Égalités

À Palm Springs, un conseil municipal 100% LGBT+

Temps de lecture : 8 min

La ville californienne est un refuge historique pour la communauté LGBT+, à laquelle appartient la moitié de la population et, depuis janvier 2018, l'ensemble des élues et élus siégeant à la mairie.

Palm Springs, «terre promise des droits LGBT+» | 12019 via Pixabay CC0 License by

PALM SPRINGS, ÉTATS-UNIS

«The world is watching.» Le monde regarde: c’est avec ces mots que Lisa Middleton, femme transgenre de 66 ans fraîchement élue au conseil municipal de Palm Springs, avait célébré en novembre 2017 –avec une gêne palpable– une victoire qui n'était pas passée inaperçue dans l’État de Californie et le pays tout entier.

Aux trois hommes gays (dont le maire, Robert Moon) qui composaient le conseil, se sont en effet ajoutées deux femmes –l’une cisgenre, l’autre trans. Reconnue officiellement par le pouvoir central de Sacramento en juin 2018, l'équipe à la configuration inédite dans l’histoire des États-Unis s’est mise au travail.

Les élues n’ont pas fait campagne sur leur sexualité ou leur genre: minimiser cette part intime permettait de souffler face aux attentes, immenses des deux côtés. «Ce n’est pas comme si nous étions passés de zéro à cinq, il y avait déjà trois conseillers gays», note Lisa Middleton, qui se décrit comme «politiquement très libérale [au sens anglo-saxon du terme, ndla], mais au tempérament plutôt conservateur», préférant les lentes évolutions à la révolution.

«On a fait attention à ne pas agiter le drapeau arc-en-ciel trop fort», abonde Christy Holstege, femme bisexuelle de 32 ans, devenue la plus jeune conseillère de Palms Springs –une ville particulièrement chérie par les seniors– depuis 1954.

De gauche à droite: le maire de Palm Springs, Robert Moon, et ses quatre conseillères et conseillers municipaux: Christy Holstege, J.R. Roberts, Lisa Middleton et Geoff Kors | Avec l'autorisation de la mairie de Palm Springs

Curiosité médiatique

La victoire surprise à peine savourée, les cinq membres du conseil municipal savaient déjà la ligne de crête particulièrement étroite: en cas de réussite, on les jugera sur leur travail; en cas d’erreurs, sur qui elles et ils sont.

Évidemment, tous les grands médias, du Guardian au New York Times, ont accouru à Palm Springs, intrigués par cette élection unique. Avec à chaque fois, malgré la bienveillance, la même déception pour les interviewées, sujets pourtant évidents de cette aventure historique ayant fait basculer le conseil: seuls les trois hommes étaient mis en avant.

L’éditorialiste star du New York Times, Frank Bruni, lui-même homosexuel, n'a même cité que Robert Moon, Geoff Kors et J.R. Roberts, les habitués de la «maison Palm Springs», dans une chronique injustement titrée «It’s a gay, gay, gay government».

«Cette invisibilisation des autres lettres de la communauté LGBT+ est réelle, et montre que le travail auprès d’autres communautés marginalisées est primordial. On ne peut pas se contenter de s’occuper des gays», explique Christy Holstege, par ailleurs avocate. Ses thèmes de prédilection? Les femmes, les sans-abri, les sans-papiers, les fermiers de la vallée de Coachella, qu’elle suit de près depuis l’obtention de son Juris Doctor à Stanford. Elle est la seule membre du conseil municipal à continuer d’exercer un métier à plein temps.

Au lieu de partir travailler dans un gros cabinet new-yorkais ou angeleno, la «gauchiste» de cette bande de Démocrates à tendance centriste est venue à Palm Springs pour suivre son mari.

Et elle compte bien y secouer les mentalités, au grand dam du maire, largement plus modéré et actuellement empêtré dans une affaire d’écoutes et d'enregistrements vidéo illégaux de ses collaborateurs et collaboratrices.

