Culture

Pourquoi déteste-t-on les poètes?*

Temps de lecture : 6 min

* Et les poétesses.

Illustration par Laurence Bentz
Illustration par Laurence Bentz

Non, Slate ne déteste pas les poètes. Notre série «Pourquoi déteste-t-on les…?» recense les préjugés courants pour mieux les démonter. Roux, supporters, gros, journalistes… Retrouvez chaque semaine la déconstruction d'un nouveau stéréotype.

Tous les épisodes de la série «Pourquoi déteste-t-on les...?»

L’art, de façon générale, a rarement été aussi actif, innovant, financé et surtout suivi qu'aujourd'hui. Voilà un fait que l'on ne rappelle certainement pas assez, et qui s’explique par diverses raisons, toutes liées: le libéralisme économique, la croissance démographique, la libération des mœurs. Et même si ce dernier point tend à flancher de nouveau –nous y reviendrons– l’époque est de facto plus que propice au développement artistique.

Le cinéma, la musique, l’architecture, la peinture, la bande-dessinée, le roman… Chacun de ces arts est plus vivant que jamais (il ne s’agit pas de déterminer s’ils vivent leur âge d’or: cette question-là, d’une infinie complexité, est propre à chaque domaine), les sommes qui y circulent frôlent parfois l’indécence, et chacun peut se targuer de disposer d'un public aussi large que sérieux.

Tous les arts? Non! Car il en reste un, peuplé d'irréductibles, qui résiste encore et toujours à la foule: la poésie. Outre un minuscule cercle d’un autre temps, ou plutôt d’un autre monde, personne n’a dans le cœur un poète contemporain.

On pourrait s’arrêter là, se cantonner à un constat d’indifférence générale produit, au choix, par la nullité des poètes en exercice ou par celle du grand public. Ou on peut affirmer que non, il ne s’agit pas d’une simple indifférence: on ne lit pas les poètes contemporains parce qu’on les déteste, et qu'on a plein de raisons.

Ennemis de la valeur travail

Tout d’abord parce qu’encore plus que les autres artistes, le poète est un infatigable branleur. Son activité consiste grossièrement à gribouiller trois pauvres vers pas plus longs qu’un thread sur Twitter et ça, c’est bien connu, «tout le monde peut le faire». Sauf que le poète, lui, estime que cette régurgitation de phrases déconstruites nécessite une vie oisive, une liberté sans limite, une absence d’obligations, de contrat.

En somme, le poète est l’ennemi absolu de la valeur travail, qui a indéniablement repris du poil de la bête ces dernières décennies. La faute au libéralisme qui facilite pourtant le développement des autres arts? Certainement –le libéralisme n'est pas à un paradoxe près.

Quoi qu’il en soit, cette image du poète-branleur, ou disons plutôt bohème, est vieille comme le monde, tout bonnement parce qu’elle est basée sur une réalité, certes mal comprise. Oui, le poète est l’ennemi de la valeur travail, dans les idées et dans les actes. Il est un jusqu’au-boutiste.

Peut-être, cependant, pourrions-nous nous accommoder de ce supposé mode de vie qui ne concerne au fond que celles et ceux qui l’adoptent. Mais il existe un mal plus profond, un divorce consommé entre le grand public et les poètes, qui s’appuie tout simplement sur la production de ces derniers. Leurs poèmes, donc.

Loin du sol

Il est arrivé à chacun et chacune d’entre nous de tomber sur quelques vers contemporains, que ce soit du temps du lycée par le biais de profs un peu fantasques (ou pas assez) ou dans le métro parisien, avec son concours d’affichage annuel –dont il faut saluer, au-delà du contenu souvent moqué, la belle idée. Et à une époque où le rap déploie des trésors d'imagination et de créativité, autant dire que la poésie française mise en avant paraît pour le moins arriérée, naïve et déconnectée.

Cette idée d’une poésie à ce point loin du sol et du peuple, si elle semble aujourd’hui admise, est en réalité tout à fait inédite. Sans même parler des âges d’or romantique et surréaliste, il est assez drôle de relire Jean Rousselot, dans son excellente Histoire de la poésie française, décrire la poésie médiévale en des termes bien plus modernes que ceux que l'on emploierait pour désigner la poésie contemporaine: «saisir le réel à bras le corps», «envoyer promener la poésie courtoise», «employer des accents familiers autant que de grandes sciences verbales», «s’en prendre violemment à l’esprit chevaleresque», etc.

