amoureux avant sexuel», elle recherche un équilibre entre «ce qu'elle veut pour sa propre vie et ce qui correspond à certaines normes» –et en premier lieu, le mariage.

Miranda, avocate, est l'archétype de la working girl: elle se dédie à son travail et aime tout contrôler, y compris sur les plans affectif et sexuel.

Carrie est en quelque sorte un mélange des trois autres personnages. Elle détient une fonction narrative très forte: les épisodes sont construits autour de sa voix off. Chroniqueuse sexe pour des magazines féminins, elle permet au public de découvrir les réflexions qui nourrissent ses papiers. «Cette voix off, analyse Céline Morin, va nous ouvrir sur le monde intérieur d'une femme qui se pose des questions librement, sans s'interroger sur la bienséance ou non de ces questions.»

Pour la sociologue, Darren Star a permis de changer des représentations, des regards, des idées récurrentes sur la sexualité. «Plein de femmes ont réalisé que non, elles ne sont pas anormales, que c'est ok d'avoir tel ou tel fantasme, que les femmes sont comme ça, parlent comme ça, ont ces problèmes-là, que comme Charlotte elles peuvent se demander: si elle accepte de pratiquer la sodomie, est-ce que son compagnon voudra toujours l'épouser?», explique-t-elle.

Au fil des conversations, la série décomplexe les femmes, comme lorsque Carrie demande à Samantha: «Samantha, tu as le visage tout rouge! Tu as fait un masque?» «Oh, non! Je me suis masturbée tout l'après-midi». Ou quand Miranda déplore les difficultés de son amant à la satisfaire en la touchant: «Quel est le grand mystère, c’est mon clitoris, pas le sphinx!» «Je crois que tu viens de trouver le titre de ton autobiographie», lui lâche Carrie. Ce genre de discussions n’avaient jamais été entendues à la télévision.

Pari risqué

L’impact de Sex and the City est d’autant plus fort qu’à la fin des années 1990, après une phase de libération sexuelle, les discours dans la sphère publique –qu'ils soient religieux, politiques ou médiatiques– sont «anti-sexe», note Céline Morin.

«Aux États-Unis, si vous n’êtes pas mariée avant trente ans [ce qui est le cas pour trois des quatre personnages, ndlr], c’est qu’il y a un problème avec vous. Et les discours du genre “le sexe, c’est sale, c’est pas bien” sont de nouveau très forts». Sex and The City va être «rentre-dedans, anti-anti-sexe, en particulier avec le personnage de Samantha», défend-t-elle.

Darren Star n’avait pas prévu un tel succès pour sa série, le pari le plus risqué de sa carrière. Déjà parce que HBO, sur laquelle elle est diffusée, est distribuée par câble, donc payante. Puisqu’elle n’est incluse dans aucun bouquet, les téléspectateurs et téléspectatrices doivent décider de débourser environ quinze dollars par mois pour cette seule chaîne –comme pour Canal+, par exemple. La dimension presque confidentielle de HBO permet d’ailleurs à Star de déployer la liberté de ton qu'il revendiquait.

Créer une série sur les femmes en étant un homme est également une audace qui aurait pu envoyer le showrunner dans le mur. Mais les pontes de la chaîne estiment que l’homosexualité assumée de Star fait figure de gage, et qu'elle le rend sensible aux questions féminines...

Du talent, et beaucoup d'ambition

Star se décrit comme très mauvais dans son premier job, les relations presse, qu'il exerce alors qu’il est encore étudiant en cinéma à l’université de Californie à Los Angeles. Mais il a la chance inouïe d’avoir une boss qui le présente à tout le gratin. «Je lui dois tout», déclare-t-il dans une interview accordée au journaliste et écrivain David Blum. Très vite, il se fait repérer par des producteurs, dont Mark Canton, qui vend à Warner Bros en 1998 l'une de ses comédies, sous le titre Doin' Time on Planet Earth.

Darren Star est talentueux, et il a de l’ambition. Il finit par démissionner de son travail pour se dédier exclusivement à son rêve: être scénariste, si possible pour de grands films –car à l’époque, confie-t-il à David Blum, «écrire pour la télévision est assez rétrograde».

Le jeune homme écrit un scénario pour Paul Stupin, qui devient peu de temps après responsable des fictions à la Fox: «Il m’a demandé si je voulais participer à l’écriture d’une série sur le lycée de Beverly Hills». Issu d’une famille juive modeste, une mère écrivaine et un père orthodontiste, Star a découvert et observé cette jeunesse dorée en arrivant à l’université; il accepte la proposition de Stupin.

En 1990, Darren Star, âgé de seulement 27 ans, devient co-réalisateur et scénariste d'une série mondialement connue. Beverly Hills, 90210, qui raconte en près de 300 épisodes la vie d’une bande de potes du célèbre quartier doré de Los Angeles, réunit à son apogée plus de vingt millions de téléspectateurs et téléspectatrices rien qu'aux États-Unis. Star travaille en étroite collaboration avec une légende de l'entertainment, Aaron Spelling, producteur de la série: celui qui «a un talent incroyable pour raconter les histoires» lui apprendra tout.

