Politique

Au fil des défections, Anne Hidalgo voit sa majorité parisienne se désagréger

Temps de lecture : 7 min

Depuis vingt mois, l’irruption du macronisme secoue la majorité de gauche à la mairie de Paris. La démission du premier adjoint met en évidence une situation qui se complique pour la maire PS de la capitale.

Anne Hidalgo en visite à l'usine de vélos made in France Arcade Cycles, le 19 décembre 2017 à la Roche-sur-Yon. | Loïc Venance / AFP
Anne Hidalgo en visite à l'usine de vélos made in France Arcade Cycles, le 19 décembre 2017 à la Roche-sur-Yon. | Loïc Venance / AFP

Quel maire ou quelle maire accueillera les Jeux olympiques de Paris en 2024? À six ans de cette grande fête sportive, la question peut être posée tant les élections municipales qui se dérouleront dans dix-huit mois, en mars 2020 probablement, semblent d'ores et déjà incertaines. Trois forces semblent être au-dessus du lot pour se disputer les faveurs des électeurs et des électrices.

La gauche parisienne (PS, EELV, PCF) avec Anne Hidalgo sera-t-elle toujours majoritaire dans moins de deux ans? La droite (Les Républicains, ex-UMP, étaient alliés à l'UDI et au Modem), en reprendra-t-elle les commandes après dix-neuf années d'opposition? Ou bien La République en marche (LREM) trouvera-t-elle la martingale qui, contre toute attente, a fait triompher Emmanuel Macron à la présidentielle de 2017?

En prenant la succession, en 2014, de Bertrand Delanoë (PS) dont elle avait été l'adjointe pendant plus d'une décennie, Anne Hidalgo inaugurait son mandat en fanfare. Elle venait de battre une autre femme, «NKM», Nathalie Kosciusko-Morizet, la championne de la droite issue d'une grande famille, promise à un bel avenir politique. L'ancienne inspectrice du travail, née à San Fernando, une ville moyenne de la province de Cadix (Espagne), lui soufflait la politesse.

La coalition de gauche bousculée par le macronisme

Tout semblait devoir lui réussir à la tête de sa majorité regroupant socialistes, écologistes et communistes. Et puis, tout a commencé à se détraquer politiquement trois ans après. À mi-mandat, l'élection de Macron à l'Élysée a provoqué un séisme dont la réplique a été fulgurante à Paris lors des législatives. Les socialistes qui avaient dix députées et députés sortants n'en ont retrouvé qu'une et les macronistes qui n'en avaient aucun en ont obtenu douze sur les dix-huit circonscriptions. Les écologistes, qui survivaient grâce au PS, ont été rayés de la carte.

Certes, le parti majoritaire traverse une passe difficile dans les sondages, seize mois après l'élection de Macron, mais entre-temps, Hidalgo a vu sa majorité se fissurer. Dès janvier 2017, son adjoint aux finances, le socialiste Julien Bargeton annonce son ralliement à Macron et son départ du PS. Il reste en fonction jusqu'à son élection au Sénat, en septembre 2017, puis démissionne de son poste d'adjoint et crée un nouveau groupe macroniste de cinq membres au Conseil de Paris. C'est le seul candidat LREM qui s'est officiellement déclaré pour 2020.

Deux autres de ses adjoints socialistes, Mao Péninou et Jean-Louis Missika, ne cachent leur attirance pour le nouveau chef de l'État, sans pour autant franchir le pas. Quelques maires d'arrondissement de gauche lorgnent aussi vers la Macronie. Et le coup le plus dur intervient le 17 septembre. Dans un entretien au journal Le Monde, le premier adjoint, chargé de la culture, Bruno Julliard, annonce qu'il donne sa démission. Homme de confiance et chef d'orchestre de l'équipe Hidalgo, il avait été pressenti pour diriger la campagne de la maire sortante en 2020.

