Monde / Culture

En Espagne, les artistes ne peuvent plus critiquer le gouvernement, la famille royale ou Dieu

Temps de lecture : 5 min

La justice belge a refusé l'extradition du rappeur espagnol Valtònyc, condamné dans son pays à trois ans et demi de détention. Rencontre à Bruxelles.

Le rappeur Josep Miquel Arenas, mieux connu sous le nom de Valtònyc, avant l'audience qui décidera de son extradition ou non vers l'Espagne, le 17 septembre 2018 au palais de justice de Gand (Belgique). | John Thys / AFP
Le rappeur Josep Miquel Arenas, mieux connu sous le nom de Valtònyc, avant l'audience qui décidera de son extradition ou non vers l'Espagne, le 17 septembre 2018 au palais de justice de Gand (Belgique). | John Thys / AFP

BRUXELLES, BELGIQUE

En observant Josep Miquel Arenas descendre de son vélo de course, la barbe parfaitement taillée et une paire de lunettes dernier cri sur le nez, pas évident d'imaginer que le rappeur espagnol est considéré par les autorités de son pays comme un fugitif. Pas évident de croire, non plus, en entendant Valtònyc parler anglais avec l'accent chevrotant d'un étudiant en Erasmus le jour de la rentrée, que ce rappeur de 24 ans a été condamné à trois ans et six mois de détention.

Pourtant, si l'artiste majorquin n'avait pas quitté son pays en mai dernier pour la Belgique, il serait d'ores et déjà en cellule derrière les barreaux. «Si j'avais fait quelque chose, j'accepterais cette peine car je suis pour la justice, mais je n'ai rien fait», assure-t-il en castillan attablé à la guinguette d'un parc de Bruxelles. «Ce sont juste des chansons...»

«Je ne suis pas en faveur du terrorisme»

Ce n'est donc pas l'avis des juges espagnols qui ont examiné seize de ses chansons et l'ont jugé coupable pour plusieurs incriminations. Une peine confirmée en février par la Cour suprême.

Ils lui reprochent d'abord son «apologie du terrorisme» après avoir fait référence au Grapo (Groupes de résistance antifasciste du premier octobre), une ancienne organisation terroriste espagnole d'extrême gauche responsable de quatre-vingt-neuf assassinats dont de nombreux policiers. L'artiste ibérique écrit notamment: «Une balle dans la tête de ton chef est justifiée ou il reste à espérer qu’il soit enlevé par un membre du Grapo».

Ses textes évoquent aussi à plusieurs reprises l'organisation armée basque ETA qui vient d'être dissoute. C'est le cas par exemple dans le titre «Microglicerina» qui commence par la phrase: «Je veux transmettre aux Espagnols un message d'espoir, ETA est une grande nation».

Il s'agit, en fait, d'une référence à un lapsus commis par l'ancien Premier ministre du Partido Popular, Mariano Rajoy:

«Je ne suis pas en faveur du terrorisme, j'ai juste fait des blagues. Ces groupes terroristes, l'ETA ou le Grapo, existaient à un moment mais ce n'est plus le cas. On ne peut pas faire l'apologie d'une chose qui n'existe pas», martèle-t-il entre deux gorgées de café.

Valtònyc a également été arrêté pour «insultes graves à la Couronne». Une incrimination qu'il juge «absurde en 2018». Dans ses paroles, la famille royale espagnole est régulièrement prise pour cible et notamment dans ce titre:

Ses textes ont aussi visé un homme en particulier: Jorge Campos. Le président de Círculo Balear, une association devenue, depuis, un parti politique (Actúa Baleares) et qui serait à la base des poursuites judiciaires contre le rappeur. «Détesté à Majorque», selon Valtònyc, Campos se fait volontiers provocateur en posant par exemple devant la tombe de Franco, ou encore en arborant le drapeau des phalangistes.

Ce dernier «mérite une bombe de destruction nucléaire», écrit Valtònyc dans «Circo Balear»:

«C'est une hyperbole», se défend le chanteur. Et si demain un jeune tuait ce dernier en disant s'être inspiré d'un de ses couplets?

