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Malgré le camouflet du Parlement européen, n’enterrons pas Orbán trop vite

Temps de lecture : 4 min

Le vote du 12 septembre appelant au déclenchement de sanctions sans précédent contre la Hongrie de Viktor Orbán conforte la vulgate anti-migrants et antidémocratique du dirigeant magyar.

Viktor Orbán au Parlement européen à Strasbourg, le 11 septembre 2018 | Frederick Florin / AFP
Viktor Orbán au Parlement européen à Strasbourg, le 11 septembre 2018 | Frederick Florin / AFP

Mercredi 12 septembre, le Parlement européen s’est prononcé à la majorité des deux-tiers des suffrages exprimés (abstentions non comptabilisées) en faveur du rapport Sargentini dénonçant une dérive autoritaire et oligarchique dans la Hongrie d’Orbán.

L’élue néerlandaise préconisait également l’activation de l’article sept du traité de Lisbonne, susceptible de priver Budapest de son droit de vote à Bruxelles.

Pendant que l’écologiste batave à l’origine du texte fondait en sanglots et recevait les félicitations de quelques collègues, Orbán est resté flegmatique –comme s’il avait déjà tourné la page.

Judith Sargentini en pleurs après le vote sur la situation en Hongrie, le 12 septembre 2018 au Parlement européen de Strasbourg | Frederick Florin / AFP

Conséquences bien incertaines

Le leader hongrois sait que ce vote n’ira pas plus loin, bien qu’il ait été lâché sur ce coup par une large frange du Parti populaire européen (PPE), étiquetté centre-droit, auquel sa formation Fidesz appartient.

Jamais les vingt-sept ne valideront cette «option nucléaire» contre Budapest, qui doit être ratifiée à l’unanimité: le groupe de Visegrád (République tchèque, Slovaquie, Pologne) protègera à n'en pas douter son quatrième membre.

Et même si la volonté d’exclure le parti d’Orbán est montée crescendo au PPE, le groupe chrétien-démocrate a besoin des douze eurodéputées et eurodéputés Fidesz pour espérer garder le contrôle de l’hémicycle en mai 2019.

«Le PPE et le président du groupe Manfred Weber ont stratégiquement intérêt à conserver l’appui du Fidesz. Mais si les formations eurosceptiques, populistes et nationalistes obtiennent des résultats supérieurs aux prévisions déjà élevées, Orbán aura alors un puissant plan B clés en main face au PPE. Cependant, rester au sein d’un PPE même potentiellement affaibli représente une meilleure alternative pour lui que de se retrouver dans une position protestataire isolée, à la Marine Le Pen ou Nigel Farage. Son vrai objectif est de rallier la droite modérée à sa cause», souligne le politologue András Bíró-Nagy.

Anti-Macron autoproclamé

Absolument pas refroidi par le verdict strasbourgeois, Orbán n’a en rien l’intention de calmer le jeu. Ce vote avant tout symbolique lui permet de renforcer sa posture de victime de l’Ouest et de bouclier anti-migrants illégaux de l’espace Schengen qu’il étrennera jusqu’au matin des élections européennes.

Son gouvernement vient d’ailleurs de sortir un spot offensif affirmant «défendre la Hongrie» contre le «parti de l’immigration» auquel il associe l'eurodéputé libéral Guy Verhofstadt, rarement avare de critiques envers l’homme fort de Budapest, Sargentini elle-même et l’ennemi de son régime, George Soros.

Parallèlement, Viktor Orbán a dénoncé lundi 17 septembre une «invasion migratoire» au parlement de Budapest en guise de rentrée politique. Le leader hongrois cultive également son amitié nucléaro-gazière avec Vladimir Poutine, rencontré le lendemain au Kremlin pour la septième fois depuis le début du conflit ukrainien en 2014.

