Société

Comment peut-on penser que prénommer sa fille Hapsatou «insulte la France»?

Temps de lecture : 5 min

La nouvelle «affaire Zemmour» est une énième preuve de l'inanité et de la toxicité des crimes sans victime.

Éric Zemmour pose dans son bureau à Paris, le 12 janvier 2015. | Joël Saget
Éric Zemmour pose dans son bureau à Paris, le 12 janvier 2015. | Joël Saget

Dans une interview télévisée de 1957, Céline se lamentait de la lourdeur du monde et des gens qui le composent: «Il y a très peu de légèreté chez l’homme. Il est lourd, n’est-ce pas! […] Et alors maintenant, il est extraordinaire de lourdeur. [...] Nous verrons peut-être un jour une révolte de l'esprit contre le poids. Mais c’est pas pour demain».

C'est typiquement l'abattement que je peux ressentir face aux expressions du nationalisme. Je ne comprends pas la charge affective que tant d'individus semblent investir dans le pays qu'ils considèrent comme le «leur». Je ne comprends pas la violence des querelles et des conflits que ces sentiments peuvent susciter. Je ne comprends pas qu'on puisse s'estimer maître, possesseur et débiteur d'un territoire aux frontières par définition fluctuantes, d'une «identité» dont personne n'a de définition précise, d'une histoire constituée de gens morts depuis des lustres et qui a de grandes chances, plus on s'éloigne dans le passé, d'avoir été reconstruite et falsifiée a posteriori.

Et je comprends encore moins comment on peut faire passer tous ces mythes, toutes ces légendes, tous ces fantômes, devant le préjudice que l'on cause à une personne en chair et en os.

La pseudo réparation d'une insulte fictive prime sur la souffrance

À ce titre, je ne comprends pas qu'Éric Zemmour ait pu dire à Hapsatou Sy, sur le plateau de l'émission «Les Terriens du dimanche» diffusée le 16 septembre, que son prénom était une «insulte à la France» et que sa mère avait eu «tort» de l'appeler ainsi. Je comprends par contre la douleur qu'Hapsatou Sy a pu ressentir en entendant ces mots, blessure et colère qui l'ont incitée à diffuser la séquence coupée au montage et à prendre le risque d'être licenciée, voire poursuivie en justice, pour non-respect de la clause de confidentialité signée avec la production de l'émission.

L’exercice d'auto-justification me semble un peu (beaucoup) débile, mais comme il m'est arrivé d'avoir été qualifiée de «Zemmour avec des cheveux», je tiens à préciser que je n'ai sans doute aucun point commun intellectuel avec Éric Zemmour. Je dis «sans doute», parce que je ne connais pas l’œuvre de Monsieur Zemmour autrement que par les rares interventions médiatiques que j'ai pu croiser de lui. Il y a quelques années, j'avais tenté lire Le suicide français, mais je m'étais arrêtée au bout d'une cinquantaine de pages, car j'avais eu la désagréable impression de consulter le journal intime d'un Gargamel confondant ses scrogneugneux avec une analyse rationnelle d'une quelconque marche du monde en général et de «la France» en particulier. En un mot, c'était lourd. Et en deux, je n'ai donc aucune compétence à offrir en termes de «contextualisation» des propos qui nous occupent.

Reste que j'y vois peut-être l'un des pires obstacles à la fluidité, à la sérénité et, en quelque sorte, à la légèreté de la conversation que j'appelle de mes vœux et qui semble déserter de plus en plus notre espace public. Cette entrave, ce boulet, c'est le privilège que d'aucuns –à l'instar d'Éric Zemmour– semblent accorder à des entités imaginaires et à leurs «intérêts» symboliques. Un privilège qui leur semble si important, si supérieur et impérieux qu'ils sont prêts à nuire à autrui et ce d'une façon tout à fait réelle. Dans le cas qui nous importe, Zemmour fait passer la pseudo réparation d'une fictive «insulte à la France» devant la liberté fondamentale qu'ont eu les parents d'Hapsatou Sy de lui donner son prénom et, de fait, devant la souffrance qu'Hapsatou Sy peut ressentir en s'entendant dire qu'elle n'est pas une «enfant de la République». Il donne la priorité à une offense face à un préjudice et, dans ce sens, prouve une nouvelle fois l'inanité des crimes sans victime et leur toxicité pour la concorde civile.

Offense et préjudice

Mon maître et ami Ruwen Ogien a longuement travaillé sur cette notion dont il donne cette définition dans La liberté d'offenser:

«Il ne faut pas prendre “crime” ici au sens technique juridique d'une infraction jugée par une certaine instance (Cour d'assises) selon une procédure précise et assortie d'un éventail de peines encourues spécifiques (supérieures à dix ans), qui se situe au-dessus des contraventions et des délits dans l'ordre de la gravité. L'expression “crime sans victime” signifie seulement qu'une conduite, qui peut être jugée choquante par des tiers, relève des atteintes à des entités symboliques ou abstraites, d'un rapport volontaire à soi-même ou de relations entre adultes consentants».

Ici, «l'insulte à la France» relève de la première catégorie –les atteintes aux entités symboliques.

Un peu plus loin, Ogien précise:

«Tant qu'on ne porte atteinte qu'à des choses abstraites ou symboliques, tant qu'on ne provoque, au pire, que des émotions négatives comme le dégoût ou la gêne, on reste dans le domaine de l'offense.

Pour justifier ce point de vue, je dois insister sur le fait que je donne au terme “offense” une signification assez spéciale, proche de celle qu'il semble avoir eu à l'époque des Lumières: blasphémer, choquer, heurter des convictions morales ou religieuses. C'est donc un sens plus faible que celui qu'il possède aujourd'hui en français courant (…).

Quand je parle de la “liberté d'offenser”, je ne pense certainement pas à la liberté d'humilier quelqu'un par des propos racistes ou sexistes. Ces actions relèvent évidemment du préjudice».

Redresseur de torts imaginaires

À l'instar d'Ogien, je me place sous l’égide de John Stuart Mill en matière de philosophie morale et politique et estime que seule «la nécessité d'empêcher que des préjudices graves et concrets soient volontairement causés à des personnes concrètes peut justifier l'intervention de l’État par la menace ou la force ou les ingérences de chacun et de tout le monde par la réprobation morale publique». Soit le principe de non-nuisance qui devrait être, à mon sens, le seul à régir ce que nous pouvons estimer «impératif» à la discipline de nos sociétés pluralistes.

Dans de telles sociétés, dans lesquelles nous avons tant de chance de vivre, tout un chacun devrait être en droit de se torcher avec un drapeau, de caricaturer un prophète ou de représenter une loi sous les traits de Wonder Woman se faisant prendre par tous les trous sans que cela ne déclenche l'intervention de l’État ou les ingérences de chacun et de tout le monde. Il devrait en être de même en matière de choix de prénoms à donner à ses enfants, qu'importe qu'ils puissent être considérés comme des «insultes à la France» par machin ou machine.

«La France» n'existe pas, son histoire appartient à tout le monde et à personne, et si les querelles d'indignation sont déjà pénibles –mon offuscation est plus grosse que la tienne– on s'épargnerait énormément de lourdeur à ne plus accorder d'attention à tous les redresseurs de torts imaginaires qui se font tellement saigner le cœur avec des offenses que leur cerveau n'est plus irrigué. Jusqu'à en oublier les règles parmi les plus élémentaires du savoir-vivre (ensemble).

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