Sports / Économie

Le fiasco du premier match de Ligue des champions annonce-t-il le futur du foot à la télé?

Temps de lecture : 5 min

Le modèle est défaillant et les risques de crise systémique bien possibles.

Mohamed Salah et Neymar lors du match Liverpool-PSG de la Ligue des champions à Anfield, le 18 septembre 2018. | Paul Ellis / AFP
Mohamed Salah et Neymar lors du match Liverpool-PSG de la Ligue des champions à Anfield, le 18 septembre 2018. | Paul Ellis / AFP

La Ligue des champions a commencé ce mardi 18 septembre, avec une affiche savoureuse Liverpool–Paris Saint-Germain, remportée par les Reds dans les tout derniers instants de la rencontre. À Anfield, l’enceinte des Liverpuldiens, le suspense était à son comble, le jeu brillant et la maîtrise parfaite.

Tout le monde, tous et toutes les passionnées de football, de beau jeu et de spectacle auraient adoré voir ce match, pouvoir en parler le lendemain dans les cafés et au bureau, pouvoir disserter sur la stratégie dynamique de Jürgen Klopp ou les plans d’adaptation de Thomas Tuchel, sur l’égalisation de Mbappé ou sur le but de Firmino à la 92e. Nous aurions adoré voir ce match mais voilà, quasiment personne ne l’a vu. Il restera dans les limbes télévisuelles, relégué au rang de rêve, de fantasme et d’imaginaire.

Pourquoi? Tout simplement parce que l’offre digitale de l’unique diffuseur de la Ligue des champions, RMC Sport, a sauté. La société Altice qui avait obtenu, en mai dernier, les droits intégraux des compétitions européennes (Ligue Europa et Ligue des champions) jusqu’en 2021 pour 350 millions d’euros par an, a été incapable de faire face à l’afflux de la demande, à l’impatience du public, et à l’engouement populaire au soir de cette grande première.

À la rigueur, nous ne pourrions pas leur en tenir rigueur, ce sont les aléas du direct et tout le monde a déjà vécu ces moments gênants et difficiles, ces applications de la loi de Murphy où tout ce que ne devait pas arriver arrive.

Un sentiment d'arnaque

Ce qui semble plus difficile à admettre néanmoins, c’est le sentiment, pour nous consommateurs et consommatrices, d’avoir été prises pour des vaches à lait. Depuis quelques années, les droits TV du football explosent, la concurrence grossit, le nombre de chaînes se multiplie mais rien n’y fait: le coût à apporter pour regarder du football ne cesse d’augmenter. On ne fait que reporter l’inflation des droits sur le portefeuille du téléspectateur ou de la téléspectatrice, sans tenir compte de ses avis.

Mais jusqu’à quel point? Dans son édito du mardi 18 septembre, le journaliste de L’Équipe Sacha Nokovitch regrettait que, malgré les nouvelles offres sportives, les nouvelles chaînes, la montée de la concurrence et donc le morcellement de l’offre sportive, les prix n’aient pas baissé. En théorie, dans un marché concurrentiel, plus l’offre augmente, plus les prix diminuent.

Si Canal+ et BeIN Sports ont perdu les droits des compétitions européennes 2018, et donc que la qualité de leur catalogue respectif s’est amoindrie, pourquoi ces chaînes n’ont-elles pas réduit leur tarification? Si Canal+ a perdu les droits de la Ligue 1 française dès la saison 2020-2021 au profit d’un nouvel entrant (le groupe espagnol Mediapro), pourquoi la chaîne cryptée n’a-t-elle pas annoncé une baisse des prix? Pourquoi la clientèle reste toujours la cinquième roue du carrosse, le dindon de la farce, le payeur en dernier ressort?

La «télé-dépendance» du sport

C’est tout le problème du modèle économique du football actuel: les organisatrices, qu’il s’agisse de l’UEFA ou de la LFP, ainsi que les clubs, ont construit un business-plan «télé-dépendant». Aujourd’hui, pour exister et être viable économiquement, il faut vendre des droits de diffusion, et à grands frais.

Sans considération économique de long terme, les officiels ont donc maintenu des négociations bilatérales avec les chaînes de télévision afin de tendre vers cette hyperinflation (+144.025% entre 1984 et 2020, en France). Une forme de monopole se met alors en place, où une seule demande –la Ligue ou l’UEFA– fait face à une multitude d’offreurs, les chaînes de télévision.

Une course à l’armement irrationnel s’institue, une vente aux enchères absurde s’installe, dans laquelle chaque partie fait monter les propositions en espérant acquérir le marché. Conséquence: le prix explose sans véritablement que les retombées économiques soient assurées. Les chaînes déboursent plusieurs centaines de millions en droits de retransmission année après année, sans que le nombre d’abonnées et abonnés n’augmente dans les mêmes proportions. Que faire pour assurer les bénéfices? Augmenter le prix des abonnements.

Toute personne prête à payer devient la roue de secours des stratégies aberrantes des chaînes de télévision. Cette saison, regarder l’intégralité du foot européen coûtera, au maximum, la modique somme de soixante-dix euros par mois, selon l’AFP:

Somme qui augmentera très certainement encore en 2020, avec Mediapro et son offre fixée à vingt-cinq euros (rien que pour la Ligue 1). Et malgré nos investissements de plus en plus importants, la qualité de service n’est même pas garantie: il n’y a qu’à voir la catastrophique soirée de mardi 18 septembre sur RMC Sport.

Un risque de crise systémique

Et maintenant? Jusqu’où va-t-on aller? D’après Brieux Férot, journaliste à So Foot, «le fan de foot reste le seul maître à bord. Si l’on veut arrêter de payer, on arrête de payer, on regarde en streaming, on va dans les bars et on mutualise les abonnements. Le foot n’est pas tout-puissant, heureusement. Il reste dépendant des choix et des décisions des consommateurs. Tout peut s’arrêter si on arrête de regarder». Oui, s’il n’y a plus personne devant sa télé, il n’y a plus de profit, plus de chaîne privée.

Et les équipes «télé-dépendantes»? Sans média, pas de droit TV, pas de manne financière, pas d’argent. C’est bien la preuve que ce modèle est défaillant et que les risques de crise systémique sont possibles.

Elles ont d’ailleurs déjà eu lieu! C’est ce que nous rappelions dans un article récent sur Slate. Si les médias n’arrivent pas à dégager un seuil de rentabilité suffisant, «les clubs seront les premiers concernés. Comme en Angleterre, où la faillite du média ITV Digital a provoqué la faillite de 15% des clubs de deuxième, troisième et quatrième divisions».

Alors que faire? On continue à se féliciter de l’envolée des droits, de l’explosion du foot-business, de la montée des inégalités et des injustices ou on commence vraiment à réfléchir à un modèle alternatif pérenne?

Pierre Rondeau Professeur d'économie à la Sports Management School

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