Deux ans plus tard, Star crée Melrose Place, un dérivé de Beverly Hills, qui s’intéresse cette fois aux amours et déboires d’un groupe de trentenaires vivant en Californie, dans un petit complexe de huit appartements. Un autre succès: plus de 220 épisodes, avec en moyenne treize millions de personnes scotchées à leur écran.

Lancée en 1995, la série Central Park West, qui suit le quotidien de la rédaction d'un magazine new-yorkais réputé, de Communique, est une véritable prise de risque pour Darren Star. «Je voulais vivre et travailler à New-York, et faire une série qui rendait glamour cette ville: personne n’en donnait cette vision», explique-t-il à David Blum.

La série fait un flop; elle est annulée au bout de deux saisons. Darren Star n’est pas affecté: «Pour moi, c’était une répétition générale pour Sex and The City, cela m’a apporté l’expérience pour filmer une série brillante et haut de gamme à New-York.»

Succès à retardement

Car entre-temps, Darren Star a rencontré Candace Bushnell, venue l’interviewer pour Vogue sur Central Park West. La romancière et journaliste écrit également une chronique sur le sexe et les rapports amoureux dans le New York Observer.

Le showrunner et l'autrice se lient d’amitié; la chronique devient un livre, Star en rachète les droits. Il n’existe rien à la télévision qui aborde la sexualité des femmes de manière débridée: adapter Sex and The City est la solution.

Avec cette nouvelle série, bientôt achetée par HBO, Darren Star est décidé à créer un projet qui va changer les choses, et non un simple programme de divertissement –quitte à choquer.

L’audience de la première saison de Sex and the City, diffusée en 1998, est discrète. Sarah Jessica Parker, qui incarne Carrie Bradshaw, hésite à quitter la série dès l’épisode pilote. Pour la première fois de sa vie, Darren Star doute: et si c’était un échec?

Un jour où il se promène dans le parc du Runyon Canyon à Los Angeles, il entend un petit groupe parler d’un épisode. «Si le bouche-à-oreille fonctionne, si par hasard je croise des gens qui en parlent, c’est bon signe», se dit-il.

Il se lance dans la saison deux. Initialement trois millions, les téléspectateurs et téléspectatrices américaines sont bientôt cinq millions à regarder la série, et même jusqu'à dix millions lors des pics d’audience.

La série se vend dès 1999 sur les continents américains, européens, asiatiques et en Afrique du Sud. En France, elle est d'abord diffusée sur Téva, puis sur M6 à partir de 2000. Désormais, des groupes de femmes se retrouvent pour regarder Sex and The City.

Désengagement créatif

Darren Star s'entoure de davantage de collaboratrices: l'aide de femmes ne peut être qu’un atout pour son travail. Patricia Field, la costumière, tient une place importante auprès du showrunner; les quatre personnages n’ont pas pour seul intérêt la sexualité, mais également la mode.

«Il est créatif, professionnel, mais aussi rationnel», s'enthousiasme-t-elle. Rationnel, car il a su l’écouter pour assurer le succès de la série. Comme le jour où, opposé sur le choix de la tenue portée par Carrie dans le générique, il suit son avis à elle: ce sera finalement un tutu rose, qui deviendra l'emblème de la série.

Rationnel, il l’est également quand il décide de déléguer petit à petit l’écriture des scénarios à des femmes –huit au total durant les six saisons, qui s’inspireront de leurs propres histoires, mais aussi de celles de leurs proches, pour nourrir les aventures des New-Yorkaises. Au fil des saisons, Darren Star écrit de moins en moins, puis plus du tout.

Son seul regret tient aux choix scénaristiques retenus pour la fin de la série en 2004 –ainsi que pour les deux films qui suivront, en 2008 et 2010. Carrie, qui a vécu d’innombrables aventures tumultueuses avec celui qu’elle surnomme Mister Big, finit avec lui et l’épouse.

«Je pense que la série a trahi son esprit sur la fin, qui était de dire que les femmes ne trouvent pas nécessairement leur bonheur dans le mariage. Non que ce soit impossible, bien sûr. Mais l'idée était d'aller à contresens des comédies romantiques classiques», déclare-t-il en 2016.

Dès 2000, Star vogue vers d’autres projets: d'abord Grosse Pointe, puis Miss Match (2003) ou Kitchen Confidential (2005). Younger, sa dernière création, est diffusée depuis 2015. Le show est articulé autour du personnage de Liza, une mère récemment divorcée de 40 ans qui doit trouver un travail et décide de se faire passer pour une femme de 26 ans pour augmenter ses chances.

«Je pense que cette série n’aurait pas fonctionné dix ans auparavant, car les différences entre générations n’étaient pas si prononcées», décrit-il à David Blum en 2016. Il lui explique que des téléphones aux réseaux sociaux, les moins de 30 ans ont une toute autre vie que leurs aînées et aînés.

Younger signe le retour de Darren Star vers une production aux allures féministes, soutenue par une profonde analyse de la société: la rupture entre les générations. Cette fois-ci, il suit toujours le projet de près. Résolu à ne jamais réaliser de grands films.

Clémentine Billé

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