Le 11 juillet, le conseil municipal –déjà déchiré– a confirmé la tenue d’une enquête indépendante pour clarifier ces errements, après la plainte de personnels de la mairie. «On a promis d’être le plus transparent possible lors de la campagne, donc on se devait de diligenter cette enquête, même si c’est douloureux», explique Christy Holstege.

Havre de paix

L'enjeu dépasse les querelles politiciennes. Car la «petite ville aux infrastructures de niveau international», comme l’aiment à la définir ses élues et élus pour souligner sa dichotomie, accueille chaque année cinq millions de touristes –et plus seulement les LGBT+, qui y trouvaient depuis les années 1950 un havre de paix à l’abri des regards malveillants.

Oasis officielle du tout-Hollywood, à la recherche d'un lieu de villégiature situé à moins de deux heures de route de Los Angeles, ce bout de désert protégé par les monts San Jacinto a également fait office de placard de luxe pendant des années –notamment pour Cary Grant ou Liberace, entre autres stars.

Après les gays vinrent les hipsters, qui y installèrent hôtels branchés et bar à jus (Ace Hotel en 2009, Saguaro en 2012, prétendument l’hôtel le plus «instagrammable» du monde), suivis par le reste de la population, attiré par l’ouverture d’un casino sur les terres indiennes –nombreuses à Palm Springs– et la rénovation du centre-ville.

Hump day #palmsprings #getsomecolor: @itsjoshmcleod

Une publication partagée par The Saguaro Hotels (@saguarohotels) le

Le maire, lui, est invariablement gay depuis le mitan des années 2000. Mais les enterrements de vie de jeune fille supplantent lentement les nuits LGBT+, que seule East Arenas Road abrite désormais.

«C’est le défi principal, commente Christy Holstege. Certaines personnes sont déjà venues se plaindre du fait que le nouveau conseil se focalisait un peu trop sur les questions LGBT+, et les membres de la communauté viennent nous voir parce que l'on n'en fait plus assez pour eux.»

Une équation impossible? «Nous avons conscience que la ville est un symbole, ajoute Lisa Middleton, et paradoxalement encore plus depuis que les médias mainstream s’intéressent à cette histoire originale. Et j’aime à penser que nous sommes du bon côté de l’histoire.»

Les gays, et les autres

Aux États-Unis, la question des minorités sexuelles marche souvent main dans la main avec celles des minorités raciales et des femmes. Mais à Palm Springs, ce furent pendant longtemps les hommes blancs gays cisgenres qui menèrent la danse –on est toujours l’oppresseur de quelqu’un. Avec une exception cependant, en forme de soubresaut: l’élection en 2003 du premier maire afro-américain gay de l’histoire des États-Unis, Ron Oden.

Avec l’adoption en avril 2018 d’une résolution pour organiser des élections par district, la ville devrait obtenir une répartition plus juste du vote des minorités. «Nous n’avons jamais eu un seul représentant latino à la mairie, et c’est un problème, étant donné la proportion de latinos qui habitent cette ville», estime Christy Holstege. Palm Springs compte en effet 25% d’hispanophones. «Les endroits où l’économie est en pleine expansion sont ceux qui laissent une place vraiment prépondérante à la diversité sous toutes ses formes», ajoute Lisa Middleton.

Dans son livre The Rise of the Creative Class (2002), le géographe Richard Florida, que Lisa Middleton cite en exemple, avait théorisé sur le «Gay Index», un coefficient de désirabilité des villes selon leur propension à attirer la population LGBT+ –entre autres solutions miracles pour augmenter l’attractivité des centres urbains.

Des années plus tard, Florida s’est excusé, dans The New Urban Crisis (2016), d’avoir imaginé –à tort– «que la classe créative puisse reconstruire par magie [nos] villes, devenir une nouvelle classe moyenne à l’image de celle de [nos] parents, et vivre heureux pour toujours». L’écueil de cette vision idyllique reposait bien entendu sur la constante discrimination dont sont victimes les autres minorités issues de classes inférieures.

