Politique

Alexandre Benalla, un «extraterrestre» étrangement terre-à-terre

Temps de lecture : 4 min

Auditionné par la commission d'enquête du Sénat mercredi 19 septembre, l’ancien chargé de mission de l’Élysée mis en examen a livré une performance ambivalente.

Alexandre Benalla au Sénat, le 19 septembre 2018 | Bertrand Guay / AFP
Alexandre Benalla au Sénat, le 19 septembre 2018 | Bertrand Guay / AFP

Ça y est. Nous avons enfin fait la connaissance d’Alexandre Benalla. Son audition par la commission du Sénat, mercredi 19 septembre, constituait la première vraie rencontre avec un homme jusque là vu masqué sur des vidéos de manif ou récitant un texte pré-mâché lors d’un «20 heures» de TF1 calé en catastrophe.

Benalla allait-il parler? Se murer dans un silence provocateur? L’ancien chargé de mission auprès du chef de l’État a finalement affiché une décontraction à toute épreuve. La commission n’a certes aucun pouvoir judiciaire, mais s’expliquer face à des sénateurs et sénatrices n’est pas chose commune. Et c’est comme un citoyen normal, comme vous et moi, qu’il a abordé l’exercice.

Homme du peuple

Une tentative de normalisation visible –ou audible– dès les premiers mots de l’auditionné, prononcés après le propos introductif du président de la commission, Philippe Bas. Dans un vocabulaire précis et adapté à la situation, Benalla parle comme on parle tous les jours, contractant par exemple la plupart de ses «je» –«j’tenais à préciser», dira-t-il trois fois au début de son intervention. Une paresse de langage répandue mais qui en ces lieux solennels paraît étrangement décalée, presque anormale comparée à la diction très sénatoriale des élues et élus auxquels Alexandre Benalla fait face.

Un affrontement se dessine alors, une inattendue lutte des classes. Pour reprendre les termes de Benalla du 12 septembre, quand France Inter l'a interrogé sur sa convocation, nous voilà public d’un face-à-face entre des «petits marquis», surreprésentés, et un simple citoyen isolé, qui n’a que ses «petits bras» pour se défendre.

Peu importe qu’il s’agisse là d’une stratégie bien huilée, d'une tactique pour laquelle il a peut-être été coaché dans les moindres détails: l’effet est là. Pour le téléspectateur ou la téléspectatrice, il est plus tentant de s’identifier à Benalla qu’aux sénateurs et sénatrices.

L’auditionné le sait, en use, en abuse. Comme quand la commission l’interroge sur son badge d’accès à l’Assemblée nationale. Benalla se justifie: il fréquente la bibliothèque et la salle de sport de l’Assemblée, et rappelle que les différentes associations sportives du parlement «sont ouvertes à tous les citoyens». Sous-entendu: pas qu’à l’élite, pas qu’à elles et eux.

Alexandre Benalla, la commission d'enquête du Sénat et les médias, le 19 septembre 2018 | Alain Jocard / AFP

Alexandre Benalla insiste sur son «profil différent» de celui des personnes fréquentant les hauts lieux de la République à ses côtés, allant même jusqu’à se qualifier d’«extraterrestre». Simple citoyen au milieu d'élites, encore, quand on lui demande sa profession actuelle: «Pôle Emploi», dit dans un sourire.

Tout le long de son audition, Alexandre Benalla s’efforcera de détendre l’atmosphère. D'abord en s’excusant d’un surprenant «On n’attaque pas les hommes» pour ses propos rapportés par France Inter quelques jours plus tôt, puis par des mimiques ou remarques bien senties, comme lorsqu’il détaille son CV: «J'ai travaillé au service d'ordre du Parti socialiste, où j'ai pu croiser un certain nombre d'entre vous que je reconnais dans cette salle». Quelques rires se font entendre, peut-être jaunes.

Macron Boy

Le message est clair. Presque menaçant, quand il rappelle ne pas être le premier à fréquenter l’Élysée tout en étant doté d’un permis de port d’arme, sans être pour autant en charge de la sécurité: «Michel Charasse, lorsqu’il était collaborateur de François Mitterrand, disposait d’une autorisation de port d’arme: est-ce que Michel Charasse était le garde du corps de François Mitterrand ? Je ne le crois pas…»

Car évidemment, Alexandre Benalla n’est pas un citoyen comme les autres. Voilà des années qu’il baigne dans l’univers de celles et ceux qui l’interrogent, qu’il observe tout (c’est son métier) et qu’il démontre une admirable capacité à se retrouver dans le camp du vainqueur –en 2012, lors de la campagne de François Hollande, expérience «passionnante»; en 2017, lors de celle d’Emmanuel Macron.

Benalla dit avoir été «séduit» par Emmanuel Macron. Au point visiblement d'avoir fini par lui ressembler. Sa «différence» est à l’image de celle cultivée par le président. En témoigne le franc-parler –sans doute calculé– qu’ils semblent partager et leur ambition, celle de ceux qui ont envie: «Comme Monsieur Macron, quand je fais quelque chose, je le fais jusqu’au bout.» Lieutenant-colonel à 26 ans pour l’un, président de la République française à 39 pour l’autre: extraterrestres.

Un statut à part que tous deux entretiennent sciemment, quitte à ce que se devine une forme de mépris, décelée dans nombre d’interventions plus ou moins spontanées du président –du meilleur moyen de s’acheter un costume à la récente traversée de rue– ou dans la façon dont Alexandre Benalla prend de haut les questions protocolaires des élues et élus, auxquelles il oppose une «logique de terrain». Il agit, elles et eux ne sont que des bureaucrates.

Le ton d'Alexandre Benalla est souvent exagérément pédagogue, et parfois définitif. Il a appris aux côtés des meilleurs. Mieux: il est devenu l'un des meilleurs, mais version peuple. Un Macron aux coups, aux tacles, aux punch(lines) bien réelles. Jupiter au sol.

Maîtrisée à la perfection, la stratégie de communication d'Alexandre Benalla semble cette fois bien plus élaborée que celle du JT de TF1, fin juillet. À moins qu’il ne s’agisse d’une stratégie en deux temps. Benalla a retiré son costume de Clark Kent rasé à blanc et nous présente désormais Superman. Extra-terrestre et seul super-héros dont le déguisement consiste, on le rappelle, à ressembler à un être humain.

Thomas Deslogis Journaliste

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