Viktor Orbán et Vladimir Poutine à Moscou, le 18 septembre 2018 | Alexander Zemlianichenko / Pool / AFP

Mercredi 19 septembre, Orbán a annoncé contester la validité du vote du rapport Sargentini, qu’il considère comme une «collection de mensonges», auprès de la Cour européenne de justice. Le Hongrois maintient sa ligne dure, et ses alliés «illibéraux» Matteo Salvini, Laurent Wauquiez, Nadine Morano ou Geert Wilders louent l’anti-Macron autoproclamé.

«Les orbánistes comme les anti-Orbán exagèrent clairement l’importance du rapport Sargentini, tacle le polémiste Gaspár Miklós Tamás sur le site de l’hebdomadaire HVG. Condamner Viktor Orbán soulage peut-être la mauvaise conscience du Parlement européen, mais ne changera rien à l’avenir de la Hongrie. Seul le peuple magyar peut s’opposer concrètement à la radicalisation du pouvoir et à l’affaiblissement de l’état de droit. Comme d’habitude, l’Europe agite la menace de la contrainte, recule ensuite sur l’essentiel et la signification politique de la charge, puis se dégonflera au bout du compte.»

«Chantage» à double tranchant

En bon tacticien, Orbán garde la main chez lui comme en Europe. Sa blitzkrieg idéologique contre le «parti du migrant» au nom des intérêts et de la protection de la Hongrie lui offre des sommets de popularité chez la population magyare rurale et conservatrice, fière de son leader défiant l’Ouest sans sourciller.

Ses diatribes anti-Bruxelles et son ambition de remodeler l’Union selon ses vues chrétiennes et autoritaires enchantent les ultras de Londres à Sofia, tout en polarisant la droite modérée en crise. Orbán villipende le «chantage» de l’Europe, mais retourne ingénieusement le procédé à son avantage.

L’adoption du rapport Sargentini renforce le schisme déjà prégnant entre les européistes adhérant aux déclarations d’Emmanuel Macron et le camp eurosceptique soutenant le positionnement de Budapest.

Orbán n’a pas encore totalement eu le PPE à l’usure, mais le plafond de verre se fissure. Le chancelier autrichien Sebastian Kurz souhaite le maintien du Fidesz dans la famille, alors qu’il voulait l'exclure la semaine dernière et avait ordonné à ses eurodéputés du Parti populaire autrichien de sanctionner la Hongrie. La puissante Union chrétienne-sociale en Bavière, elle aussi membre du club et pourtant alliée de Merkel en Allemagne, appuie la droitisation défendue par Orbán. Et le leader du PPE lui-même, le Français Joseph Daul, s'est prononcé contre l'exclusion du Fidesz de son groupe, en attendant la fin de la procédure disciplinaire européenne.

«Les actions antidémocratiques des gouvernements polonais et hongrois permettent aux Occidentaux de se présenter en défenseurs des citoyens et de la civilisation face au monde barbare de l’Est. Le fait que seuls des partis néofascistes et anti-UE comme l’AfD, le Rassemblement national ou la Ligue soutiennent la politique de Budapest leur donne du grain à moudre. Mais tant que les partis modérés de l’Ouest insisteront sur une ligne de fracture séparant forces civilisées et autocratiques, ils encourageront le clivage pro/anti-migrants d’Orbán», explique un article du portail d’opposition 444.

Triomphalement réélu en avril pour la troisième fois de suite à la tête de son pays en intrumentalisant la crise migratoire et en profitant du délitement de l’opposition, Viktor Orbán semble avoir remisé sa fameuse «danse du paon» alternant compromis avec Bruxelles et tirades anti-Europe à Budapest.

À huit mois des élections européennes, le pouvoir clientélise l’économie, tente de réduire au silence les ONG et laisse des policiers violenter impunément des migrantes et migrants arrêtés à la limite de la Serbie, pendant que les dirigeantes et dirigeants de l’Union parlent frontières et sécurité au sommet de Salzbourg. Et pour couronner le tout, le PPE lui aussi réuni en conclave dans la ville de Mozart a refusé de se séparer du bien utile Orbán. Comme si de rien n’était.

Joël Le Pavous Journaliste

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