«Le parti démocrate se doit de prendre en charge les questions économiques et de justice sociale, ou mourir», analyse Lisa Middleton, rappelant non sans malice que «les lois et le gouvernement appartiennent au peuple».

Société «post-LGBT+»

Incongruité envisageable exclusivement dans certains coins de cette Californie ultra-libérale, la bisexualité affichée de Christy Holstege a engendré une polémique lors de la campagne des municipales: on lui reprochait de revendiquer cette sexualité alternative uniquement pour se faire élire, puisqu'elle est mariée à un homme.

«Il n’y a qu’à Palm Springs où l’on peut vous soupçonner de faire semblant d’être bi pour faire la course en tête», ironisait-elle dans les pages du Guardian, juste après son élection. «L’invisibilité bi, son effacement, sont très prégnants au sein de notre communauté, et c’est plutôt choquant lorsque vous pensez être en sécurité dans un environnement LGBT+», ajoutait-elle en décembre 2017 dans le journal local, le Desert Sun, après un coup de fil improbable d’un autre conseiller pour lui demander de clarifier ses choix de vie.

Pour comprendre ces réactions parfois épidermiques au sein même d’une communauté, il faut saisir que si la génération des millennials, plus ouverte et flexible, ne lutte plus pour accepter les termes d’une vie queer aux contours flottants, «pour les personnes plus âgées, qui ont eu énormément de mal à sortir du placard, cela ressemblait à un demi-coming out de ma part», dit-elle, consciente de l’âge moyen de la ville (54 ans).

Lisa Middleton, qui a fait son coming out à plus de 40 ans après un mariage et deux enfants, tempère: «Pour ma génération, cette opportunité de vivre une fin de vie dans une communauté comme celle de Palm Springs est très rare. Les gens savent que la ville est unique, et c’est la raison pour laquelle ils sont arrivés ici, ne serait-ce que pour bénéficier d’une meilleure couverture santé [...]. La semaine dernière, j’étais invitée à délivrer un discours au Stonewall Gardens [une maison de retraite locale pour seniors LGBT+, ndla], et je me suis retrouvée au milieu de gens qui avaient vécu les émeutes de New York en première ligne. C’était un honneur inimaginable.»

«On est à l’avant-poste ici, on a tellement tout vu et tout vécu en termes d’avancées que l'on a atteint une sorte de terre promise des droits LGBT+.»

Christy Holstege, conseillère municipale de Palm Springs

Pour Christy Holstege, la question LBGT+ est de fait presque secondaire: «C’est important, je le sais, mais j’aimerais vivre dans un monde où ça ne l’est plus […]. On est à l’avant-poste ici, on a tellement tout vu et tout vécu en termes d’avancées que l'on a atteint une sorte de terre promise des droits LGBT+.»

Une société post-LGBT+ où lors du conseil municipal, après les doléances concernant la construction d’un nouveau complexe immobilier, le vote pour rétablir la circulation à double sens de l’avenue principale ou un exposé d’une association aidant à reloger les SDF de la région, seul un sujet ayant directement trait à la communauté historique de Palm Springs est abordé: sur cette terre, et alors que des municipalités du monde entier l’ont fait avec plus ou moins de réussite, on n’avait jamais pensé à marquer le coup en peignant au moins un passage piéton aux couleurs du rainbow flag, le drapeau multicolore du mouvement queer.

«Si c’était moi, je laisserais n’importe qui repeindre la ville aux couleurs de l’arc-en-ciel, mais on va nous le reprocher», annonce dans un éclat de rire J.R. Roberts, le maire-adjoint de Palm Springs. «Même ça, il va falloir qu’on le fasse mieux que les autres», conclut Lisa Middleton.

Félicien Cassan

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