Société

«Bullshit Jobs», un hymne à la subjectivité

Temps de lecture : 7 min

L'ouvrage de David Graeber offre un exutoire bienvenu à de jeunes élites désillusionnées, mais sa méthodologie fragilise la démonstration.

«Pensez-vous que votre travail apporte une contribution significative au monde?» | Venveo via Unsplash License by

La traduction française de Bullshit Jobs, de l'Américain David Graeber, est disponible en librairie depuis début septembre. L'ouvrage suscite une ivresse médiatique.

Son thème: les emplois qui prolifèrent dans les bureaucraties publiques ou privées et qui, d’après l’anthropologue, sont dans l’ensemble dénués de toute utilité sociale.

Les marches vers le succès éditorial

Graeber tente un inventaire des scories de l’emploi dans les hautes sphères des entreprises, et cite maints exemples: celles et ceux qui remplissent de menues tâches (accompagner, ouvrir la porte, répondre au téléphone, trier les mails) au service d’un supérieur qui entend ainsi faire valoir son importance; qui dans la communication ou le marketing écument internet pour capter de l’information ou pousser la visibilité d’une entreprise; qui passent la journée à construire des tableaux Excel ou à établir des rapports pour satisfaire des demandes bureaucratiques (reporting, contrôle de gestion, etc.); qui s’activent à des tâches de supervision –qui de toute façon se feraient sans elles et eux– pour bien montrer que l’organisation est sous contrôle; qui crée des réseaux internes pour inciter les salariées et salariés à échanger.

L'anthropologue met le doigt sur les titres ronflants et les activités dérisoires, qui n’ont que peu d’importance pour la bonne marche de l’entreprise ou de l’administration. Parfois, ces cadres croulent sous les tâches qui ne servent à rien et vont se perdre dans les méandres des services; parfois, leur agenda connaît un vide sidéral et leur journée est alors consacrée à tuer le temps –internet devient alors leur meilleur ami.

Le capitalisme aurait perdu toute rationalité. David Graeber proclame d’ailleurs sans ambages que l’on serait sorti du capitalisme presque par inadvertance, au profit d’un régime d’essence féodale servant uniquement le bien nommé secteur FIRE (pour «Finance, Insurance, Real Estate»: finance, assurances, immobilier). Dans l’emballement de sa plume, il désigne, parallèlement à ces fonctions superflues, des activités dont il pense qu’elles s’exercent au détriment de l’humanité toute entière: les forces armées nationales, les lobbyistes et les juristes d’affaires.

Ces sorties de route de son sujet ne le troublent pas une seconde. S’affichant comme un «anthropologue anarchiste», vétéran de Occupy Wall Street, Graeber enchâsse sans état d’âme verve militante et analyse académique. Il n’hésite pas à forcer le trait, ce qui provoque quelques saillies comme «je n’ai jamais vu un juriste du droit des affaires ne pensant pas que son boulot est un job à la con» ou, à propos de la masse des études concernant le lien au travail, «la plupart des gens haïssent leur travail».

L'anthropologue s’est fait remarquer en 2013 par un texte de quelques pages, «On the Phenomenon of Bullshit Jobs», qui évoquait le cas de ces salariées et salariés qui perdent leur temps à ne rien faire, dans l'administration, le management, l'industrie des services –en particulier le secteur de la finance, le télémarketing, le droit des affaires, les ressources humaines, les relations publiques...

Pourquoi ces emplois, que l’on pourrait d’après lui supprimer, continuent-ils d’être entretenus par le capitalisme? Parce que «la classe dirigeante a compris qu’une population heureuse, productive et bénéficiant de temps libre est un danger mortel (pensez à ce qui s’est passé lorsque cela a commencé à se réaliser dans les années 1960)», écrivait-il alors, inondant son propos d’une rasade de radicalisme politique.

Ce billet paru dans le magazine Strike a fait le tour d'internet, probablement grâce à l’activisme de ces employées et employés contraints de meubler la vacuité de leurs heures de bureau. Devenu professeur à la London School of Economics, Graeber a élaboré une théorie sur les absurdités du monde au travail à l’ère de la société de l’information.

Le sol mouvant d’une théorie

Revenons à son travail universitaire. Au point de départ de sa démonstration, David Graeber cite à de nombreuses reprises un sondage de Yougov publié en 2015 (849 actifs britanniques interrogés), dans lequel 37% des personnes interrogées estiment que leur travail est socialement inutile –50% pensant le contraire, et 13% ne savant pas quoi répondre.

Félicitons ces dernières pour leur sagesse, car la fameuse question posée est textuellement: «Pensez-vous que votre travail apporte une contribution significative au monde?». On peut comprendre que quelqu'un hésite ou réponde de manière approximative face au précipice mental où l’emporte la question.

Parallèlement, 63% des personnes sondées disaient trouver leur travail satisfaisant (contre 33% pensant le contraire), 49% en être fières et seulement 8% gênées d’en parler; 24% projetaient enfin d’en changer –des chiffres congruents avec les résultats de dizaines d'études sur le rapport au travail que l’on peut lire en France ou ailleurs.

Un bullshit job ne consiste-t-il finalement pas à faire un travail à la place d'un d'autre?

On pourrait philosopher à l’infini sur ce qui définit un job inutile dans une société donnée, replonger dans les théories des organisations, convoquer Marx et Weber, faire une évaluation savante sur ce qui contribue au bien commun d’une société, prendre une posture critique: un bullshit job ne consiste-t-il finalement pas à faire un travail à la place d'un d'autre?