Le réquisitoire de l'ex-premier adjoint

Mais voilà, depuis des mois le courant ne passe plus entre elle et lui. Sans que cela ne filtre publiquement au-delà des murs de l'Hôtel de ville. L'interview de Julliard est un réquisitoire contre les choix, l'orientation, la méthode de gouvernance de la maire de Paris. «Notre complémentarité initiale est devenue une incompatibilité. Je n'y crois plus. Je ne veux pas faire semblant», assène-t-il dans Le Monde.

Bruno Julliard et Anne Hidalgo le 11 avril 2013 | Éric Feferberg / AFP

Julliard énumère les dossiers qui font le quotidien tourmenté de la vie parisienne: Autolib', Vélib', la propreté chancelante des rues de la capitale, l'annulation du contrat passé avec JCDecaux pour les publicités lumineuses et le cafouillage sur l'arrêté de piétonnisation des voies sur berges. Il pointe «l'inconstance» d'Hidalgo sur l'ouverture des magasins le dimanche et la gratuité du passe Navigo pour les seniors. Il dénonce «une manière de gouverner à l'instinct». Et pour couronner le tout, «un manque d'humilité».

On peut évidemment accorder le bénéfice de la bonne foi à Julliard qui dit «réfléchir à un autre avenir professionnel», en soulignant que sa démission «ne répond à aucune stratégie personnelle, aucun plan caché». On peut aussi noter qu'âgé de 37 ans, il baigne dans la politique depuis une vingtaine d'années –il a été président de l'Union nationale des étudiants de France (Unef) de 2005 à 2007– et que son parcours ne va peut-être pas s'achever comme ça.

La campagne électorale s'annonce mouvementée

Entre ces deux hypothèses, Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement présenté comme un postulant possible à la mairie de Paris –il précise qu'il n'a encore fait aucune déclaration dans ce sens–, pencherait plutôt pour la première. «Il voyait qu'il était battu dans tous les arbitrages», remarque-t-il, en disant comprendre sa décision qui, selon lui, serait dénuée d'arrière-pensées. C'est sans doute pourquoi il lui a fait parvenir un SMS après sa démission pour saluer sa «dignité» et son «courage».

Il n'en demeure pas moins que cette démission surprise, prolongée ou pas d'un rebond pour Julliard, met en évidence plusieurs paramètres de la prochaine consultation municipale. En premier lieu, la campagne électorale va être longue et mouvementée. Ce nouvel épisode –il s'inscrit dans un feuilleton qui a débuté il y a vingt mois– montre que la majorité municipale se désagrège lentement. En bonne logique, d'autres soubresauts de même nature devraient intervenir dans le courant 2019. Sans doute après les élections européennes qui exposent le PS à un moment de vérité.

La bipolarisation politique cède la place à une tripartition

La conséquence pour la maire sortante est un risque d'isolement que, cependant, elle rejette dans un entretien au Figaro du 19 septembre. Pourtant, ses alliés actuels, écologistes et communistes, s'interrogeront sûrement sur le bien-fondé du renouvellement d'une alliance qui, aujourd'hui, semble déjà bancale sur certains sujets, comme l'aménagement ou les transports. «Elle a dans sa majorité des gens qui sont en opposition frontale», assure une personnalité de La République en marche. Le fait que le PCF ait désigné Ian Brossat, adjoint à la mairie de Paris, chargé du logement et pilier de l'alliance avec Hidalgo, tête de liste pour les européennes, n'est pas une très bonne nouvelle pour elle. Ce choix montre que la direction communiste a un souhait d'exfiltration de son poulain parisien dès l'an prochain.

Du côté des écologistes, Julien Bayou, présenté comme le chef de file putatif d'Europe écologie-Les Verts (EELV) pour les municipales à Paris, n'est pas réputé pour nourrir un amour immodéré envers les socialistes. Il y a quelques années, il lui avait même été reproché, notamment par François de Rugy, actuel ministre de l'Écologie et ancien d'EELV, d'être responsable d'une «dérive gauchiste» du parti. Bayou a manifestement plus de convergences avec Jean-Luc Mélenchon qu'avec Olivier Faure, le premier secrétaire du PS.