«Non, cela ne va pas arriver. Personne n'a tué quelqu'un après avoir vu un film de Tarantino, ou joué à GTA. Aux États-Unis, peut-être, c'est une culture différente, il y a le port d'armes… Je pense que certains politiciens font pire que moi quand ils volent et qu'ils ne rendent pas l'argent, quand ils enlèvent des budgets dans l'éducation ou la santé, c'est surtout ça qui incite les jeunes à mal agir, plus que si moi je dis quelque chose.»

«M'utiliser comme un exemple»

Vous l'aurez compris, malgré son exil forcé, Valtònyc n'est pas décidé à la fermer. Cette affaire a d'ailleurs constitué sa meilleure publicité. «Avant, j'étais underground, j'étais au mieux suivi par 20.000 personnes et principalement à Majorque. Désormais, je suis connu en Espagne, mes chansons sont écoutées par des millions de gens. Je reçois des messages du monde entier, on me soutient.»

L'ancien employé chez un primeur des Baléares est aujourd'hui designer à Bruxelles. Installé dans le quartier européen, il suit des cours de français et d'anglais, en essayant «tant bien que mal de mener une vie normale». Politisé depuis ses 15 ans et sa découverte de l'ouvrage Les Veines ouvertes de l'Amérique latine d'Eduardo Galeano, Valtònyc raconte:

«J'écris un rap politique en incorporant des valeurs socialistes et communistes. Aujourd'hui, je ne pense pas m'autocensurer mais je suis plus mature, j'ai changé, j'essaie de faire les choses différemment. Quand j'avais 17 ans, j'étais un enfant, très provocateur, incendiaire, j'avais beaucoup de testostérone. Je ne vais pas changer, ils essaient de m'utiliser comme un exemple.»

S'il est le seul pour le moment à avoir été définitivement condamné à cette peine, le Majorquin n'est cependant pas l'unique rappeur dans cette situation. Depuis l'amendement de l'article 578 du Code pénal en 2015, qui proscrit la «glorification du terrorisme» et l’«humiliation des victimes du terrorisme», les cas se multiplient.

Rappeurs, rockeurs, comiques...

Parmi eux, il y a le collectif de rap communiste La Insurgencia condamné à deux ans pour «incitation au terrorisme». Même situation pour Pablo Hasél, rappeur révolutionnaire et antimonarchique ayant fait appel d'une décision qui l'avait également condamné à deux années de prison.

Une autre loi fait également débat: la «loi organique de sécurité citoyenne» surnommée la «ley Mordaza» (loi bâillon). Entrée en vigueur en 2015, elle prévoit notamment des amendes pour avoir manifesté devant le Congrès ou le fait de filmer des policiers.

Pour un titre sur la police, les frères de Grenade, Ayax y Prok, sorte de Bigflo et Oli énervés, ont été un temps inquiétés avant que l'affaire ne soit finalement classée.

En dehors du milieu du hip-hop, le rockeur Liberio Ruiz, chanteur de Rokavieja a été condamné à 375 euros d’amende pour avoir crié «beaucoup de police, peu d'amusement» lors d'un concert; des comiques satiriques de la télévision ont par ailleurs été convoqués devant le juge pour une blague. Dernier exemple en date, Willy Toledo, acteur provocateur s'est fait interpeller pour blasphème après un message posté sur Facebook.

Une situation dénoncée par Amnesty International dans un rapport de mars 2018, qui critique notamment de l'utilisation par les autorités espagnoles de l'article 578 qui aurait «un effet d’intimidation sur la liberté d’expression en Espagne».

La chambre du conseil de Gand est donc allée en ce sens, lundi 17 septembre, en refusant d'extrader Valtònyc. Soutenu par l'ex-président catalan Carles Puigdemont et son entourage, il reste libre. Mais pas question, pour le moment, de rentrer dans son pays. Non seulement parce que le parquet de Flandre orientale a fait appel mais aussi parce qu'il lui faudra attendre que la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) lui donne raison comme elle l'a fait récemment. En mars dernier, les juges avaient décidé d'annuler la décision qui condamnait pour «injure à la Couronne» deux hommes accusés d'avoir brûlé une photo du couple royal espagnol. Motif: elle violait le droit à la liberté d'expression.

Jacques Besnard Journaliste

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