Graeber, conscient de cet abîme, fournit une réponse sans appel: seul le travailleur ou la travailleuse est capable de définir si son travail est utile ou non; un bullshit job, c’est celui qui est ressenti comme tel. Son terrain de recherche repose donc sur les témoignages d’individus l'ayant contacté dans la foulée de son texte de 2013, complétés par ses propres observations sur l’évolution du monde universitaire.

Sa plume ne rate pas la description du travail académique à l’heure de l’université de masse, quand les profs passent plus de temps à remplir des dossiers d’évaluation, à coordonner des projets et à collecter des financements qu'à se consacrer à la recherche et aux étudiantes et étudiants.

À l’aune de l’ambition affichée (élaborer une théorie sur l’emploi dans la société post-capitaliste), la méthodologie utilisée fragilise la démonstration, même si la typologie élaborée par Graeber repose souvent sur des remarques pertinentes. Il s’attèle par exemple à distinguer les bullshit jobs, emplois sans contenu occupés par des personnes hautement diplômées, des shit jobs, tâches mal payées et peu considérées remplies par des travailleurs et travailleuses manuelles –et bien nécessaires à la marche de la société. Mais entre tentatives de formalisation et partis pris à l’emporte-pièce, l’ouvrage provoque le tournis.

Une bouffée d’oxygène dans un espace politique pétrifié

Au détour d’un paragraphe, l’auteur confesse quelle est son ambition profonde: «Ce qui m’intéresse le plus, je le répète, c’est l’élément subjectif. Mon objectif n’est pas tant d’établir une théorie de l’utilité sociale ou de la valeur sociale que de comprendre les retombées psychologiques, sociales et politiques du fait que tant d’entre nous travaillent avec la croyance intime que leur job n’a aucune utilité sociale ou valeur sociale.»

Tant d’entre nous? Mais qui est ce «nous»? Le public du livre, en fait: ces cadres qui se reconnaissent pleinement dans l’univers à la Groucho Marx des organisations dépeint par David Graeber, des personnes diplômées prises dans des rets de bureaucraties hypertrophiées, des crânes d’œuf désillusionnés qui occupent des postes au contenu décalé par rapport aux aspirations qu’avait fait naître un cursus universitaire prestigieux –ou tout simplement un bac+5.

Chez une partie de ces (jeunes) élites fatiguées sourde une révolte qui rencontre un exutoire dans la rhétorique des bullshit jobs. Le salariat dans les grandes entreprises, avec ses pesanteurs bureaucratiques, sa dose de rapports hiérarchiques et de compétition, ne les fait plus rêver. Elles plébiscitent une société davantage fondée sur les échanges et la coopération que sur la rivalité à tout crin.

Dans cette évolution, l’attrait de la carrière et le dévouement à l’entreprise se sont évanouis au profit d’une vision du travail comme d'une expérience enrichissante qui satisfait simultanément aspiration à l’autonomie, goût de l’aventure et plaisir de la créativité –en d’autres mots, au profit de la perspective d’avoir un métier indépendant.

Une fraction des nouvelles générations, celle portée par la confiance que confère un bon diplôme, est prête à accepter une certaine précarité en échange de plus de liberté. Bingo! la liberté, c’est justement la substantifique moelle de la réflexion de Graeber.

L’intention d’entreprendre dans la population étudiante française (qui se retrouve chez 34% d’entre eux) est la plus importante de tous les pays de l’OCDE –trois fois plus par exemple que les jeunes Britanniques. Créer une start-up, vivre du consulting, voire de l'artisanat, à une époque où l’art de la main recouvre ses lettres de noblesse: voilà un nouvel horizon.

Il faut toutefois apporter quelques bémols au conte de la start-up. Ce type de structures ne représentent qu’entre 10.000 et 30.000 unités, face aux trois millions d’entreprises françaises. Et le milieu touché par la grâce de l’entrepreneuriat high-tech est étroit: 90% des personnes créant des start-up sont des hommes ayant un niveau de formation supérieure (souvent de niveau Bac + 5), que l'on trouve en toute logique dans les écoles ingénieurs, et bien davantage encore dans les écoles de commerce, qui toutes dispensent des formations ad hoc.

Si le succès des bullshit jobs part des cercles élitistes, le livre de Graeber touche un public plus large. Par-delà la critique des bureaucraties boursoufflées, il met le doigt sur l’insatisfaction au travail, voire la souffrance et le sentiment de perte de dignité, d’une fraction des nouvelles générations. Ses accents anarchistes plaisent, à l’évidence.

Inutile de s’appesantir sur le fait qu’il promeut une société sans État, à l’heure où une majorité de personnes s’effraie de la disparition de protections; inutile de souligner que sa virulence contre la bureaucratie peut paraître comme un soutien aux dégraissages annoncés; inutile de remarquer qu’il séduit nombre d'entrepreneurs et entrepreneuses allergiques au maillage des régulations.

Notons simplement que son hymne à la subjectivité des individus contre les forces qui nous submergent offre une bouffée d’oxygène dans un espace politique pétrifié. Ce qui en fait un livre-thérapie et un manifeste de protestation existentielle.

Monique Dagnaud Sociologue, directrice de recherche au CNRS

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