Le danger pour Hidalgo peut aussi survenir sur sa droite: Les Républicains (LR) détiennent neuf des vingt mairies d'arrondissement. Un sondage de l'Ifop pour le JDD réalisé du 12 au 14 septembre faisait état d'une tripartition entre le PS conduit par Hidalgo, LR emmenés par Florence Berthout, maire du Ve arrondissement, et LREM, donnés respectivement en moyenne à 24%, 22% et 20%. Cependant, Berthout souffre d'un déficit de notoriété. En outre, elle devra probablement affronter les ambitions jamais démenties de Rachida Dati, ex-ministre de la Justice de Nicolas Sarkozy et maire du VIIe, qui est surtout réputée, dans son propre camp, pour sa capacité de nuisance.

Les alliances de 2014 seront-elles toujours valides en 2020?

De plus, en 2014, la droite UMP (devenue LR) faisait alliance avec les centristes de l'UDI et du Modem. Il se trouve qu'aujourd'hui le Modem de François Bayrou, même s'il estime être maltraité à l'Assemblée nationale –d'où sa mauvaise humeur lors de l'élection pour le perchoir–, est partie intégrante de la majorité présidentielle. En 2008, le Modem, seul, avait obtenu 9% des voix. La position de l'UDI-Agir est un peu plus floue car si cette sensibilité libérale se range parmi les groupes d'opposition au palais Bourbon, il apparaît que ses députées et députés n'ont pas voté la motion de censure LR déposée, avant les vacances d'été, contre le gouvernement.

Cette nouvelle configuration, si elle demeure en l'état, est donc un handicap potentiel pour Berthout qui serait privée d'un appoint électoral: ce manque est visible dans le sondage Ifop déjà mentionnée car la droite perd plus de dix points par rapport à son résultat global de 2014 (35,7% des voix au premier tour). Le recul est à peine plus faible pour Hidalgo qui avait recueilli 34,4% des suffrages exprimés. Et par rapport à l'élection présidentielle, la liste macroniste est, elle aussi, en baisse de plus de dix points.

Le problème des sondages concernant les municipales à Paris porte sur la méthodologie. Il est extrêmement compliqué de tirer des conclusions d'une enquête donnant des intentions de vote au premier tour sur l'ensemble de la capitale alors qu'il y a vingt scrutins mitoyens –un dans chaque arrondissement envoyant de un à dix-huit représentants au Conseil de Paris– qui rendent le verdict final incertain. D'autant que des alliances locales peuvent se nouer entre les deux tours avec des listes ayant obtenu entre 5% et 10% des voix, si aucune n'atteint 50% des suffrages exprimés, celles au-dessous de 5% étant éliminées.

«Être Parisien, ce n'est pas être né à Paris, c'est y renaître»

Une autre difficulté de l'exercice est la méconnaissance partielle de l'identité des protagonistes. Si la présence d'Hidalgo comme cheffe de file est assurée, sauf événement imprévu, celle de la plupart de ses principaux adversaires reste encore hypothétique. Ainsi l'Ifop a testé trois têtes de liste LREM –le secrétaire d'État au numérique, Mounir Mahjoubi et le député Hugues Renson en plus de Griveaux– alors que le seul officiellement en lice est Bargeton, l'ancien adjoint aux finances de la maire, aujourd'hui porte-parole du groupe LREM au Sénat.

Quoi qu'il en soit, Griveaux, le non-candidat déclaré qui réalise le meilleur score dans l'enquête Ifop et qui aime citer Sacha Guitry –«Être Parisien, ce n'est pas être né à Paris, c'est y renaître»–, assure que «toutes les têtes de liste [dans les arrondissements] ne seront pas LREM» et que «le rassemblement se fait dès le premier tour». Manière de reconnaître, implicitement, que le parti présidentiel ne dispose pas de réserves, en l'état, pour le second tour. Et pour le rassemblement, les macronistes vont lancer un questionnaire auprès des Parisiennes et Parisiens afin d'établir un diagnostic qui sera confronté à leurs intuitions collectives. Le chemin est encore long.

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