Voilà qui apparaît plus sexy que ce que l'on nous propose désormais. Sans compter que bien des poèmes d’alors se composaient et se partageaient «dans le même temps ou presque que s’accomplissaient les événements qui les inspiraient», histoire de capter un minimum d’attention.

Mais alors qu’internet en poche, les poètes pourraient désormais atteindre un public bien plus large que les rares lettrés du Moyen-Âge, rien de sérieux n’est fait en ce sens. Le web est piteusement utilisé, que ce soit par les auteurs et autrices, encore en train d’essayer de maîtriser MySpace avec un sens esthétique agressif proche de celui des Skyblogs, ou par les institutions, pour qui les réseaux sociaux passent au second plan.

Méprisable entre-soi

Le Printemps des Poètes, La Nouvelle Revue Française / Gallimard, La Société des Poètes français: autant d’établissements ou d’organisations chargées de créer un dynamisme poétique, mais qui passent plus de temps à formaliser leurs complaintes qu’à proposer.

Il faut dire que les responsables à la tête de ces lieux clés se ressemblent bien trop pour qu’un débat et une remise en question puissent pointer le bout de leurs nez. En témoigne les récents échanges de postes, à faire pâlir nos dinosaures politiques: en janvier 2018, André Velter, à l’origine du Printemps des poètes, a laissé sa place à la tête de la collection Poésie de Gallimard à Jean-Pierre Siméon, qui était jusqu’en 2017 directeur artistique du Printemps des poètes, une fonction reprise par Sophie Nauleau, qui n'est autre que la compagne d’André Velter. Au calme.

L'entre-soi est à ce point odieux qu’il faudrait presque commencer à s’en réjouir. La poésie est devenue si méprisable qu’elle a en quelque sorte regagné sa gloire d’antan d’art rejeté, quasi-blasphématoire dans sa nature même, mis au banc.

Potentiel gâché

Il s’agirait dès lors de profiter de cette situation pour se croire tout permis et tenter de séduire à nouveau les esprits peu avertis. D’autant que les temps actuels semblent tout particulièrement propices: nul doute que ce serait avec une facilité déconcertante qu’une poésie populaire choquerait l’époque, ultrasensible à la polémique et disposée comme jamais à l’indignation. Les poètes redeviendraient scandaleux. Peut-être détestés ici et là, mais considérés. Enfin!

Et pour les personnes outrées tout autant que pour les autres, le vers existera. Il faudra se confronter à ce qu’un poème, au-delà de la jouissance d’un instant, peut faire: détruire ce savoir fondateur qu’est le langage, altérer les sens, recomposer le réel, forcer la conscience.

Une douce utopie qui ne ferait pourtant pas de mal, en cette période où les mœurs dont nous louions la libération plus haut font face à un regain réactionnaire non négligeable et où une partie du public vivrait assez mal les confusions de genres, de corps et de croyances généralement caractéristiques d'un bon poème.

«Le poète qui ne s’enferme pas dans une tour d’ivoire a des chances de rester moderne à jamais.»

Jean Rousselot, poète et écrivain

Mais rien à faire, les poètes ne remplissent pas leur rôle et n’usent pas de leur potentiel. À bien y penser, seule une classe de poètes conserve d'ailleurs un minimum de respect à nos yeux: les maudits –parce qu’ils ont, ou eurent, l’air d’essayer, eux.

Dommage, quand on sait que toutes ces choses que ne font pas les poètes d’aujourd’hui sont autant de raisons d’aimer la poésie en soi –et c’est bien cela qui les rend détestables. Dommage, définitivement, se dit-on lorsque Jean Rosselot écrit que «le poète qui ne s’enferme pas dans une tour d’ivoire a des chances de rester moderne à jamais». À croire que les poètes contemporains se sont résignés –ce seraient bien les premiers– à être mortels.

Thomas Deslogis Journaliste

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